Gauche et droite, arrêtez de dire n'importe quoi sur l'immigration !

Gauche et droite, arrêtez de dire n’importe quoi sur l’immigration !

Si l’on s’en donne la peine, on peut trouver chiffres et raisonnements sérieux sur l’immigration. Or les meilleurs données mènent les politiques comme le grand public à des réactions totalement divergentes !

C’est le cas de la nouvelle édition de l’enquête « Trajectoires et Origines » (*), consacrée à l’immigration et à ses conséquences démographiques et sociales.

Comme souvent, personne ne conteste les chiffres eux-mêmes.

En revanche, les interprétations qui en sont faites varient considérablement selon les médias, les partis politiques et les sensibilités idéologiques.

Je ne parlerai donc pas ici de l’immigration elle-même, mais des réactions qu’elle suscite.

Les candidats à la présidentielle tentent de mobiliser l’électorat au détriment d’une analyse froide de ce problème pourtant très important.

Bref la démagogie règne : les politiques pensent à ce qu’il faut dire pour être élu, et non à une présentation sérieuse des données.

Déjà, il faudrait respecter les définitions et dire de quoi on parle

Le terme « immigré » désigne une catégorie administrative : une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France.

Cette définition est totalement neutre. Elle ne dit rien sur le niveau d’éducation, la profession, le revenu, les convictions religieuses ou le comportement civique des intéressés.

Utiliser cette catégorie pour tirer des conclusions dans ces domaines sur des millions de personnes revient à commettre la même erreur que si l’on prétendait parler des qualités ou des défauts des individus de plus d’un mètre 75.

Pourquoi placer dans le même ensemble statistique un médecin algérien indispensable, un ingénieur vietnamien, un entrepreneur marocain et un délinquant ? Leur seul point commun est une classification administrative !

La réponse est simple : chacun cherche à citer un gros chiffre pour montrer, à gauche, qu’il faut changer de France et à droite, pour faire peur.

Donc on fait un bloc de tous les immigrés, parce que ça donne un gros chiffre, et on ajoute même les enfants, voire des petits-enfants !

La quasi-totalité de ces descendants est née en France et ne sont donc pas juridiquement des immigrés. Les amalgamer sert encore, à droite comme à gauche, à gonfler les statistiques pour servir un discours politique.

Non seulement les descendants d’immigrés nés en France ont la nationalité française, mais les 3/4 des petits enfants d’immigrés s’identifient eux mêmes comme Français :

Identification croissante à la France

NB : dans le tableau ci-dessus l’expression « Population majoritaire » est un terme politiquement correct pour ce que certains appellent « Français de souche ».

C’est mon métier de démographe que d’interviewer un maximum de gens de toutes les catégories sociales, ou tout simplement de les regarder travailler : les exemples que je connais personnellement montrent un énorme différence entre les générations.

Détaillons maintenant ces réactions de gauche puis de droite pour revenir finalement à l’analyse économique.

L’immigration vue par la gauche

La gauche présente souvent les immigrés comme des victimes. Ils seraient confrontés à des discriminations et la société française aurait à leur égard une dette morale particulière, notamment lorsqu’ils proviennent d’anciennes colonies : « ils sont pauvres à cause de nous » disent une partie des Français, confirmant ce qu’on enseigne dans les écoles des pays de départ.

Cette « dette coloniale » est à la mode

On a même présenté la colonisation française (dont j’ai rencontré avant leur mort de multiples témoins tant français que locaux) comme « un crime contre l’humanité » en oubliant quelques données historiques de base, dont la paix civile, qui contraste avec l’état actuel d’une grande partie d’Afrique.

La colonisation a mis fin à l’esclavage interne, ce qui était souvent le sort des prisonniers de guerre, ainsi qu’à la traite arabe, elle a permis le lancement de l’hygiène et de la baisse de la mortalité, de l’enseignement…

Racisme esclavage et colonies : l’histoire méconnue

La traite européenne était finie depuis longtemps quand la colonisation a commencé.

