La guerre contre l’Iran menace directement le succès des Etats du Golfe. En effet le conflit actuel, outre des dégâts matériels directs, révèle des vulnérabilités inquiétantes et affecte leur réputation de stabilité et sécurité.
Article du 14 mars mis à jour le 3 avril
La prospérité des États du Golfe s’est construite sur l’exploitation des hydrocarbures et l’utilisation de ses recettes pour lancer des plateformes internationales de commerce, tourisme et finance.
Des villes comme Dubaï, Doha ou Abou Dabi se présentent désormais comme des centres mondiaux du transport aérien, des congrès et des investissements.
Cette prospérité repose toutefois sur la réputation d’un environnement sûr et stable. Or, la guerre actuelle fragilise ce modèle.
Même si les États du Golfe ne sont pas directement belligérants, l’Iran les considère comme tels puisqu’ils ont des bases américaines sur leur sol. Or leurs infrastructures énergétiques, portuaires et urbaines sont d’une extrême vulnérabilité.
Voyons les conséquences matérielles, réputationnelles et stratégique.
1. Conséquences matérielles de la guerre
Les premières conséquences sont matérielles et sécuritaires.
Les États du Golfe ont déjà été exposés par le passé à des attaques indirectes liées aux tensions avec l’Iran ou avec ses alliés régionaux.
Installations pétrolières
L’exemple le plus spectaculaire reste l’attaque de septembre 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaiq et de Khurais.
Des drones et missiles de croisière avaient alors temporairement interrompu près de la moitié de la production pétrolière saoudienne, soit environ 5% de l’offre mondiale.
Cet épisode a montré qu’un nombre limité d’engins pouvait perturber gravement un système énergétique pourtant fortement protégé.
Le point de la navigation dans le détroit d’Ormuz
En 2019, plusieurs pétroliers ont été sabotés au large du port de Fujairah, tandis que des navires marchands ont été attaqués dans le Golfe d’Oman au cours des années suivantes.
Chaque incident entraîne immédiatement une hausse des primes d’assurance maritime et une plus grande prudence des armateurs.
C’est le cas depuis quelques jours et seuls quelques navires, se recommandant de la Chine, s’étaient aventurés dans le détroit d’Ormuz où ils sont passés sans problème.
Mais les autres armateurs ne s’y risquaient pas, tant que leurs compagnies d’assurance refusent de les couvrir dans ce qui est désormais perçu comme une zone de guerre.
Toutefois la situation semble évoluer : le 3 avril, 70 navires seraient déjà passés, dont le Kribi, porte-conteneurs de l’armateur français CGA CGM qui affichait « propriétaire français »
Zones urbaines
Les zones urbaines ne sont pas totalement à l’abri.
En janvier 2022, une attaque de drones, revendiquée par les rebelles Houthis (qui opérent depuis le Yemen et proches de l’Iran), a provoqué des explosions près d’installations pétrolières et de l’aéroport d’Abou Dabi.
Ces derniers jours, ce fut le cas de l’aéroport de Dubaï sur lequel sont tombés les débris et dans le trafic a été perturbé. Les débris ont également créé des incendies dans le port de Jebel Ali.
Toujours à Dubaï, des immeubles résidentiels ont été touchés, notamment sur la fameuse île artificielle « Palm Jumeirah » et un centre de données informatiques.
Les autorités rassurent en insistant sur le fait la quasi-totalité des 1600 missiles et drones a été interceptée, l’inquiétude demeure. Les étrangers professionnels sont encore là pour l’instant, mais les flux touristiques n’existent plus.
À Bahreïn, une usine de dessalement d’eau de mer a été endommagée, ainsi que l’aéroport, un hôtel et un immeuble résidentiel.
En Arabie saoudite, la raffinerie de Ras Tanura a été touchée et est en arrêt temporaire.
En Oman, des installations portuaires ont été endommagées.
Ces incidents restent limités mais révèlent la fragilité des les États du Golfe du fait de leurs infrastructures extrêmement concentrées – terminaux pétroliers, ports, aéroports et zones urbaines denses – donc vulnérables dans une guerre de drones et de missiles.
