La Chine et les Chinois sèment la terreur dans l’industrie occidentale. A coups de subventions, robotisation et bas coûts, ils semblent laminer la France et l’Europe. Mais pour moi, c’est plutôt un exemple à méditer !
Je ne peux pas croiser un ami industriel sans qu’il me dise : « Les Chinois travaillent comme des fous. Ils ont des dizaines de milliers de robots. Leurs salaires sont plus bas que les nôtres, leur monnaie est artificiellement sous-évaluée. Enfin leurs entreprises sont subventionnées. Ils sont donc imbattables. Nos emplois disparaissent… »
Ils vont donc tous à Bruxelles pour dire : « Vite, levons des barrières douanières pour les bloquer ! Interdisons ! Taxons ! ».
C’est le réflexe traditionnel, mais, au préalable, demandons-nous ce qui se passerait si, tout simplement, on laissait faire les Chinois.
Ce que la Chine a déjà fait
Inonder le monde de panneaux solaires
Quel mal y a-t-il à cela ? C’est bénéfique pour tout le monde, sauf pour les industriels européens de panneaux solaires.
Au contraire, après avoir largement contribué à réchauffer la planète, peut-être vont-ils la sauver ?
En effet, des millions de particuliers produisent maintenant leur propre électricité.
C’est même extraordinaire pour les Africains : des villages non raccordés au réseau disposent désormais d’électricité grâce à quelques panneaux, une batterie et un régulateur.
Les téléphones se rechargent, Internet devient accessible, les commerçants travaillent plus longtemps, les enfants étudient le soir.
Cette innovation industrielle chinoise améliore donc directement la vie quotidienne de centaines de millions de personnes … qui commanderont probablement beaucoup de produits ou de services européens si nous sommes réactifs et notamment certains services en français dans les pays francophones d’Afrique qui se développent honorablement (*), tels que des films et des livres !
(*) Le Cercle d’étude et de réflexion sur le monde francophone, animé par Ilyes Zouari, y consacre des études chiffrées et documentées dont je vous conseille vivement la lecture.
Et il n’y a pas que les Africains : de nombreux foyers dans le monde seront heureux de ne plus dépendre du réseau ou de faire des économies. Sans parler de la satisfaction d’être plus autonomes.
N’oublions pas que nos canicules sont dues en grande partie à la Chine, et accessoirement à l’Inde et aux Etats Unis, du fait de leur usage massif du charbon. Pourquoi se plaindre s’ils vont peut-être les atténuer ?
Bousculer l’industrie automobile
Bousculer l’industrie automobile européenne et notamment allemande, voilà un juste retour des choses !
Les constructeurs européens dénoncent l’offensive chinoise alors qu’ils ont creusé leur propre tombe.
Les véhicules étaient vendus de plus en plus chers, parfois sans amélioration technique notable.
Certaines entreprises ont même été condamnées pour avoir truqué les mesures de pollution de leurs moteurs diesel. Cette affaire a profondément dégradé leur crédibilité.
L’arrivée des constructeurs chinois constitue donc un choc brutal. Mais les chocs ne sont pas toujours négatifs, et je remarque deux types de réaction :
– une réorganisation commerciale et organisationnelle, comme semble le réussir Renault.
– l’accueil des industriels chinois en Europe afin qu’ils y construisent des usines en association avec les Occidentaux, comme les Japonais l’avaient fait depuis 150 ans, puis les Chinois depuis 30 ans ! Nous bénéficierons ainsi de leurs méthodes de production, d’une partie des emplois et d’une concurrence susceptible de stimuler l’ensemble de la filière.
Ces deux exemples montrent qu’un choc peut être salvateur car, de toute façon, on ne peut faire de barrière contre le progrès technique.
Ça me rappelle ce que les Européens ont fait après la deuxième guerre mondiale dans le cadre du plan Marshall, dont je parle plus bas.
Dans le cadre des récentes décisions européennes et de la perte de fiabilité des États-Unis comme allié, on pourrait également imaginer une reconversion de cette industrie riche en hommes et en matériel dans la défense, en lieu et place d’achat d’armes américaines…
Ce que la Chine a commencé à faire
Elle bouscule le monde de l’intelligence artificielle.
Les entreprises américaines investissent des dizaines de milliards de dollars, voire des centaines de milliards, dans des modèles gigantesques.
Les Chinois cherchent au contraire à obtenir des résultats comparables avec beaucoup moins de puissance de calcul et beaucoup moins d’énergie. Si cette approche réussit, les utilisateurs du monde entier en bénéficieront immédiatement. Et la différence de coût se répandra dans nos industries et nos services.
