La situation du français à Montréal en 2019

Je rentre de Montréal, où j’ai participé pour l’ICEG au 45e Congrès de la Société d’histoire coloniale française, et où j’ai pu voir concrètement l’évolution du français dans cette ville – que je suis à distance par Internet et par des conversations parisiennes – en observant son décor et en rencontrant des militants francophones.

Le français et l’anglais dans une ville cosmopolite

Sur le plan de la situation de la langue française à Montréal, il faut d’abord rappeler qu’il s’agit d’une métropole cosmopolite où les francophones de langue maternelle représentent seulement la moitié ou les 2/3 de la population suivant le périmètre géographique choisi, les banlieues étant plus francophones que le centre cosmopolite et l’ouest relativement anglophone.

Les immigrants viennent du monde entier, mais avec une proportion importante de francophones de langue seconde (Maghrébins, Libanais, Subsahariens, Haïtiens …) dont le gouvernement québécois favorise la venue pour compenser la faible fécondité des francophones « pure laine ».

Voici le recensement par origine ethnique des 4 millions d’habitants :

  • 874 000 d’origine française,
  • 413 000 originaires des îles britanniques, majoritairement irlandais,
  • près de 900 000 d’autres origines européennes,
  • 508 000 asiatiques dont 215 000 de l’Asie blanche (Libanais et autres Arabes, Iraniens etc.), 90 000 « Sud asiatiques » (Indiens, Pakistanais…),  206 000 « Est asiatiques » (Chinois pour moitié, vietnamiens…)
  • 321 000 Africains dont 200 000 maghrébins,
  • 184 000 des Caraïbes dont 132 000 Haïtiens,
  • 135 000 latino-américains,
  • 100 000 Indiens d’Amérique du Nord
  • et bien d’autres.

Une grande partie des « ni français ni britanniques » ont rejoint les groupes francophones et anglophones, puisque ces derniers rassemblent respectivement 2,5 millions et 900 000 personnes (pour la langue maternelle), et que 1 472 000 ne parlent que français, 286 000 uniquement l’anglais et 2 231 000 les 2 langues, ne laissant que 60 000 personnes ne connaissant ni l’un ni l’autre.

Les francophones de langue première acquise (maternelle ou non) seraient environ 3 millions, les anglophones 700 000 et les totalement bilingues 240 000.

Cette immigration inquiète certains militants francophones qui remarquent la diminution de la proportion de langue maternelle française. C’est une conséquence inévitable de la compensation de la faible fécondité par des immigrants.

Le bilinguisme français-anglais n’a cessé de croître au cours des dernières années au sein de la population québécoise. Y compris chez les anglophones de naissance, ce qui est relativement nouveau. Le français s’étant affirmé au Québec depuis la révolution tranquille (1963), beaucoup d’anglophones ont soit quitté le Québec, soit appris le français, tandis qu’un nombre croissant de francophones pratiquent l’anglais, par exemple avec les nombreux touristes américains. La proportion de la population se déclarant bilingue est passée de 28 % en 1971 à 45 % en 2016.

Les optimistes estiment que la loi dirigeant vers les écoles primaires francophones tous ceux qui n’ont pas de lien particulier avec la langue anglaise, s’ajoutant à la connaissance du français par des Maghrébins, les Libanais et une partie des Africains accroît néanmoins la présence du français.

Tout dépendra du comportement futur de ces immigrants. Certains Français sont notamment pointés comme utilisant l’anglais par snobisme y compris avec des francophones, au grand dam des Québécois patriotes.

En attendant, le décor urbain est beaucoup plus francophone qu’en France, avec une nette prépondérance des indications officielles et des enseignes en français seulement, et le reste en « vrai bilinguisme », et non pas, comme pour la publicité en France, un slogan de grande taille en anglais renvoyant à une traduction en français en petits caractères.

photo de Montréal - Joli Bonheur
photo de Montréal – Crédit  : Joli Bonheur
photo de Montréal – Crédit  :  Joli Bonheur
Photo de Montréal – Crédit Martin Dubois

Les Québécois sont notamment attristés et agacés par la proportion de publicités purement en anglais lorsqu’ils atterrissent à Paris.

Comme je les comprends !

Yves Montenay,
vice président de l’association Avenir de la Langue Française.

 

Quelques tweets illustrant le problème en France :

6 commentaires sur “La situation du français à Montréal en 2019”

  1. Décidément, encore bravo ! Oui, le français est bien vivant à Montréal mais, en même temps, Montréal (4 millions d’habitants) et le Québec (8,5 millions) sont plongés dans un océan anglophone. Célébrons donc la vivacité de notre langue commune, mais n’imaginons pas, comme le souhaitent certains militants du français, que les États-Uniens et Canadiens anglophones unilingues parleront jamais vraiment couramment le français. Désolant ? Pas vraiment.