Notons que Le Monde fait état de félicitations à la France de la part des gouvernements locaux, portant notamment sur l’efficacité des Rafales.
2. Conséquences sur la réputation touristique et d’affaires
Au-delà des dégâts matériels, l’effet le plus sensible concerne la réputation internationale de la région.
Les économies du Golfe avaient investi massivement pour apparaître comme des zones abritées dans un Moyen-Orient instable.
Hubs aériens
Ainsi, Dubaï est devenu l’un des principaux hubs aériens mondiaux, avec 95,2 millions de passagers, dont 80 à 90% sont en transit avec 140 destinations desservies
Or la moindre tension militaire dans la région perturbe immédiatement le trafic aérien. Les compagnies modifient leurs routes pour éviter certaines zones, ce qui allonge les trajets et renchérit les coûts. Sans parler de l’approvisionnement en kérosène qui est menacé
Il y aurait environ 60 000 Français – et certainement beaucoup d’autres Occidentaux – actuellement expatriés dans le Golfe, environ 5000 demandant à rentrer en France. Parmi eux, 40.000 résident aux Emirats Arabes Unis, selon France Info qui en a interviewé certains.
En transit, les Occidentaux partis pour l’Asie avec escale à Dubaï ou un autre aéroport du Golfe ne peuvent plus utiliser leur billet de retour, avec l’annulation des vols concernés. Le trafic aérien mondial s’en trouve gravement perturbé pour des centaines de milliers de voyageurs.

Activités économiques et tourisme
Les activités économiques sont tout aussi sensibles à ces dangers.
Les grands salons internationaux organisés à Abou Dabi ou à Doha – forums économiques, salons industriels ou événements sportifs – reposent sur la certitude d’un environnement sûr et accessible.
Les Grands Prix de Formule 1 d’Arabie Saoudite et du Bahrein, qui bénéficient d’une visibilité mondiale, sont menacés d’annulation.
Deux tournois de tennis prévus à Fujaïrah aux Emirats Arabes Unis ont également dû être annulés.
Le calendrier du football mondial est également affecté, dans les pays du Moyen Orient (au Liban, au Qatar, en Iran ou en Israël) mais pas seulement, vu que la Coupe du Monde démarre dans 3 mois aux Etats-Unis, qui a initié le conflit avec Israël.
Le tourisme est également dépendant de cette image de sécurité. Or, faute de qualité particulière du milieu naturel ou indigène, cette sécurité était la qualité principale.
Une perte très importante de clientèle est donc prévisible et sera probablement durable.
D’ores et déjà un reportage des Echos montre une série de boutiques de luxe totalement désertes.
Soucieuses de préserver l’image du pays, les autorités du Qatar ont mis en garde la population contre le partage d’information « qui contredit les annonces officielles »… et a même déjà arrêté 313 personnes pour avoir » filmé et diffusé des séquences vidéo, et publié des informations trompeuses ainsi que des rumeurs » sur les attaques iraniennes.
3. Des vulnérabilités inquiétantes
La crise actuelle a mis aussi en lumière plusieurs vulnérabilités inquiétantes et, surtout, non modifiables.
Le contrôle du détroit d’Ormuz

La première concerne la route maritime du détroit d’Ormuz. La presse internationale insiste sur le fait qu’un cinquième du pétrole mondial transite par ce passage étroit entre l’Iran et la péninsule arabique.
Mais c’est également le cas de bien d’autres produits et notamment de l’approvisionnement quotidien des Etats du Golfe.
Or l’Iran a à plusieurs reprises menacé de fermer ce détroit en cas de guerre majeure, menace qu’il peut mettre à exécution à tout moment et d’une manière difficile à contrôler (mines, missiles…).
L’approvisionnement en eau
La deuxième vulnérabilité concerne l’approvisionnement en eau.
Les villes du Golfe dépendent presque entièrement des centrales de dessalement installées sur leurs côtes. Quelques installations suffisent à alimenter des agglomérations de plusieurs millions d’habitants.

Une attaque contre ces installations pourrait provoquer rapidement une pénurie d’eau, non seulement de boisson, mais pour tous les autres usages, dont la climatisation des bâtiments de grande hauteur, essentielle dans ces pays.
