Le miracle des petits pays du Golfe

Le « miracle » des petits pays du Golfe

Dubaï fascine, les Émirats intriguent, les petits états du Golfe impressionnent. Pourtant, l’abondance de pétrole ne produit pas partout les mêmes effets…

Les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn ou le Koweït sont souvent présentés comme des miracles pétroliers. Ailleurs, des ressources comparables ont pourtant conduit à la stagnation ou à l’échec : Algérie, Venezuela, Nigéria, Mexique.

Comment expliquer, dès lors, la réussite de ces petits États du Golfe ?

Petits pays du Golfe : un peu d’histoire

carte golfe persique / golfe arabique

La carte ci-dessus montre bien que les Emirats Arabes Unis (E.A.U sur la carte), le Qatar, le Koweit et le Bahrein sont de petits Etats, comparés aux géants que sont Oman et surtout l’Arabie Saoudite.

Nous verrons plus bas que le nombre de citoyens en est faible, ce qui fait beaucoup d’argent par personne.

Ces pays sont entre les mains de tribus arabes jadis assez pauvres et isolées, qui, pour échapper à l’empire ottoman ou à l’Arabie Saoudite sont devenus des protectorats britanniques, puis sont devenus de véritables Etats indépendants au moment du repli des Anglais de la région.

Ils sont devenus célèbres à la suite de la découverte du pétrole au XXème siècle, et leur richesse a été multipliée par le choc pétrolier de 1974, réaction anti occidentale à la suite de la guerre du Kippour (1973) entre Israël et les pays arabes.

Le monde occidental en a été fortement secoué, mais s’est adapté en quelques années.

J’ai connu les pays du Golfe de 1974 à 1980, dans le cadre de l’entreprise internationale où j’étais un des dirigeants.

J’en parle dans les épisodes 12 et 13 de Ma Traversée du siècle :

Le Moyen-Orient autour de 1980 – La Traversée du Siècle #12

Une partie de la population vivait encore de la pêche perlière et du commerce maritime, par exemple la contrebande de l’or à destination de l’Inde. Dans les deux cas, il s’agissait de minuscules bateaux de bois ne permettant qu’une activité artisanale.

Et ils ne savaient alors pas quoi faire de leur argent, qui était largement gaspillé. Cela s’est un peu normalisé depuis.

Mais ça ne répond pas à la question ci-dessus : pourquoi sont-ils enrichis alors que la plupart des grands pays producteurs restent pauvres ?

Première explication de leur succès : de gros revenus pour une faible population

A part Bahreïn, relativement pauvre (5 à 10 milliards de dollars par an) presque tous ces pays reçoivent chacun environ 100 milliards de dollars par an.

Ce chiffre fluctue énormément d’une année sur l’autre, avec les cours du pétrole, et n’est qu’un ordre de grandeur grossier.

L’exploitation est relativement peu coûteuse et les grandes compagnies pétrolières peuvent largement financer l’exploitation et l’entretien et laisser des sommes importantes au petit nombre de citoyens de chaque pays. Je dis bien « de citoyens » comme le montre le tableau ci-dessous :

Part relative des citoyens dans les pays du golfe
Part relative des citoyens dans les pays du golfe. Ces chiffres sont des approximations, probablement large pour le nombre de citoyens.

Deuxième explication : la grande majorité reste à l’écart de ces recettes

Les recettes vont aux tribus fondatrices, et aux clans affiliés, alors que la grande majorité de la population est composée d’étrangers simples salariés, sous contrat à durée déterminée, des fournisseurs des tribus.

Les emplois directs – armée, administration et police – sont réservés aux citoyens.

Ces immigrés sont de tous niveaux :

  • des Pakistanais ni arabophones ni anglophones, et donc soumis à leurs propres chefs de tribus, qui font les intermédiaires avec les employeurs,
  • des employées philippines anglophones,
  • des chefs de chantier, cadres et professions libérales occidentaux.

Ces derniers viennent parfois avec leurs familles pour une durée indéterminée, surtout à Dubaï, le seul pays à ma connaissance qui donne un droit de résidence plus ou moins permanent à certains étrangers.

Je dis bien un droit de résidence et non la nationalité, car l’accès à la nationalité est en principe impossible.

L’économie est donc divisée en deux : pour la grande majorité, des immigrés aux salaires confortables par rapport aux pays de départ, mais néanmoins faibles par rapport au niveau occidental. Tandis que la minorité tribale reçoit les recettes pétrolières.

Cette immigration n’est pas semblable à l’immigration européenne qui est en principe permanente et permet un accès à la nationalité.