    Car les chiffres sont là : les francophones sont à peine 2% de la population nord-américaine et avec l’accroissement prévu de la population États-Unienne, cette proportion baissera inexorablement. Hors du Québec, exiger des anglophones qu’ils maîtrisent le français, c’est un peu comme si l’on demandait à tous les Européens de parler couramment danois ou suédois ! Bien peu y arriveraient et on voit tout de suite que c’est totalement illusoire. Autre exemple en Belgique : les Flamands parlent aujourd’hui plus volontiers et mieux anglais que français, alors que plus de 40% de leurs compatriotes sont francophones.

    Les Québécois francophones doivent donc absolument être bilingues pour évoluer dans leur environnement géographique et linguistique et être bien contents si un certains nombre d’anglophones hors de la province maîtrisent le français. En revanche, il ont raison d’insister pour que ceux vivant au Québec acquièrent la maîtrise et parlent aussi bien les deux langues. Ce n’est quand même pas si dur, et ceux qui le veulent (de plus en plus nombreux tout de même) réussissent très bien.

    J’ai d’ailleurs l’impression (« au pif ») que les anglophones du Québec sont de plus en plus heureux de parler une autre langue que les autres anglophones unilingues du continent ne comprennent pas qui plus est. Ça les valorise et leur apporte un avantage culturel puisque eux comprennent tout ce que disent les autres, que les anglophones unilingues en revanche ne les comprennent pas et qu’enfin ils peuvent partager des petits secrets réservés aux seuls francophones, unilingues ou bilingues.

    La clé du maintien du français en Amérique n’est donc plus en Amérique (sic), sauf si un retournement démographique majeur se produisait (comme le Mexique hispanique qui est passé de 10 à 110 millions d’habitant de 1850 à 2000 du seul fait de sa très forte natalité), ce qui est cependant totalement invraisemblable dans le cas du Québec contemporain. Le maintien du français en Amérique dépend aujourd’hui de son expansion en Afrique et ailleurs.

    Cet avantage des francophones sera de plus en plus recherché pour le commerce international et les relations du Canada avec le reste du monde et ils seront de moins en moins regardés avec condescendance par leurs compatriotes anglophones unilingues.

    1. Merci ! C’est pour cela que j’insiste sur l’Afrique mes articles, comme vous pouvez le constater sur mon site (dans le moteur de recherche, tapez « Afrique » ou « francophonie »)

  2. Les Québecois sont le parfait contre-exemple du défaitisme et du snobisme des Français cultivés: il nous montrent qu’il est possible d’être fier de sa langue, de la défendre et même de la promouvoir tout en étant moderne et branché sur le monde contemporain, ayant adopté (pour l’instant) l’anglais comme langue internationale. J’aime bien la remarque de M. Montenay:  » le décor urbain est beaucoup plus francophone qu’en France, avec une nette prépondérance des indications officielles et des enseignes en français seulement, et le reste en vrai bilinguisme ». Un seul exemple (pour faire court): regardons la Coupe du Monde de Football organisée par la France: les annonces diverses diffusées lors de tous les matchs (y compris ceux concernant des équipes francophones) sont d’abord faites en anglais. Pour France-Brésil, par exemple, on aurait pu imaginer des priorités différentes: messages en portugais-brésilien, puis en français, puis aussi en anglais. Non ! Impossible d’imaginer et d’appliquer cela en France. Nos ministres et notre actuel Président se parlant en anglais entre eux et au sein de leurs ministères, nos étudiants et nos docteurs produisant leurs thèses et leurs articles en anglais exclusivement (j’exagère peu), le ton et la direction à suivre sont donnés par nos élites. Cette attitude des élites est une agression faite à la population française, et c’est même une humiliation qu’on leur fait subir, tant les Français sont pourtant ouverts à l’apprentissage de l’anglais et ouverts à la culture anglo-saxonne: il n’est donc pas nécessaire de leur imposer, en +, l’abandon de leur propre langue ! Cette situation n’est pas loin de symboliser la part de soumission et de collaboration qui est toujours vivante chez nos élites françaises; Claude HAGEGE n’avait donc pas tort de remarquer que lors de l’occupation allemande de la France, la langue allemande était moins imposée aux Français, que l’anglais aujourd’hui.C’est dire la pente étrange et bien inquiétante que sont prêts à suivre certains Français: s’il faut demain se coucher devant les Chinois, nos élites françaises ne parlant plus que anglais vont-elle se convertir illico à la langue du nouveau vainqueur ?

