Turquie activisme extérieur et chaos politique intérieur

Turquie : activisme extérieur et chaos politique intérieur

La Turquie se fait plus que jamais remarquer par le contraste entre une politique de puissance à l’extérieur et un chaos politique et économique à l’intérieur.

L’activité diplomatique, militaire et commerciale est d’une rare intensité, alors que l’inflation est très élevée, la monnaie faible et la population furieuse. Le pouvoir réagit par une chasse aux opposants kurdes et laïques.

Est-ce une dérive personnelle du président turc nostalgique de l’empire ottoman ou un instrument de cohésion interne pour remporter la prochaine présidentielle, prévue au plus tard pour 2028 ?

Cette stratégie est un pari sur la dé-occidentalisation du monde, où la hiérarchie des puissances se brouille, où le droit international s’efface devant les rapports de force, et où les puissances intermédiaires disposent d’un espace d’initiative inédit. C’est le cas de la Turquie.

La situation intérieure : inflation, répression et islamisation

L’inflation est très forte, la livre turque a perdu une large part de sa valeur en passant d’environ 0,55 € vers l’an 2000 à 0,02 € aujourd’hui, soit une chute de près de 96 %…

Mais la Turquie reste une économie ayant une base industrielle solide.

En parité de pouvoir d’achat, son Produit Intérieur Brut par personne est analogue à celui de ses voisins, de la Grèce à la Russie autour de 49 000 $ par an.

Pour comparaison, la France est à 66 000, la Suisse à 82 000, mais le plus grand pays arabe, l’Égypte, à seulement 19 000 (tous ces chiffres sont des évaluations variant légèrement selon les sources).

L’industrie manufacturière, l’agroalimentaire, la chimie et surtout l’armement sont particulièrement développés en Turquie.

La faiblesse de sa monnaie renforce la compétitivité de ses exportations, notamment vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

La faiblesse de la monnaie turque favorise aussi le tourisme : fait méconnu, la Turquie est désormais plus visitée que l’Italie (Baromètre ONU Tourisme janvier 2026).

Elle combine bas prix, patrimoine exceptionnel pour les visiteurs occidentaux – grec, romain, byzantin – et une attractivité pour les visiteurs musulmans, pour qui, je cite, « C’est le pays musulman qui a le mieux réussi ».

Suivant la préférence de chacun, on peut mettre l’accent sur la laïcité ou au contraire sur l’islamisme du président et de sa politique éducative.

L’image des Turcs sanguinaires et brutaux issue de leur domination passée de l’Europe centrale et balkanique s’éloigne pour les Occidentaux, même si tous n’ont pas oublié le génocide des Arméniens, les massacres ou expulsions d’autres chrétiens d’Orient et des Grecs jusqu’au XXe siècle, tant par l’Empire Ottoman que par la Turquie actuelle (Smyrne, la partie nord de Chypre, Istanbul et Trébizonde). 

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Répression intérieure

La consolidation du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan s’est accompagnée d’un durcissement brutal de la répression intérieure.

La liberté de la presse est devenue largement formelle : fermetures de journaux, mises sous tutelle de groupes médiatiques, poursuites pénales pour « insulte au président » ou « propagande terroriste » ont réduit l’espace du débat public.

La justice, profondément remaniée depuis les purges consécutives au coup d’État manqué de 2016, fonctionne de plus en plus comme un instrument politique.

Magistrats révoqués, procédures d’exception et détentions provisoires prolongées servent à neutraliser journalistes, intellectuels, élus kurdes ou simples opposants et l’emprisonnement de figures politiques et civiles se fait parfois même sans condamnation définitive.

Le cas le plus connu est celui de Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul de 2019 à 2025 et candidat déclaré à la présidentielle de 2028, rival d’Erdogan et favori dans les sondages… mais déclaré inéligible (son diplôme universitaire ayant été invalidé) puis arrêté en mars 2025 pour « corruption, association criminelle et association terroriste » en même temps qu’une centaine de ses collaborateurs.

Les sondages le placent pour l’instant fortement en tête, ainsi que son éventuel remplaçant, le maire d’Ankara, avec plus de 14 points d’avance.

La minorité kurde pourrait jouer un rôle dans ces élections, et le président Erdogan y veille.

Le chef des kurdes de Turquie, Abdullah Ocalan, prisonnier des Turcs, a signé un accord avec ces derniers. Cet accord prévoit la fin de la lutte armée contre une promesse d’amnistie et d’éventuelles réformes constitutionnelles.

La demande de droits linguistiques par les Kurdes n’est pas d’actualité pour l’instant.

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La ré-islamisation

Parallèlement, le pouvoir a rompu avec l’héritage kémaliste de laïcité.

Le discours officiel exalte une identité nationale indissociablement turque et sunnite, valorisant la « jeunesse pieuse ».

Les écoles d’imams (imam hatip), marginales à l’époque républicaine classique, ont connu une expansion spectaculaire : multiplication des établissements, élargissement de leurs débouchés et place accrue de l’enseignement religieux dans le système éducatif général.

Cette orientation idéologique, portée par l’AKP*, vise moins une théocratie formelle comme en Iran, qu’une transformation des normes sociales et culturelles, renforçant l’adhésion politique par le registre moral et religieux. Et notamment un appel aux valeurs traditionnelles pour un retour de la fécondité à 3 enfants par femme, contre 1,48 aujourd’hui.

*  AKP (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi) est le Parti de la justice et du développement, est le parti islamo-conservateur au pouvoir en Turquie depuis 2002.

A l’extérieur : présence commerciale et activisme diplomatique

La base productive de l’économie turque et la faiblesse de la monnaie expliquent les succès commerciaux de la Turquie.