On oublie souvent que l’Algérie était un cas très particulier avec beaucoup de violences de part et d’autre, ce qui n’a pas été le cas dans la vingtaine des autres colonies françaises.

Bref cette idée de la « dette coloniale » envers les immigrés me paraît une idée fausse, entretenue par des élites des pays de départ et une large part des élites françaises. Mais l’approche « de gauche » concernant les immigrés en est imprégnée !

De toute façon, on n’est pas responsable de ce qu’ont fait nos ancêtres, sinon nous devrions exiger des dédommagements des Allemands, des Anglais… et même des Italiens car les Romains nous ont colonisés très brutalement !

Quant au rôle économique de « l’immigration », on a tendance à gauche à s’en indigner : « les immigrés ne sont pas de simples facteurs de production, comme les machines de notre système capitaliste ». Personnellement, je ne vois pas en quoi  il serait regrettable de contribuer à la production de biens et de services offertes à l’ensemble des Français, donc au niveau de vie de tous.

L’immigration vue par la droite

A droite, les réactions insistent sur les coûts, les tensions sociales et les risques culturels associés à l’immigration.

Dans leur version modérée, elles réclament une meilleure maîtrise des flux migratoires.

Dans sa version radicale, elle dénonce une transformation irréversible de la société française.

C’est un peu la même analyse que la gauche, mais avec l’accent sur la peur, alors que la gauche présente la créolisation et le multiculturalisme comme un progrès.

Quantitativement cette peur est alimentée par l’idée du « grand remplacement ».

Pourtant, appliquée aux chiffres disponibles, cette hypothèse renvoie à des horizons extrêmement lointains.

Même en supposant le maintien des tendances actuelles, les échéances se mesurent davantage en siècles qu’en décennies.

Si l’on se limite à certaines catégories particulières, comme les immigrés originaires d’Afrique musulmane, l’horizon s’éloigne encore davantage puisqu’ils ne sont qu’une partie des courants migratoires.

On retrouve la tendance à utiliser des chiffres globaux pour effrayer sur des cas particuliers.

Un exemple illustre bien cette tendance. Un média a récemment titré : « En 35 ans, la part des immigrés en France a augmenté d’environ 60 %. »

Le chiffre paraît spectaculaire. Pourtant, tout statisticien sait qu’un pourcentage d’augmentation dépend fortement de son point de départ. Plus celui-ci est faible, plus la progression relative paraît impressionnante.

En l’occurrence passer d’environ 6,5 millions d’immigrés à une dizaine de millions (les fameux 60 % d’augmentation) n’est pas un « grand remplacement ».

Et surtout, je répète une fois de plus que ce total « immigrés » n’a pas de sens.

Pour rester parmi les gens que j’ai personnellement fréquentés, il comprend notamment les excellents étudiants marocains des grandes écoles françaises, auxquels s’ajoutent de nombreux asiatiques et bien d’autres origines !

Le même problème apparaît dans les débats sur les prénoms. Certains observateurs utilisent la progression des « prénoms musulmans » comme indicateur d’islamisation.

Là encore, c’est une utilisation de données globales pour faire peur : de nombreux prénoms arabes sont également portés par des chrétiens arabes ou des juifs séfarades. Nour signifie simplement « lumière ». Quant à Myriam, il s’agit de la forme orientale de Marie.

Transformer ces prénoms en indicateurs religieux conduit à des erreurs d’interprétation.

D’autant qu’on oublie la tradition de donner à un enfant le prénom d’un grand-père ou d’un grand-oncle. Il est bien évident que la religion de cet ancêtre ne sera pas forcément celle du bébé quand il sera adulte !

Surtout quand plusieurs mariages mixtes seront passés par là !