Distribution de l’énergie
Enfin, des centrales électriques et les réseaux de distribution constituent un troisième point sensible.
Les métropoles du Golfe reposent sur une consommation énergétique très élevée liée à la climatisation permanente, aux gratte‑ciel, aux métros automatisés et aux infrastructures numériques.
Une interruption de l’électricité aurait des effets immédiats : arrêt de la climatisation dans des villes où la température dépasse régulièrement 45 °C, paralysie des ascenseurs des tours, perturbation des centres commerciaux et des transports urbains.
4. Au 3 avril, la situation continue de s’aggraver
Au fur et à mesure qu’augmente la durée de la guerre, les conséquences pour les petits pays du Golfe – et même pour les grands, Irak et Arabie – se précisent.
Leurs pertes financières deviennent colossales avec le ralentissement de leur production pétrolière, suite aux frappes sur les stockages et les raffineries (contrairement au charbon, le brut ne peut se stocker dans les champs…).
Et le reste du monde est privé non seulement des produits pétroliers mais aussi d’engrais, ce qui peut diminuer nettement la prochaine récolte mondiale.
L’arrêt du tourisme d’agrément et surtout d’affaires a également un impact financier croissant.
Et il n’y a pas que les exportations : la masse de la nourriture est importée et il y a entre 25 et 30 millions de personnes à nourrir, dans les seuls petits Etats.
La grande majorité (24 millions ?) sont des immigrés qui pourraient rentrer chez eux. Mais quand y aura-t-il des avions ou des bateaux, à moins d’imaginer des milliers de kilomètres à faire sur terre en contournant l’Iran et l’Afghanistan pour rejoindre le Pakistan, l’Inde, les Philippines…
Enfin, ces pays seront privés des envois actuellement très importants de fonds de ces immigrés… sans parler du mal qu’ils auront à trouver du travail une fois de retour au pays !
Conclusion
La guerre contre l’Iran révèle ainsi un paradoxe stratégique des États du Golfe. Leur richesse et leur modernisation reposent sur des infrastructures extrêmement concentrées – ports, terminaux pétroliers, centrales de dessalement et réseaux électriques – qui constituent autant de cibles vulnérables dans un contexte de guerre utilisant drones et missiles.
Même en l’absence de destructions massives, la simple perception d’un risque militaire peut affecter leur rôle de plateformes internationales du commerce et du tourisme.
La prospérité du Golfe dépend donc moins de la puissance militaire que du maintien d’un environnement régional stable. Toute escalade durable avec l’Iran mettrait ainsi en cause l’un des fondements de leur modèle économique, si ce n’est déjà fait.
Yves Montenay

Indirectement vous « soutenez » Israel et ces pays « raisonnables » car enrichis et donc Trump … voir longue vidéo d’Onfray (ya aussi Kepel qui salue l’espoir de libération du Liban).
?????? il y a 2 choses très différentes : le fait qu’Israël soit beaucoup plus développé que ses voisins vient de la qualification de sa population, et des mauvais gouvernements des voisins (au sens large : guerres civiles, émigration des élites…). C’est illustré par la nullité du gouvernement libanais et de l’autorité palestinienne. Le fait qu’Israël soit cruel avec les Libanais et les Palestiniens n’a rien à voir. À mon avis c’est une conséquence du fait que l’extrême droite israélienne soit indispensable à Nétanyahou qui en a besoin pour son immunité actuelle.
« La prospérité du Golfe dépend donc moins de la puissance militaire que du maintien d’un environnement régional stable. »
C’est aussi pour ça qu’on tolère que les économies occidentales fonctionnent à crédit, à tout prendre, les investisseurs préfèrent des pays dispendieux et pacifiques à des pays bouclant le budget avec des prises de guerre comme faisaient souvent les seigneurs au Moyen Âge…
un mois après … Les états arabes peuvent aussi dealer avec l’Iran et rompre avec Trump, potentat temporaire.
Tout est possible au Moyen-Orient.
Mais il ne faut pas oublier les rancunes entre chiites et sunnites ou à la suite des bombardements.
Par ailleurs, l’Iran est probablement désireux de mettre la main sur leur pétrole et gaz, d’où une méfiance certaine