Un Russe vit 12 ans de moins qu’un Français. La Russie compte 1,8 million de décès pour 1,2 million de naissances et le chômage tombe à 2 %… non pas parce que l’économie tourne, mais parce que les actifs sont morts, invalides ou ne sont pas nés. La Russie veut rester un empire, mais elle n’en a plus la démographie.
Synthèse de l’exposé d’Yves Montenay le 3 juin 2026 au Dîner débat de l’ESCP Alumni Groupe Europe de l’Est.
Pendant la guerre froide, l’URSS était le 2e grand face aux États-Unis, mais ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.
Pourquoi ? En grande partie pour des raisons démographiques : la Russie est une illustration des difficultés que la démographie pose à un empire.
La Russie n’est pas le seul empire qui s’est trouvé bousculé par son « Sud », je veux dire par des populations de cultures très différentes et plus prolifiques. Ce fut le cas de la France et de l’Angleterre, mais il s’agissait d’«outre-mer» (les Indes, l’Afrique…) et non de prolongements du territoire national.
L’histoire de la Russie est d’abord celle d’un État qui s’étend : un pouvoir qui a longtemps disposé de terres immenses, mais d’une population insuffisante, dispersée, inégalement féconde et de plus en plus vieillissante.
L’empire russe, puis l’URSS, ont été des constructions territoriales plus que des constructions démographiques solides. C’est aujourd’hui l’une des faiblesses majeures de la Russie post-soviétique.
Le déroulement de l’histoire va l’illustrer.
La naissance de la Russie
Au départ, le noyau moscovite s’est formé dans un espace faiblement peuplé. La natalité était élevée, comme dans toutes les sociétés agraires, mais la mortalité l’était également.

L’expansion vers les forêts, les steppes, la Sibérie puis le Caucase et l’Asie centrale fut donc d’abord une conquête de l’espace plus qu’une conquête par le nombre. La démographie y était un instrument politique : peupler, déplacer, russifier, contrôler.
La religion jouait un grand rôle : Moscou se proclamait la 3e Rome, après Byzance.
La sainte Russie devient l’empire russe
Contrairement à l’État-nation que nous connaissons en France, un empire est un agrégat de nations différentes.
Au XIXᵉ siècle, l’Empire russe incorpore des populations très diverses : Finnois, Polonais, Baltes, Ukrainiens, peuples caucasiens, musulmans de la Volga, Tatars, Kazakhs, Ouzbeks, Arméniens, Géorgiens.

Ces nations sont opposées aux Russes et souvent opposées entre elles.
Cette diversité est bien sûr une fragilité. La Russie proprement dite était déjà très inégalement peuplée. L’empire se construit avec de faibles proportions de Russes en Sibérie, en Asie centrale, dans le Caucase et en Europe.
L’empire repose donc sur une tension permanente entre centre russe, périphéries allogènes et immensité territoriale.
L’URSS
La révolution de 1917 aggrave brutalement cette fragilité. La guerre civile, les famines, les déportations et la violence stalinienne provoquent des pertes massives.
Dans un premier temps les peuples soumis tentent de se séparer, dans un second temps ils se font massacrer et sont de nouveau rattachés à Moscou.
La famine puis la persécution des paysans en Ukraine font des millions de victimes qui pèsent encore sur l’histoire aujourd’hui : en 1941, en réaction au massacre soviétique, les Allemands sont accueillis en libérateurs par une partie de la population. Elle est victime d’une nouvelle répression à leur reflux, taxée de nazisme, une accusation encore reprise aujourd’hui.
Pour l’ensemble de la Russie d’Europe, la Seconde Guerre mondiale fut un traumatisme démographique d’une ampleur exceptionnelle. L’URSS sort victorieuse, mais profondément déséquilibrée : déficit masculin, veuvage, générations creuses, régions ravagées.
Les différences entre nationalités
Après 1945, la transition démographique se fait de manière inégale. Les populations slaves, Russes, Ukrainiens, Biélorusses, voient leur fécondité baisser plus vite, tandis que l’Asie centrale conserve longtemps une natalité élevée.