On retombe sur la proportion importante (1/3) de Français ayant au moins un grand-père immigré, souvent soulignée comme négative à droite ou positive à gauche, en oubliant dans les 2 cas qu’il s’agit en général d’un Italien, d’un Portugais, d’un Espagnol qui faisaient le gros de l’immigration de cette époque…

Un mot sur « les bacs -7 » misérables qui nous arriveraient du Sud : les migrants ne sont pas les plus misérables financièrement ou intellectuellement : il faut de l’argent pour le billet d’avion et parfois le passeur.

Pour ce dernier point rappelons que les arrivées dans des bateaux sommaires sont spectaculaires, mais très minoritaires : la plupart des migrants prennent l’avion.

des immigrés souvent très diplômés à leur arrivée
Contrairement aux idées reçues, les immigrés sont de plus en plus diplômés à leur arrivée.

Quant à leur niveau scolaire, il augmente régulièrement avec les progrès de l’éducation publique et surtout privée africaine. Les vraiment pauvres et non scolarisés ne vont que dans la ville voisine.

Je constate plutôt que c’est notre propre niveau scolaire qui baisse : un petit bourgeois d’Abidjan pourrait bientôt avoir un niveau scolaire, notamment une maîtrise du français, qui pourrait faire honte à certains Français.

Et le décalage culturel, très réel dans certains cas, n’est pas héréditaire : encore faut-il que notre école soit à la hauteur.

Pendant ce temps-là, l’école continue de cafouiller

L’immigration du point de vue économique

Une autre réaction à l’immigration, qui se rapproche de mes propres idées, est principalement économique.

Les immigrés sont utiles, voire indispensables, à l’économie française.

Ils occupent des emplois délaissés par une partie de la population locale, contribuent au financement des systèmes sociaux et compensent partiellement le vieillissement démographique.

Ils alimentent également de plus en plus les élites productives françaises, comme on peut le constater en notant les noms d’origine étrangère dans la presse économique.

Bref, je remarque que les études « de droite » qui insistent sur « le coût insupportable des immigrés » oublient la principale variable qui est leur part dans la production nationale.

En conclusion

En fait, les trois grandes lectures de l’immigration ont un défaut commun : elles simplifient une réalité complexe.

Les uns voient essentiellement des victimes, les autres une menace civilisationnelle, d’autres enfin des travailleurs nécessaires.

Chacun sélectionne dans les statistiques les chiffres qui confortent sa vision du monde.

Le rapport de l’INSEE est très instructif, mais il est fondé sur des catégories administratives.

Or les médias ont tendance à les transformer en catégories morales, économiques ou politiques. Les chiffres devraient être des instruments de connaissance, non des arguments de propagande.

Une immigration idéale serait fondée sur les qualités de chaque personne, mais c’est trop demander à une administration.

C’est un travail de recruteur, voire de chef d’entreprise. D’autant que c’est de chef d’entreprise qui subira les conséquences d’une éventuelle erreur.

Je n’analyse pas davantage cette hypothèse qui est impensable pour la plupart de nos compatriotes.

Gardons seulement en mémoire que les opinions publiques de tous les pays sont anti immigration, parfois violemment, et que toute personne désirant être élue a donc tendance à exciter cette crainte… quitte à multiplier les exceptions une fois au pouvoir face aux nécessités économiques.

Voir par exemple : L’Italie anti-immigration de Meloni embauche massivement des ressortissants de pays hors-UE pour pallier la pénurie de main d’œuvre

Comment expliquer aux électeurs que, sans suffisamment de boulangers et d’infirmières, le niveau de vie va baisser ?

Yves Montenay

 

 

(*) « Trajectoires et Origines 2 (TeO2) » (Éditions de l’Ined, 21 mai 2026) ouvrage collectif issu de l’enquête menée par l’Ined et l’Insee en 2019-2020 sur les trajectoires des immigrés, de leurs descendants et plus largement sur la diversité de la société française. Dirigé par Mathieu Ichou, Cris Beauchemin et Patrick Simon, l’ouvrage analyse les inégalités, les discriminations, les parcours scolaires et professionnels, les pratiques culturelles, les appartenances ou encore les expériences de racisme.

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