  3. Les québecois sont un support extraordinaire pour le maintien, la richesse, et l’évolution du français. Même si certains mots , qu n’ existaient pas lors de l’immigration de leurs ancêtres sont directement issus de l’américain (par exemple les équipements de la voiture) ce sont eux qui inventent aujourd’hui les nouveaux mots français… le courriel par exemple…
    Nous, « les métropolitains », avons à rester à l’écoute de cette langue vivante qui est parlée en Amérique du Nord, et la soutenir avec fierté -et pas de condescendance… ce qui fut le cas lorsque nous avons pris conscience de l’importance du Québec, vers les années 60.
    Merci pour cet article , qui informe de façon plutôt positive sur l’évolution du français dans cette Belle Province.
    Marie Thérèse de Nomazy

  4. Bravo pour votre article ! Ceci dit, l’insécurité linguistique est malheureusement toujours bien présente au Québec et a une cause bien connue, à savoir que l’anglais est de fait une langue officielle et concurrence ainsi le français dans de nombreux domaines. Ce dernier se trouve ainsi fragilisé et une des conséquences est qu’une grande partie des immigrants ne s’assimile pas au français. L’indépendance changerait tout. En France, par exemple, la pérennité du français est assurée, entre autres du fait que la loi Toubon française est bien plus protectrice que la loi 101. Regardons ce qu’il en est en détail :

    1) La langue au travail

    Concernant le droit de travailler en français, la loi 101 est malheureusement incomplète car les entreprises de moins de cinquante salariés en sont exemptées. Même chose pour les organismes fédéraux établis au Québec (cela concerne plus de 200.000 travailleurs). Cette lacune a pour conséquence que de nombreux Québécois sont obligés de travailler en anglais, entre autres à Montréal. À l’inverse, la loi Toubon est beaucoup plus protectrice car le droit de travailler en français s’applique à tous les organismes en France, quelque soit leur statut ou le nombre de leurs salariés. D’ailleurs, des entreprises ont été lourdement sanctionnées pour usage illégal de l’anglais. Par exemple la société américaine GEMS en mars 2006, condamnée à 570.000 euros d’amende (980.000 dollars canadiens) pour avoir pour avoir transmis des documents en anglais sans traduction à ses salariés français. De même pour les sociétés Nextiraone et Europ Assistance, elles aussi condamnées pour avoir voulu imposer à leurs salariés des logiciels en anglais sans traduction :
    http://www.rfi.fr/actufr/articles/111/article_79206.asp

    2) Le français langue officielle

    Là-aussi, la loi Toubon est bien plus protectrice que la loi 101. En effet, en France, le français est véritablement la seule langue officielle. Tous les documents y sont rédigés en français et un document écrit dans une autre langue n’y a aucune valeur légale. Au Québec, ce n’est pas le cas. Le français n’y est pas véritablement la langue officielle vu que le gouvernement québécois distribue des documents officiels en anglais à qui les veut, entre autres à de nombreux immigrants, les détournant ainsi du français.

    Plus généralement, la situation au Québec n’est guère enviable car l’insécurité linguistique y est permanente. Et c’est bien sûr l’appartenance du Québec au Canada qui pose de graves problèmes et qui crée cette insécurité linguistique. La preuve : un pays comme le Mexique a aussi 300 millions d’anglophones à ses portes. Pourtant, l’espagnol n’est nullement menacé dans ce pays et 100% des immigrants s’assimilent à l’espagnol. Tout simplement parce que le Mexique est un État indépendant, qui n’a aucun compte à rendre à une fédération qui parlerait une autre langue que la sienne. Le problème du Québec n’est donc pas géographique mais bien politique. Et les anglophones ne s’y trompent pas, eux qui ont voté à 95% contre l’indépendance du Québec en 1995. Espérons simplement que le prochain référendum sera le bon, ce qui mettra enfin un terme à cette insécurité linguistique chronique que ne méritent pas les Québécois. Ainsi, dans un Québec indépendant, on ne sera plus jamais confronté à des aberrations comme du personnel électoral unilingue anglais, ne parlant pas un mot de français :
    https://www.lapresse.ca/actualites/elections-quebec-2018/201208/28/01-4568808-personnel-electoral-unilingue-anglophone.php

    On ne trouve ce genre d’aberration nulle part en France, en Wallonie ou en Suisse romande.

    1. Vous avez largement raison, la pression de l’anglais demeure très forte. Par exemple succès du Vieux Montréal remplit les rues d’anglophones canadiens ou américains, donc fait travailler en anglais. Les jeunes Québécois sont plus contacts avec l’anglais qu’auparavant et peut-être linguistiquement moins solides. Mais puisque j’avais vu des chiffres positifs, pourquoi s’en priver ?

Répondre à de Nomazy Marie Thérèse Annuler la réponse.