L’Ukraine doit vendre la Crimée. Et d’autres pays aussi !

La Crimée est un problème et un poids pour l’Ukraine. Pourquoi garder une région qui n’a jamais demandé à faire partie du pays, dont la population est différente et qui est une pomme de discorde permanente avec la Russie ? Une solution à froid permettrait d’obtenir une contrepartie, plutôt que de se la faire arracher. Et d’autres pays ont également leur Crimée.

Face à la Russie, l’Ukraine évoque son histoire et sa géographie. Elle a raison, mais pourquoi ne pas faire de même avec la Crimée ?

Un peu d’histoire et de géographie humaine

La Crimée a longtemps fait partie de l’Empire ottoman et était peuplée de Tatars, ayant leur langue, une variante du turc, et leur religion, l’islam. Elle a été conquise par l’empire russe. À l’époque soviétique, elle a été rattachée à la Russie, et le pouvoir central y a été violent comme ailleurs.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Tatars ont accueilli favorablement les Allemands qui les « délivraient ». Au retour des troupes soviétiques, Staline les a punis en les déportant et ils ont été remplacés par des Russes, la Crimée étant rattachée à la « République socialiste soviétique de Russie » et non à l’Ukraine. Beaucoup plus tard, les Tatars ont été « pardonnés » et une partie d’entre eux est revenue en Crimée.

Cette dernière est maintenant peuplée majoritairement de Russes avec une forte minorité tatare et une minorité plus faible d’Ukrainiens. Entre-temps, Khrouchtchev, pour des raisons que j’ignore, avait fait cadeau de la Crimée à l’Ukraine, peut-être pour y augmenter le pourcentage de population russe, qui était déjà important dans la partie est du pays.

À ce stade, retenons que les habitants de la Crimée ne sont pas ukrainiens et n’ont jamais choisi de faire partie de ce pays. Mais Poutine n’utilise pas l’argument de « la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes », qui pourrait se retourner ailleurs contre lui et préfère la force.

Le problème de l’Ukraine

On sait que ce pays comprend d’une part un Ouest pro-européen, qui a longtemps été polonais et autrichien, et dont une part de la population suit une église orthodoxe rattachée à Rome et non à Moscou, bref il est relativement « occidentalisé » (je simplifie). D’autre part et a contrario, l’Est comprend beaucoup de russophones, mais qui n’y sont pas majoritaires contrairement à ce qui est souvent avancé, suit une église orthodoxe rattachée à Moscou et a une économie liée à la Russie.

Rappelons que la période soviétique a entraîné la mort de millions de familles ukrainiennes par la répression et une famine organisée, et que la Russie y est donc mal vue, y compris par certains russophones. Mais la Russie est le pays voisin, militairement puissant, qui se souvient par ailleurs que l’Ukraine a été son berceau à une époque où le reste du pays était sous domination mongole (dont les Tatars étaient parents). Enfin, la Russie fournit son gaz à l’Ukraine à prix bas, mais en a aussi besoin pour le passage de ses gazoducs vers l’Europe. Elle va diminuer cette dépendance en terminant un gazoduc passant par la mer du Nord.

Bref, l’Ukraine semble avoir une réaction nationaliste injustifiée en s’accrochant à une Crimée qui ne lui apporte que des problèmes, dont la gestion de populations russes et tatares. Autant marchander son retour à la Russie en échange de quelque chose avant de se la voir arracher.

Les autres Crimée

Bien des pays se compliquent la vie pour garder de vieilles frontières qui ne leur apportent que des problèmes. N’évoquons pas la question israélo-palestinienne, particulièrement compliquée, mais on peut penser à Bruxelles pour la Flandre qui s’obstine à réclamer cette ville francophone sous prétexte que « sa terre est flamande », les nombreuses minorités de l’Asie centrale qui seraient mieux situées dans le pays d’à côté, la Birmanie et ses régions non birmanes, la Chine et ses terres musulmanes et tibétaines, la Russie et les peuples caucasiens, l’Iran et ses peuples non perses, le cas kurde, etc.

Bref, pourquoi maintenir de force, dans un pays, des peuples qui n’ont jamais demandé à en faire partie et ont souvent une langue et une religion différente ? En général, les pays en question ont d’immenses problèmes économiques et culturels et ont beaucoup mieux à faire que de réprimer une partie de leur population.