L’URSS devient donc un empire démographiquement déséquilibré : le centre industriel européen vieillit, tandis que les périphéries musulmanes et asiatiques restent jeunes.
L’URSS tenait ensemble des peuples qui n’étaient pas au même stade démographique. Cette asymétrie donnait à Moscou une réserve humaine, mais aussi une faiblesse (voir « L’Empire éclaté » de Carrère d’Encausse en 1978).
Les Russes dominaient l’appareil d’État, l’armée et le parti – la vraie hiérarchie – et le russe était la langue commune, mais le poids relatif des Russes diminuait.
L’empire soviétique était donc menacé non seulement par ses contradictions économiques, mais aussi par sa géographie humaine.
La fin de de l’empire et le retour à la Russie
L’effondrement de 1991 a concrétisé cette contradiction.
La Russie perd alors une partie importante de sa profondeur démographique : l’Ukraine, l’Asie centrale, le Caucase du Sud, les pays baltes.

Elle conserve l’immensité sibérienne peu peuplée mais perd l’ensemble du réservoir humain soviétique.
Tableau démographique
| Population (Millions d’habitants) | 1897/1900 | 1926 | 1959 | 1989 | 2025 | |
| Russie (et non URSS) | 67 | 100,6 | 117,5 | 147 | 143 | |
| Autres « chrétiens » | ||||||
| Ukraine | 23 | 29 | 41,9 | 51,7 | 37 | |
| Biélorussie | 6 | 5 | 8,1 | 10,2 | 9,1 | |
| Moldavie | 2 | – | 2,9 | 4,3 | 2,4 | |
| Estonie | 1 | 1,2 | 1,2 | 1.6 | 1.4 | |
| Lituanie | 2,5 | 2 | 2,7 | 3,7 | 2,9 | |
| Arménie | 0,8 | 0,9 | 1,8 | 3,3 | 3 | |
| Géorgie | 2,1 | 2,7 | 4 | 5,4 | 3,7 | |
| « Musulmans », non compris ceux de Russie (Kazan, Tchéchènes …) | ||||||
| Azerbaïdjan | 1,8 | 2,3 | 3,7 | 7 | 10,4 | |
| Kazakhstan | 4 | 6,2 | 9,3 | 16,5 | 20,6 | |
| Kirghizstan | 0,7 | 1 | 2,1 | 4,3 | 7,2 | |
| Tadjikistan | 0,9 | 1 | 2 | 5,1 | 10,6 | |
| Turkménistan | 0.4 | 1 | 1,5 | 3.5 | 7.5 | |
| Ouzbékistan | 3,9 | 5,3 | 8,1 | 19,9 | 37 |
NB : ces chiffres sont des ordres de grandeur.
L’état actuel de l’ex- empire
Voici une carte exposant l’éclatement de l’URSS en états indépendants, avec les territoires repris par Poutine (hachurés) : Donbass, Crimée, Abkazie, Ossétie, auxquels on peut ajouter la Bélarus (Biélorussie) vassalisée.
La Russie contemporaine cumule désormais plusieurs faiblesses.
gouvernants s’y sont attaqués sans grand succès : chute des recettes de l’Etat, marché noir d’alcool frelaté …
Ensuite une fécondité basse, avec 1,8 millions de décès pour 1,2 des millions de naissances.
Corrélativement, un vieillissement qui s’accélère, d’autant plus que les jeunes qualifiés émigrent.
S’y ajoute la dépendance à l’immigration centrasiatique (Kazakhstan, et autres anciennes républiques fédérées musulmanes ). Cette immigration est actuellement de 2 à 300 000 personnes par an.
Et s’y ajoutent les pertes humaines liées à la guerre ntsen Ukraine. Cette guerre retire du marché du travail des centaines de milliers d’hommes jeunes ou d’âge mûr : morts, blessés, mobilisés, exilés ou employés dans l’économie militaire.
Les régions pauvres et historiquement non russes (Bouriatie, Touva, Transbaïkalie) fournissent une part disproportionnée des soldats. L’armée devient ainsi un mécanisme de captation de main-d’œuvre périphérique… et de sacrifice des minorités.