Il s’agit par exemple d’ouvriers, souvent musulmans et célibataires d’une part, de femmes philippines catholiques d’autre part.

La plupart des ouvriers sont recrutés en CDD pour un chantier et s’en vont ensuite. Pendant leur CDD ils ont envoyé de l’argent à de leur famille ou fait des économies pour acheter une maison, un commerce ou une femme.

Les Philippines repartent en général pour retrouver leur mari et leurs enfants.

La différence par rapport aux grands pays producteurs

On voit que nous ne sommes pas dans le cas des pays producteurs classiques : Algérie, Venezuela, Mexique, Nigéria… qui ont une population importante à gérer et des régimes autoritaires qui détournent l’argent du pétrole au détriment de l’économie.

Nous sommes dans un espace tribal où il est naturel que l’argent du pétrole aille à la famille au pouvoir. Seul le Koweït en est une exception partielle.

L’économie, en simplifiant beaucoup, c’est le patrimoine tribal. Les enfants sont casés dans l’administration, la police ou l’armée.

Le reste de la population est composé de fournisseurs qui respectent leurs clients, c’est-à-dire les membres de la famille princière ou royale. Et bien sûr des employés de ces fournisseurs qui forment l’essentiel des immigrés.

Dubaï, dont nous parlerons plus bas, est une exception, mais aurait fait faillite en 2008 sans le pétrole d’Abu Dhabi.

Le fait que le pétrole ait un faible prix de revient entraîne un énorme gaspillage d’énergie, notamment en climatisation. Le cas extrême est celui d’une piste de ski sur neige artificielle par 50° à l’extérieur…

Ces familles régnantes préparent l’après pétrole

Cet avenir est principalement confié à des organismes financiers du pays Lire. qui prennent des participations dans les entreprises ou l’immobilier du monde occidental (car le droit y est respecté), en espérant pouvoir vivre un jour un jour de leurs dividendes. Là aussi Dubaï est une exception.

Les investissements à l’étranger des fonds souverains des Emirats et du Qatar se chiffres en centaines de milliards… avec lequel ils préparent l’avenir sans pétrole.

Courants religieux et géopolitique locale

La région est depuis des siècles divisée entre chiites et sunnites.

Les chiites sont structurées dans une véritable église, comme les catholiques. Leur chef est le « guide suprême » iranien qui rappelle vaguement les papes du Moyen Âge auxquels obéissaient les chefs d’État.

Alors que les sunnites n’ont pas d’autorité centrale et ont des écoles philosophiques différentes les unes des autres. Je simplifie bien sûr une situation plus complexe dans le détail.

L’Iran tente d’instrumentaliser les Chiites de l’extérieur. Ces derniers sont majoritaires en Irak et à Bahrein, et minoritaires en Arabie et au Koweït.

Les dirigeants sunnites, jadis Saddam Hussein en Irak et aujourd’hui la dynastie sunnite de Bahreïn, ainsi que le roi d’Arabie se méfient énormément de ces minorités.

Une illustration de cette rivalité est le nom du Golfe : sur la rive ouest, c’est le golfe arabique, en Iran c’est le golfe persique.

Le golfe persique est le nom occidental traditionnel, l’Iran étant un Etat important et très ancien. Mais c’est vexant pour les Arabes et il est diplomatiquement conseillé de parler du « golfe arabique ».

Voyons maintenant les particularités de chaque pays, en commençant par les plus connus, les Émirats arabes unis

Les Émirats Arabes Unis 🇦🇪

Carte des Emirats arabes unis – crédit pbardocz stock.adobe.com
Carte des Emirats Arabes Unis : Abu Dhabi, Dubai, Sharjah, Fujaira, Ajman, Umm al-qaiwain et Ras al Khaimah – crédit pbardocz stock.adobe.com

Abu Dhabi occupe la majorité du territoire et a, par ailleurs, la quasi-totalité de la production pétrolière. À part Dubaï, de taille moyenne, les autres Emirats sont géographiquement très petits. Toutefois il faut noter que le port de Fujaira donne directement sur l’océan Indien (et non sur le golfe) et qu’il joue donc un rôle stratégique.

C’est officiellement une fédération, mais en pratique plutôt une entraide entre des rois locaux pour résister à l’Arabie et à l’Oman.

Abu Dhabi

Skyline of Abu Dhabi, the capital city of the emirate of Abu Dhabi and of the United Arab Emirates. Image Wadiia
Skyline d’Abu Dhabi, Image Wadiia

Abu Dhabi est de très loin le principal émirat, par sa surface et ses recettes pétrolières.

