Lettre ouverte à mes amis anti-libéraux

Lettre ouverte à mes amis anti-libéraux

« Toi qui es si ouvert aux autres, pourquoi es-tu libéral, Yves ? » me demandent mes amis anti-libéraux, avec lesquels j’ai des discussions politiques animées… Pourquoi être libéral en effet ? J’ai réfléchi, et voici ma réponse.

Amis anti-libéraux, quand nous parlons politique ou économie, je vous vois faire la grimace. Ou prendre un air condescendant : « le pauvre, il en est resté aux dinosaures »… ou bien « il est intoxiqué par les Américains ».

Il faut fréquenter des gens d’entreprise pour qu’il y ait une certaine complicité… et encore, être libéral, ce n’est vraiment pas à la mode ! Commençons par parler du « marché » terme moins négatif pour la majorité des Français …

Qu’est-ce que le marché ?

C’est le droit d’acheter ou de vendre ce qu’on a produit ou ce que produisent les autres. C’est intimement lié à la propriété privée.

L’alternative est de voir un fonctionnaire décider du prix de votre production ou de votre consommation, avec le résultat que j’ai vérifié bien souvent dans les pays communistes : des stocks de téléviseurs envahissants, mais rien dans les pharmacies !

J’ai longtemps eu le sentiment d’avoir chacun de mes pieds dans deux mondes intellectuels distincts :

  • d’un côté, une formation française classique, largement imprégnée de réflexes antilibéraux. Et d’autant plus surprenant que les figures françaises du libéralisme mondial sont connues partout, sauf en France.
  • de l’autre, une expérience professionnelle et une observation historique qui m’ont progressivement conduit vers des conclusions opposées.

Si je suis devenu libéral, ce n’est donc nullement par héritage culturel ou scolaire.
C’est par confrontation au réel.

C’est aussi, et surtout, par examen historique : l’étude des trajectoires comparées des nations, des systèmes économiques et des politiques publiques me paraissent plus instructives que les préférences idéologiques françaises.

Autrement dit, nous avons un décalage croissant entre une culture politique profondément marquée par l’intervention publique et la réalité économique dans laquelle nous vivons.

Une formation française tenace

Dans l’éducation nationale de ma jeunesse, nous avions d’un côté des camarades et enseignants communistes, et de l’autre, des camarades et des enseignants catholiques, aussi conservateurs en matière de mœurs qu’ignorants en matière économique.

Ces enseignants catholiques répétaient les poncifs de l’époque : l’église a toujours été sévère envers « l’argent » et plus généralement envers les préoccupations « du siècle ». Pas étonnant que la penseurs catholiques se soien nous vous nous vous nous vous nous vous nous vous nous vous nous vous nous vous vous vous vous vous vous vous t fait doubler par les protestants et les juifs !

Cette formation antilibérale était encore fréquente de l’université dans les années 1960 : j’étais à Sciences-po, il y avait un professeur de marxisme.

Et Jean Fourastié, mondialement connu hors de France a laissé tomber ce vénérable institut pour aller enseigner l’économie concrète aux Arts et Métiers ! Je me souviens encore des grognements des élèves devant ses démonstrations jugées trop simples !

En gros, le mot libéral est resté tabou juste qu’à la parution en 1979 des livres d’Henri Lepage « Demain le libéralisme » et « Demain le capitalisme » qui montraient la permanence de ce courant d’idées dans le reste du monde.

Avant cette date, les diplômés de l’enseignement supérieur capables de citer Hayek ou Frédéric Bastiat étaient extrêmement rares. Pourtant le premier, prix Nobel 1974, est l’un des innombrables célébrités mondiales de la théorie libérale, tandis que le second en est le vulgarisateur humoristique mondialement connu. N’a-t-il pas décrit la demande du groupe de pression des marchands de chandelles demandant d’interdire un concurrent trop favorisé, le soleil …

Aujourd’hui encore, les partis de gauche et une partie de ceux du centre, ainsi que certains éléments d’extrême droite demeurent « anti libéraux », parfois en donnant au mot libéral des significations très éloignées de la réalité.

Ceux qui ont un minimum de culture savent que le mot est positif presque partout sur la planète, d’où l’usage des nouvelles terminologies : le néolibéralisme, l’ultralibéralisme…

Prenons l’exemple du début de la campagne présidentielle actuelle.

Le président du groupe socialiste à l’assemblée, Boris Vallaud, prône « la démarchandisation » : le marché envahit tout, « de la naissance à la mort ». Il faut donc le « remettre à sa place ».

Il reflète l’idée de la majorité des Français : un Etat idéalisé, organisateur omniscient et omnipotent ferait mieux, et nous laisserait aussi libre que le marché, institution humaine et imparfaite.

Le problème est que cet Etat idéalisé n’existe pas.