Qui s’en plaindra ? Nous dénonçons depuis des années la domination des GAFAM. Lorsqu’un concurrent apparaît enfin, faudrait-il souhaiter son échec ?
Les limites du modèle chinois
Tout cela suppose que l’agressivité chinoise va pouvoir durer longtemps, ce qui n’est pas certain.
Pour l’instant le modèle chinois fonctionne au détriment du niveau de vie des citoyens et de leur liberté.
On dit que sous Mao la misère était telle qu’ils ont accepté le régime actuel, très dur, contre une amélioration de la vie courante : nourriture, logement, aménagement des villes…
Cette sortie de la misère a eu lieu, mais elle pourrait être bien plus importante si le modèle se tournait davantage vers la consommation : redressement de la monnaie en lui rendant sa convertibilité, prestations sociales publiques ou privées, diminution des horaires de travail (actuellement 54 heures par semaine), augmentation des congés…
Rien de neuf sous le soleil
N’oublions pas que nous avons déjà vécu une période analogue.
Après la Seconde Guerre mondiale, les industriels français découvrirent l’avance américaine en matière de productivité.
On n’organisa pas des manifestations contre les États-Unis. On envoya des milliers d’ingénieurs, de chefs d’entreprise et même de responsables syndicaux, visiter les usines américaines dans le cadre des missions de productivité du plan Marshall.
Il fallait comprendre pourquoi les Américains étaient meilleurs, puis faire aussi bien. Cette volonté d’apprendre participa largement aux Trente Glorieuses.
Le succès industriel chinois repose aussi sur des sacrifices que les sociétés européennes n’accepteraient probablement pas, ni peut-être, un jour, les Chinois, comme nous venons de le voir.
En conclusion, observons et inventons
Les protections douanières peuvent parfois être utiles pour des raisons stratégiques ou militaires. Elles peuvent laisser un peu de temps aux entreprises pour se réorganiser.
En revanche, des droits de douane ne remplacent jamais les gains de productivité. Si nos entreprises produisent moins efficacement que leurs concurrentes, ils ne feront que masquer temporairement le problème.
Après tout, ce ne serait pas la première fois qu’une nouvelle puissance industrielle bouleverse les positions acquises.
L’histoire économique montre d’ailleurs que les grandes vagues de concurrence finissent souvent par renforcer ceux qui acceptent de s’adapter, comme la France et l’Allemagne dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Rappelez-vous du Japon, moyenâgeux jusque dans les années 1860, qui s’est ouvert aux entreprises étrangères, en se fixant pour mission d’observer comment travaillaient les étrangers, de manière à les égaler avant de les dépasser.
C’est ainsi que, passé le choc de la deuxième guerre mondiale, ce pays est arrivé à une période de gloire autour des années 1970. Le Japon était alors été qualifié de « troisième grand ».
Aujourd’hui, pourquoi ne pas adopter la même attitude vis-à-vis de la Chine ?
De toute façon, on ne fait pas durablement barrage au progrès technique.
La Chine ne constitue peut-être pas seulement une menace. Elle représente aussi une formidable occasion de remettre en cause nos habitudes.
Les économies qui refusent les chocs finissent par s’endormir. Celles qui les utilisent comme un stimulant retrouvent généralement leur dynamisme.
Au lieu de nous désoler devant les succès chinois, demandons-nous plutôt comment en tirer parti. Car ce n’est jamais la concurrence qui condamne une économie. C’est son incapacité à s’adapter.
La véritable réponse est ailleurs : investir davantage, simplifier les réglementations, développer la robotisation, encourager la recherche, améliorer l’éducation nationale, attirer les meilleurs ingénieurs et retrouver le goût de l’innovation.
Autrement dit, faire aujourd’hui avec la Chine ce que nos parents avaient fait avec les États-Unis : observer, comprendre, copier lorsque c’est utile, puis égaler et parfois dépasser.
Mais la réponse est dans les entreprises européennes, pas à Bruxelles, cette source de paralysie et de complications !
Yves Montenay

Très juste. Mais on n’y arrivera pas car nos élites sont des héritiers. Il faut une révolution (cf. Théorie des élites de pareto). Mais, à moins d’une faillite ou d’une guerre, ça n’en prend pas le chemin
Il n’y a pas que les élites politiques ou administratives. Il y a aussi les élites managériales . Certes, une partie d’entre elles sont du même tonneau (expérience personnelle), mais il y a tout le reste
Je suis un optimiste impénitent