Yves Montenay

Article publié par Le Cercle Les Echos le 2 mars 2014

1 commentaire sur “L’Ukraine doit vendre la Crimée. Et d’autres pays aussi !”

  1. 1) Je suis d’accord en ce qui concerne le cas, finalement très simple, de la Crimée.

    Plus globalement, les points essentiels à régler pour mettre durablement fin au conflit russo-ukrainien sont les suivants :
    – engagement solide et internationalement garanti de l’Ukraine à ne jamais adhérer à l’OTAN : certes, rien n’est éternel mais on peut concevoir des mécanismes diplomatiques appropriés pour atteindre cet objectif, ce qui, dans un autre contexte, a garanti la neutralité de la Belgique entre 1831 et 1914, date à laquelle le Reich la viola brutalement au nom d’impératifs purement militaires ( » Cedant toga armis « )… ce qui décida le Royaume-Uni à lui déclarer la guerre ;
    – reconnaissance internationale de l’appartenance de la Crimée à la Russie, donc : pour les raisons que vous exposez fort bien, il est temps de mettre définitivement fin à la situation aberrante et illégale créée par Kroutchev en 1954 ;
    – beaucoup plus délicat et complexe, il faut trouver la moins mauvaise solution possible pour les régions de l’Ukraine où il y a de nombreux Russes, en tenant compte du fait que les populations sont souvent mélangées, sans parler des couples mixtes : Redécoupage ? cantonalisation avec donc une forte autonomie locale ? Autre ? Cela rappelle l’ex-Yougoslavie ou le plébiscite organisé en Haute-Silésie en mars 1921 (en général, la population allemande était majoritaire dans les villes et la population polonaise dans les campagnes : allez tracer une frontière sur de telles bases !).

    2) Je suis plus réticent vis-à-vis de votre  » appel  » à réviser les frontières car s’il existe certaines situations inéquitables relativement faciles à régler (Crimée ou Kossovo SI on avait accepté que le nord de ce territoire à majorité serbe reste en Serbie), la plupart des situations sont complexes et on risque d’ouvrir des boîtes de Pandore.

    C’est pour cette raison que, tout en dénonçant les frontières héritées de la colonisation, la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernements de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) réunie au Caire, opta en faveur du « principe de l’intangibilité » des frontières en Afrique, le 21 juillet 1964. Ce principe « déclare solennellement que tous les Etats membres s’engagent à respecter les frontières existant au moment où ils ont accédé à l’indépendance ». Il consiste en une interdiction faite aux États membres d’exprimer toute revendication territoriale et de vouloir procéder à une modification du tracé colonial au détriment d’un État tiers. Pour les dirigeants africains, cet impératif concerne d’une part, toute revendication territoriale venant d’un autre État, et, d’autre part, tout mouvement sécessionniste venant de l’intérieur de nature à mettre en cause les frontières issues des indépendances. L’enjeu étant d’empêcher les conflits dus aux remises en cause de frontières et de stabiliser les fragile édifices étatiques hérités de la colonisation.

    On doit donc choisir entre de très grands inconvénients :
    – soit, on maintient partout le statu quo, quitte à perpétuer des situations parfois manifestement insupportables et en tolérant parfois de féroces répressions (ex : l’atroce Guerre du Biafra en 1969),
    – soit on accepte des révisions – mais qui va déterminer lesquelles sont  » justes  » ? – quitte à créer de dangereux précédents.

    Pas simple…

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    Je profite de cette occasion pour vous remercier de publier tant d’articles de qualité et souvent sur des questions ignorées par les médias grand public, notamment parce que, sauf exception, on ne peut compter sur eux car ils sont très souvent aux mains d’ignares et détenus par de puissants intérêts financiers, ce qui en altère l’indépendance, comme en témoigne leur européisme combiné à une grande intolérance à l’égard de toute autre opinion comme le souverainisme. C’est en particulier sur les blogues de qualité comme celui de Michel Goya (La voie de l’épée) ou le vôtre que je m’appuie pour me tenir au courant de manière ouverte et pluraliste.

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