J’en veux pour preuve mon expérience professionnelle dans un métier alors très administré, la distribution des produits pétroliers.

Dans ce cadre, j’ai rencontré des hauts fonctionnaires sympathiques et qualifiés, mais aux exigences désarmantes :

  • L’administration : « il nous faudrait un stockage de produits pétroliers dans les Pyrénées. »
  • Notre entreprise de distribution d’énergie : « Mais nous n’avons pas de clients là-bas »

ou encore :

  • L’administration : « si nous ne fixons pas les prix, qui le fera ? »
  • Notre entreprise : « ils se fixeront tout seuls, comme à l’étranger et comme celui des carottes au marché ».

Et c’est ce qui s’est produit : le jour où ces prix n’ont plus été fixés par l’administration, canton par canton et produit par produit, les nouveaux prix ont été fixés dans la nuit, affichés partout et tout a fonctionné normalement.

Voici un autre exemple, tiré du Café Pédagogique, club d’enseignants très réfléchi.

« Dans « À l’école du capitalisme », publié aux éditions Agone (2026), Cécile Gorré et Nico Hirtt décrivent une institution de plus en plus sommée de s’adapter aux besoins du marché. De l’essor de la scolarisation de masse aux réformes récentes, ils analysent un basculement : celui d’une école pensée pour former des esprits vers une école chargée de produire une main-d’œuvre flexible. »

Je ne vois aucun mal, et d’ailleurs l’auteur de l’article non plus, à ce que l’éducation apprenne à comprendre et à s’adapter à un monde de plus en plus imprévisible.

Mais l’auteur est choqué de la voir en train de former une « main-d’œuvre flexible » et dénonce la pression du patronat pour « remplacer le savoir par la compétence, c’est-à-dire pour être productif ».

Or qu’est-ce que notre niveau de vie sinon la production de biens et de services à notre disposition ?

On se soucie du niveau de vie, mais pas de la productivité

Cette opposition à la « société capitaliste » me semble autodestructrice. Et nous verrons que les pays n’ayant que peu ou pas d’économie de marché sont moins libres et plus pauvres que les autres.

Je pourrais multiplier les exemples : la quasi-totalité des Français reçoit, directement ou indirectement, une formation anti-libérale. Celle-ci repose sur une méfiance ancienne envers le marché et une confiance spontanée envers l’État.

Cette vision traverse les clivages politiques. À gauche, elle s’inscrit dans une tradition socialiste ; ailleurs, elle prend la forme d’un étatisme diffus ou d’une critique morale de l’économie.

Il est ensuite facile de dire qu’un État idéalisé est plus efficace qu’un marché caricaturé.

Qu’est-ce que l’État ?

Pour les anti-libéraux, l’État apparaît comme une entité rationnelle orientée vers le bien commun. Cette représentation est fermement ancrée, alors que les intervenants économiques constatent que l’État est quelque chose de tout à fait différent.

En effet, l’État est un « ensemble flou » d’acteurs contraints : des responsables politiques soumis aux échéances électorales, une administration exemplaire (paraît-il) mais centralisée, qui applique les règles votées par les politiques et « veille à la continuité de l’État » en général… en préparant des décrets d’application encore plus compliqués que la loi de départ.

Les seuls proches du terrain sont les élus locaux, notamment les maires, ainsi que les entreprises, qui ont en commun de devoir résoudre des problèmes concrets.

D’où les réflexions des libéraux sur la décentralisation, l’autonomie et la responsabilisation qui va de pair.

Ce qui heurte la majorité des Français : dans l’article du Café Pédagogique cité plus haut, l’auteur s’attaque à ces idées de décentralisation et d’autonomie.

Les syndicats d’enseignants y sont opposés car ils se donnent comme mission l’égalité de traitement des fonctionnaires dans tout le territoire et souhaitent l’indépendance des enseignants par rapport aux directeurs d’établissements.

On peut discuter de ces 2 points de vue mais ils ne me paraissent pas prioritaires par rapport à l’intérêt des élèves et au niveau général de l’éducation.

On retrouve le problème général de l’égalitarisme qui plombe notre pays

L’égalitarisme plombe la France

En tout cas, la qualité de l’école me semble être un de nos problèmes les plus criants, et l’une des raisons pratiques de mon libéralisme.

Pendant ce temps-là, l’école continue de cafouiller

 

Pourtant, l’autonomie locale et la responsabilisation sont ce qui permet à la petite armée ukrainienne de résister à l’énorme appareil de la Russie.

J’invite tous mes lecteurs sceptiques à lire les multiples reportages sur ce miracle, qui voit très jeunes et très vieux bricoler sans cesse chez eux des perfectionnements de drones, puis les gradés faire confiance aux soldats de base pour se débrouiller avec !