Aux Émirats Arabes Unis, on compte au moins 3 fonds d’investissement souverains : MubadalaEmirates Investment Authority (EIA) et le plus puissant d’entre eux, l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA).

Créé en 1977, l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA) est le 4e fond souverain au monde avec 998 milliards de dollars d’actifs gérés en 2024. Il a par exemple investi aux Etats Unis dans la banque Citigroup ou Space X.

Les Frères musulmans (qui sont d’abord un parti politique construit sur le modèle communiste et fasciste) lien sont en général opposés aux émirs locaux et sont donc interdits aux Emirats (comme en Arabie), en tant qu’organisation terroriste.

Il paraît même que l’on déconseille aux jeunes princes de s’inscrire dans les universités britanniques où les islamistes seraient très implantés. Le pouvoir pousse vivement les pays européens à réprimer davantage ce parti politique.

Le cas particulier de Dubaï

Dubai entre plages et gratte ciels
Dubai entre plages et gratte ciels

Dubaï s’était d’abord développé dans l’immobilier de luxe, métier risqué dans beaucoup de pays. Il a fait faillite en 2008 et a été secouru par l’argent du pétrole d’Abu Dhabi. Mais il a fait ensuite une reconversion très réussie en attirant de nombreuses entreprises individuelles ou importantes.

Aujourd’hui, je vois passer de nombreuses publicités entrepreneuriales avec une adresse à Dubaï. Le fait que les taxes douanières y soient très peu élevées (entre zéro et 5%) et qu’il n’existe pas d’impôt sur le revenu aux Émirats attire incontestablement les entreprises.

L’émirat a ainsi trouvé des acheteurs ou des locataires pour l’immobilier en devenant une sorte de Suisse mondiale pour ce qui concerne la liberté fiscale et financière.

Pour ces immigrés de luxe et leurs enfants ainsi que pour ceux des familles citoyennes, de nombreuses écoles internationales ou universités renommées dans le monde arabe se sont installées : l’université Khalifa, l’United Arab Emirates University, Zayed University. Il y a également la filiale dans les émirats de l’université de New York.

A l'intérieur du Louvre Abu Dhabi
A l’intérieur du Louvre Abu Dhabi

Sur le plan culturel, nécessaire pour l’installation à long terme, il y a le Louvre d’Abu Dhabi mais aussi de nombreux autres musées sur tel ou tel aspect de la culture locale. L’ouverture d’une filiale du musée Guggenheim est prévue prochainement à Abu Dhabi.

Avec ces investissements, ils soignent leur image de marque, avec de grand moyens déployés.

Voir par exemple leur récente campagne de publicité avec l’acteur Chris Hemsworth, mondialement connu, pour vendre leur destination touristique :

Les autres Emirats sont beaucoup plus petits et beaucoup moins riches, mais ont néanmoins quelques atouts par exemple l’Université américaine (privée) de Sharjah, Ajman University ou, également, des musées avec la demeure princière de Al Ain, 2 grands musées d’art et d’histoire à Sharjah.

Sur le plan international, la force financière des Emirats leur permet de financer les séparatistes sudistes du Yémen, les forces d’intervention rapide du Soudan, le camp du général Haftar en Libye.

Ils semblent ainsi favoriser les camps les moins islamistes, mais leurs chances de succès ne sont pas évidentes, d’autant qu’ils se heurtent à l’Arabie.

Le Qatar est très différent.

Le Qatar 🇶🇦

Situation du Qatar
Situation du Qatar

Le Qatar partage avec l’Iran un énorme champ de gaz naturel. Sa part de production a pris le relais du gaz russe en Europe, à côté de celui en provenance des États-Unis.

Il se distingue des Emirats dans plusieurs domaines :

La diplomatie d’influence : ils participent à des négociations délicates, par exemple entre Israël et le Hamas

C’est un membre observateur de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF, qui est devenue une sorte de mini ONU), grâce, dit-on, à la formation française de certains membres de la famille royale. Mais à part un lycée français il n’y a pas de présence francophone visible. On reste plutôt dans le domaine de la diplomatie d’influence.

C’est une base des Frères musulmans, ce qui irrite non seulement les Emirats mais également l’Arabie.

C’est notamment au Qatar qu’est basée la chaîne Al Jazeera. Cette chaîne a été dans un premier temps célèbre parce qu’indépendantes des pouvoirs politiques locaux, notamment en Algérie. Mais elle est maintenant ouvertement « Frères musulmans », ce qui s’est notamment traduit par le changement de costume des présentatrices

Le Qatar a une politique d’investissements massifs à l’étranger

Pour donner un ordre de grandeur, le fonds d’investissement souverain de l’émirat du Qatar (Qatar Investment Authority) fondé en 2005, détenait 557 milliards de dollars d’actifs en 2024, selon le Sovereign Wealth Fund Institute.