Ankara propose des produits à bas coût, une logistique efficace et un discours politique s’opposant aux anciennes puissances coloniales.

Elle en a pourtant longtemps fait partie, en colonisant souvent de manière brutale une grande partie de l’Europe, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

La réussite turque en Syrie au détriment des Kurdes

Ankara a joué un rôle déterminant dans l’effondrement rapide du régime de Bachar el-Assad, en mobilisant ses alliés arabes et sunnites sans s’exposer directement en première ligne.

Une fois cet objectif atteint, la Turquie est passée à ce qu’elle considère comme l’enjeu principal : la neutralisation des forces kurdes de Syrie.

Rappelons que les populations kurdes de Syrie sont constituées de communautés isolées le long de la frontière turque, au nord de la Syrie, là où commence la Turquie de population kurde.

En Syrie, dans la partie occidentale de la frontière, l’armée turque a pris le contrôle des zones kurdes, et on parle même de nettoyage ethnique.

Dans la partie orientale de la frontière, les Kurdes avaient organisé, avec l’appui français et américain, des forces autonomes et indépendantes de fait du régime de Bachar al-Assad.

Ces forces ont vaincu l’État islamique et mis en prison les femmes et les enfants de leur combattants (souvent étrangers, dont de nombreux Français, dont Paris traîne à accepter le rapatriement).

Mais l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel, pro Turc, a remis en question cette autonomie, et les Kurdes auraient obtenu des « droits nationaux » (langue et médias ?) en échange du renoncement à cette indépendance militaire qui déplaît tant à la Turquie.

On peut résumer la situation en disant que les sunnites, liés à la Turquie, ont remplacé les alaouites chiites, liés à la Russie et à l’Iran, ce qui a ouvert un nouvel espace à la diplomatie turque.

Un activisme diplomatique

Sur le plan diplomatique, Ankara a une activité intense. Elle dialogue à la fois avec la Russie et l’Ukraine, avec l’Iran et les États-Unis.

La Turquie ne veut pas faire oublier qu’elle contrôle les détroits donnant accès à la mer Noire, qu’elle demeure une puissance militaire notable, qu’elle est membre de l’OTAN sans être alignée et dispose de leviers économiques importants.

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La guerre en Ukraine a renforcé cette position.

Sans rompre avec Moscou, la Turquie a profité de l’affaiblissement russe pour avancer ses intérêts en mer Noire et en Asie centrale, tout en se rendant indispensable aux Occidentaux sur les questions de sécurité régionale.

En Asie centrale, la politique turque s’appuie sur une langue commune, la formation des élites, la coopération militaire et les infrastructures.

La guerre en Ukraine a réduit la capacité de projection russe dans cet espace, au bénéfice de la Turquie.

Sans confrontation directe, la Turquie se présente comme une alternative souple à la tutelle russe.

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C’est en Afrique que la stratégie turque est la plus spectaculaire

Drones, blindés légers et équipements de sécurité turcs s’imposent par un rapport qualité-prix redoutable.

Les succès opérationnels des drones turcs ont profondément modifié les équilibres locaux.

Cette pénétration militaire s’accompagne d’une présence commerciale et diplomatique, soutenue par un discours de souveraineté très audible.

La différence de regard entre Arabes et Occidentaux

La Turquie est largement admirée dans le monde arabe. Elle apparaît comme un pays musulman ayant relativement réussi, économiquement et militairement.

Son mélange revendiqué de laïcité institutionnelle et d’islam politique offre un modèle dans lequel chacun projette ce qu’il souhaite.

À l’inverse, l’Occident continue de percevoir la Turquie à travers le prisme des dérives autoritaires et du rejet des normes libérales. Et donc ne regrette pas la fin de la procédure d’adhésion à l’Union Européenne.

Ce décalage renvoie à un fossé culturel plus profond : là où l’Europe voit un pays autocratique, islamiste et brutal, une partie du monde musulman voit un État souverain, efficace et respecté.

L’activisme turc constitue une stratégie cohérente de puissance, fondée certes sur la nostalgie de l’empire ottoman mais aussi sur une lecture réaliste du monde contemporain.

Économie productive malgré ses déséquilibres, armée modernisée, diplomatie pragmatique et réseaux d’influence régionaux : la Turquie est maintenant un pivot eurasiatique.

Conclusion : la rupture avec l’Europe, enjeu des prochaines présidentielles

Jamais la Turquie n’a été aussi indispensable stratégiquement, et jamais aussi éloignée politiquement de l’Europe. Mais dans un monde où la puissance redevient le principal langage des relations internationales, Ankara a fait le choix de la brutalité à l’intérieur comme à l’extérieur.

Un incident avec la France est révélateur : la Turquie a demandé que les écoles turques de France soient rattachées au ministère des cultes à Ankara. En tant qu’État laïque, la France a refusé et, en représailles, le réseau francophone de Turquie est maintenant interdit aux citoyens turcs.

Les prochaines présidentielles approchent. Depuis les précédentes, nous vivons sous le règne de « l’abus de majorité » qui est cette déviation de la démocratie menant à imposer à 49 % de la population ce qui plaît (plus ou moins) à 51 %.

En l’occurrence l’imposition de l’islamisme à un pays dont la moitié de la population est laïque. La solution est en principe la liberté individuelle, mais de nombreux pays préfèrent l’autorité de l’État, sans parler des raisons religieuses dans le cas de la Turquie.

Nous verrons si la répression politique et la forte inflation pousseront des électeurs à l’élection d’un président de nouveau laïque ou si le contrôle des leviers de commande politiques et médiatiques suffira pour que les islamistes restent au pouvoir.

Yves Montenay

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