La démographie tue l’économie
Le faible taux de chômage russe, tombé autour de 2%, est souvent présenté par Vladimir Poutine comme la preuve d’une économie dynamique.
Mais en fait il traduit une crise démographique et militaire profonde : si le chômage baisse ce n’est pas parce que la Russie a créé des emplois, mais parce que les actifs sont morts, invalides, ont émigré… et, surtout, ne sont pas nés.
Depuis le début des années 2010, la population active diminue sous l’effet de l’effondrement des naissances des années 1990.
Des démographes russes prévoyaient déjà avant la guerre une baisse de 6 à 7 millions d’actifs entre 2017 et 2025.
Les statistiques régionales confirment le lien entre guerre et emploi. Les régions citées plus haut où le chômage a le plus baissé sont aussi celles qui enregistrent les pertes militaires les plus élevées.
Les chercheurs observent même une forte corrélation entre baisse du chômage et pertes militaires, avec un coefficient de corrélation compris entre 0,7 et 0,8.
La Russie perd également son principal soutien migratoire.
Dans les années 1990 et 2000, l’arrivée de populations russophones (un peu l’équivalent de nos « pieds-noirs ») et de travailleurs d’Asie centrale avait compensé près des trois quarts du déficit naturel de population.
Or le « stock » de migrants centrasiatiques est passé de 5 à 7 millions à environ 3 à 3,5 millions aujourd’hui, beaucoup préférant désormais le Golfe, la Turquie ou l’Europe. Cela dans la mesure où on peut l’évaluer car leurs statuts officiels (ou pas) sont très variés.
Enfin, la crise risque de durer : avec une fécondité limitée à 1,41 enfant par femme, les générations futures seront encore plus réduites.
La Russie entre ainsi dans une phase où vieillissement, pénurie de main-d’œuvre et affaiblissement militaire se renforcent mutuellement.
En conclusion
La Russie veut rester un empire, ou du moins une puissance impériale, mais elle n’a plus la démographie d’un empire.
Elle dispose d’un territoire immense, de ressources énergétiques, d’un appareil militaire et nucléaire, mais sa base humaine se contracte.
L’Asie centrale reste plus jeune et plus féconde, mais elle n’est plus intégrée politiquement à Moscou, qui y est concurrencée par la Turquie, qui parle la même langue, et la Chine.
La Russie possède encore l’espace et la mémoire impériale. L’URSS avait encore le nombre, mais au prix d’un équilibre multinational instable.
La Russie actuelle demeure puissante, mais sa base démographique est étroite, vieillissante et probablement fatiguée par la guerre.
Bref, un siècle et demi d’histoire russe commence par une expansion territoriale portée par une natalité paysanne élevée, mais aboutit aujourd’hui à la contraction d’un État vieillissant.
L’empire russe et soviétique avait absorbé des périphéries pour compenser la faiblesse du centre. La Russie post-soviétique, elle, veut porter seule l’héritage impérial sans disposer du même réservoir humain.
Elle veut agir comme un empire alors que sa démographie (140 Millions d’habitants) la ramène progressivement au rang d’une nation loin derrière la Chine, l’Inde, les États-Unis et de nombreuses autres.
Reste sa puissance nucléaire. Quel usage en fera-t-elle ?
Yves Montenay


Il fallait en effet mieux compter sur le déclin démographique que sur la création d’emplois pour résorber le chômage russe car déjà à l’époque soviétique, c’était l’exploiation pétrolière qui portait l’économie alors que les emplois étaient dans le complexe militaro-industriel et dans des industries civiles non-compétitives n’ayant généralement pas survécu à la fin du régime…
Contrairement à l’idée répandue il n’y a pas de lien direct entre diminution du nombre d’actifs et diminution du chômage, car le nombre d’emplois potentiels varie pour toutes sortes d’autres raisons
Passionnant et, quelque part, peut-être rassurant pour la paix à long terme en Europe (!). Mais ceci est peut-être aussi un augure de l’évolution française, hélas.