Voir par exemple dans Le Grand Continent : Comment l’Ukraine a gagné la guerre : leçons stratégiques d’une résistance

3) Trois siècles d’expériences historiques

L’histoire économique est à notre disposition pour tester l’efficacité des différentes organisations.

Depuis près de trois siècles, les nations ont expérimenté des formes très diverses d’organisations économiques avec des statistiques solides pour en mesurer l’efficacité en termes de niveau de vie comme de libertés politiques ou par rapport à certaines traditions paralysantes, ce qui va en général de pair.

L’Angleterre de la révolution industrielle a inauguré une dynamique de croissance fondée sur l’innovation et l’investissement privé.

Les pays l’ayant imité – notamment les États-Unis, l’Australie, le Canada, la Suisse… – sont aujourd’hui parmi les plus développés du monde, tant matériellement que politiquement.

Certains objecteront le cas du président américain actuel, mais je pense que les contre-pouvoirs démocratiques finiront par l’emporter.

Tous ces pays sont décentralisés et composés de sous-ensembles très autonomes.

Les économies planifiées du XXe siècle, c’est-à-dire celles où un gouvernement autoritaire décide de tout par un « plan quinquennal » (ou équivalent) sont, quant à elles, tombées dans l’inefficacité, l’absence d’incitations, la stagnation sans parler de l’absence de liberté qui est nécessitée par les mesures économiques.

En témoigne la vingtaine (au moins) d’États de l’ex URSS et de ses satellites, y compris la Chine de Mao. Bref une grande partie de la planète.

Une remarque technique : lorsque le pouvoir lance la planification, il a besoin d’un chiffrage monétaire pour additionner des produits très différents les uns des autres (un missile, des choux, un réfrigérateur, du béton…). Il fait donc appel aux prix des marchés internationaux ; autrement dit sans ces prix de marché, la planification serait paralysée.

Les comparaisons entre les deux Allemagne ou les deux Corée sont parlantes.

Les systèmes ouverts en Allemagne de l’Ouest et Corée du Sud ont produit prospérité et innovation ; les systèmes fermés en Allemagne de l’Est et Corée du Nord, ont produit stagnation et retard… sans parler de la répression politique pour faire face au mécontentement de la population.

Plus récemment, la Chine et l’Inde ont amorcé leur développement en introduisant des mécanismes de marché, confirmant cette analyse.

Bref, la libéralisation, même partielle, de l’économie constitue un levier déterminant de croissance et d’amélioration des conditions de vie.

4) Une réglementation paralysante

Le débat environnemental a accentué les défauts de l’action publique centralisée.

Si l’État peut intervenir efficacement par des interdictions simples, par exemple au plan sanitaire, il peine à gérer des transitions complexes telles que l’adaptation au changement climatique.

On retrouve les difficultés des élus nationaux à prendre des décisions déplaisantes face aux demandes contradictoires des groupes de pressions économiques et politiques. D’où des dossiers complexes pour une implantation économique pourtant simple.

La complication des dossiers sur les haies ou les années passées à examiner tout nouveau projet coûtent cher en temps et en compétences… et le résultat est souvent que le projet va se réaliser à l’étranger !

On retrouve l’idéal qui serait de charger les élus locaux et des entreprises, et non des politiques ou des fonctionnaires lointains, de prendre soin de la planète.

C’est d’autant plus facile que les cadres des entreprises et les élus locaux ont maintenant une sensibilité environnementale commune.

Transition énergétique : les solutions sont technologiques

Dans de nombreux secteurs, la réduction des intrants, nécessaires à la production, et l’optimisation énergétique se font spontanément par des logiques économiques autant qu’environnementales.

Rajoutons une remarque d’actualité : les écologistes politiques, qui se distinguent des simples soucieux de l’environnement, nous disent qu’on ne peut pas croître indéfiniment à partir de ressources finies.

Or ce raisonnement suppose que la production sera physique alors qu’elle est de plus en plus intellectuelle (au sens large : sanitaire etc.), ce qui peut être résumé par la formule un peu triviale : « nous n’avons pas 2 estomacs » : si notre niveau de vie augmente, nous ne mangerons pas 2 fois plus mais irons, par exemple, au cinéma.

D’ailleurs les pays développés ont une consommation d’énergie et de matériaux par tête qui décroît, puisque le rôle de tout ingénieur est de faire autant avec moins.

Conclusion

Le libéralisme, comme le marché, n’est pas une doctrine abstraite, mais une conclusion empirique tirée de l’expérience historique.

Malgré ses imperfections, il constitue le cadre le plus efficace, vérifié par l’histoire, pour favoriser l’innovation, la croissance et l’amélioration durable des conditions de vie.

Étant bien précisé que nous avons choisi de plus d’être payés en loisirs : les Européens limitent leur temps de travail, puis, produisant moins, ils se désolent de voir d’autres pays leur passer devant !

Yves Montenay

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