Le Qatar Investment Authority (QIA) est par exemple actionnaire du groupe Lagardère à hauteur de 12,83 %, il a 10% du capital d’AccorHotels et 7,5 % du capital d’EADS, 10,3 % des actions de la Bourse de Londres, 17 % de Volkswagen…

QIA est également propriétaire du club de foot Paris Saint Germain et de la chaîne de TV beIN Sports, il a racheté les studios de cinéma Miramax.

 

Le Koweït 🇰🇼

Situation du Koweit
Situation du Koweit

Comme les autres Etats du golfe, le Koweït vit d’abord de ses ressources pétrolières, ce qui a poussé son voisin irakien à essayer de l’annexer, déclencheur de la première guerre du Golfe (1990-91), où l’on a vu les troupes de l’ONU écraser l’armée irakienne.

Ces troupes étaient bien sûr d’abord américaines, mais d’autres pays ont apporté leur contribution. Les troupes françaises auraient notamment été efficaces en prenant l’armée irakienne à revers.

Le Koweït a été précurseur avec la création, dès 1953, de son fonds d’investissement souverain (Kuwait Investment Authority), pour diversifier les revenus de l’économie koweïtienne et subvenir aux besoins des générations futures.

Le Koweït se distingue des autres Etats du golfe par sa monarchie constitutionnelle et donc une certaine activité parlementaire.

C’est probablement l’héritage d’une communauté importante de marchands sauvés de l’annexion ottomane par les Anglais.

La minorité chiite y est bien intégrée et représentée au Parlement, aux côtés des libéraux, des islamistes, des représentants tribaux et des indépendants

Je ne saurais dire du mal de ce pays, y ayant été reçu comme « protégé par Dieu », puisqu’il n’a pas plu à un très mauvais moment pour notre chantier

Entreprendre au Moyen-Orient : la catastrophe évitée de justesse – La Traversée du siècle #13

Bahreïn 🇧🇭

Situation du Bahrein

C’est un petit pays ayant peu de ressources pétrolières, mais dont on parle du fait de ses conflits religieux.

La majorité chiite a des relations tendues avec la dynastie sunnite des Al Khalifa.

Les chiites sont sous-représentés dans les organes de pouvoir, et notamment la police.

Ils se sont révoltés en 2011 et il a fallu l’aide de l’armée saoudienne pour les réprimer.

Conclusion

Comme on me l’a dit au Koweït : « Tu devrais devenir musulman, car Dieu nous a donné le pétrole ». Je n’ai pas répondu que le pétrole était une malédiction pour beaucoup de pays, du Venezuela au Nigéria en passant par l’Algérie.

Mais il faut admettre que les petits pays du Golfe en profitent intelligemment.

Il est en effet extraordinaire de voir ce que sont devenus ces Etats sans base industrielle, ni population techniquement qualifiée.

Ils ont réussi à garder un aspect tribal et non national, maintenu leur grande majorité immigrée en dehors du pouvoir, et ont réussi non seulement à se maintenir malgré de puissants voisins désireux de s’approprier leur richesse, mais, dans le cas de Dubaï, à avoir un attrait international.

Yves Montenay

4 commentaires sur “Le « miracle » des petits pays du Golfe”

  1. On a tellement l’habitude de n’entendre parler du Moyen-Orient qu’à travers la guerre et l’intégrisme religieux que cet article est bien rafraichissant.
    Pour illustrer le sujet : les EAU ont la première centrale nucléaire du monde arabe (quatre réacteurs flambant neufs à Barakah), et même un programme spatial qui commence à stimuler le développement d’un écosystème local de sociétés (LEAP 71, Aspire Space,…).

  2. Il n’y pas de miracles, seulement une abondance de pétrole et de gaz répartie entre une population terrienne
    très faible.

    1. Nous sommes d’accord. J’ai d’ailleurs mis miracle entre guillemets. J’avais une question insistante de plusieurs lecteurs : « pourquoi ça marche dans les petits Etats et pas dans les grands » et « pourquoi attirent-t-ils des gens du monde entier ». La réponse est très simple comme vous le dîtes

    2. Nous sommes d’accord. Mais des lecteurs m’avaient posé la question : « puisque vous connaissez ces pays dites-nous pourquoi ça marche chez eux et pas au Venezuela, au Mexique etc. » je pense avoir répondu

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