L’islam, ça n’existe pas

Avez-vous déjà serré la main de l’islam ? Moi non. Je rencontre beaucoup de musulmans en France, au Maghreb et ailleurs. Ce sont des individus tous différents les uns des autres, et tenant à leurs différences. Et, en tant que libéral, je considère les individus et non les groupes, groupes déjà forts différents les uns des autres.

L’immense variété des musulmans

Au Maghreb, on trouve de « vrais » traditionalistes, superstitieux ou au contraire soufis, dans les deux cas ouverts et tolérants, mais il y a aussi de prétendus traditionalistes,  salafistes, voire djihadistes. Il y a aussi des intellectuels qui ne savent plus s’ils sont musulmans ou voltairiens.

La frange occidentalisée des pays musulmans, qui va de l’Occident au fond de l’Indonésie, a souvent un islam « bricolé », qui n’est donc pas « le vrai » ni pour les islamistes ni pour les traditionalistes, et réciproquement. On entend : « Ces fous sanglants ne sont pas des musulmans » et, en face, « vous êtes des apostats ». Bref je vois toute sorte de musulmans, mais toujours pas l’islam.

Et bien sûr je ne parle pas des autres divisions entre musulmans :
– entre chiites et sunnites
– entre branches chiites (qui se souvient que l’Aga Khan est « le pape » d’une de ces branches? Ou que les Druzes sont les descendants lointains d’une autre ?)
– entre branches sunnites, avec d’un côté les confréries du Sénégal ou du Mali ainsi que les associations anti-islamistes « de renaissance» indonésiennes, et à l’opposé les wahhabites de la péninsule arabique ou les déobandis du Pakistan.

Je vois donc toutes sortes d’écoles religieuses, mais toujours pas l’islam !

Des textes de toutes les religions à la pratique des individus

Voyons cela autrement : l’islam, c’est censé être le Coran plus quelques témoignages transmis oralement (les hadiths), une masse de textes rédigés plusieurs siècles après (comme chez les chrétiens et les bouddhistes) et quelques rites communs. Et ces analyses, exégèses et commentaires sont différents dans les diverses branches ci-dessus. Chaque individu en tire ensuite ce qui correspond à son caractère : la charité et la tolérance pour les uns, la violence pour les autres.

Le Coran est certes un livre dicté par Dieu, mais il est en pratique interprété ou suivi de façon très variée (« Dieu a parlé aux Arabes du désert à l’époque de Mahomet, à nous de voir ce qu’il faut comprendre dans le monde aujourd’hui »). J’ai eu un étudiant marocain pieux qui a « démontré », citations à l’appui, que le Coran « était féministe ». Il s’appuyait sur le fait historique que Mahomet a permis aux femmes de passer du statut d’objet à celui de « personnes », même si ce statut était conçu pour les mœurs de l’époque. D’où l’idée qu’une interprétation moderne du Coran donnerait plus de droits aux femmes. C’est ce qu’a fait Bourguiba en Tunisie en interdisant la polygamie, au nom justement de l’intention cachée du prophète. Aujourd’hui, ce sont les islamistes tunisiens qui prônent et respectent la démocratie. Si l’islam existe, il est donc très souple, ce qu’il a justement la réputation de ne pas être !

De même le christianisme est lui aussi défini par un livre (la Bible), des témoignages (les Évangiles), une masse de commentaires et de créations juridiques rédigées au fil des siècles et quelques rites. Or personne n’explique par tel passage de la Bible les violences perpétrées par des chrétiens dans un passé ancien, mais aussi récent et encore actuellement. Que beaucoup d’Américains et de Russes soient chrétiens n’entraîne pas pour autant la condamnation du christianisme chaque fois qu’ils massacrent femmes et enfants sous leurs bombes. De même, contrairement à ce que l’on répète souvent, quelques phrases du Coran ne déterminent pas les pensées et le comportement de chaque musulman, en bien comme en mal d’ailleurs. Et ceux qui s’en réclament pour justifier leur action meurtrière sont souvent ceux qui le connaissent le moins bien. Encore un islam qui, bien que proclamé haut et fort, n’existe en réalité pas dans leur esprit.

En sens inverse je vois l’enseignement public de certains pays musulmans diffuser l’idée d’une supériorité intrinsèque de l’islam et de l’humiliation de ce dernier par les « croisés », humiliation à laquelle il faut répondre par la violence. De même pour une partie de l’enseignement religieux privé, des certains prêches et de l’Internet. Tout cela est de la responsabilité des hommes et de certains gouvernements, parfois d’ailleurs ensuite dépassés par un monstre qui leur a échappé.

En deux mots les musulmans ont chacun leur islam. On ne peut donc pas le définir concrètement. Existe-t-il donc vraiment, au-delà d’un certain caractère émotionnel ? Cette émotion commune ne pèse pas lourd face aux clivages nationaux, tribaux et individuels. Bref beaucoup de considérations négatives ou (plus rarement) positives relatives à l’islam n’ont pas grand sens.

Yves Montenay

Cet article a également été publié dans L’Opinion

11 commentaires sur “L’islam, ça n’existe pas”

  1. Cette synthèse toute de mesure est tout à votre honneur.

    Néanmoins, la question se pose de la lutte contre l’instrumentalisation de ce vaste ensemble de traditions par des mouvements politiques autoritaires qui veulent entre autres régner en Occident sur les populations migrantes présentes et à venir.

    Cet islam là existe bel et bien, il est politique en plus d’être religieux. Il est présent dans les pays musulmans, tente toujours de déstabiliser la Tunisie, est fermement combattu en Egypte, a pignon sur rue au Maroc, même si il y est contenu par un descendant du prophète, a traumatisé l’Algérie, parle à la télévision Qatari et anime la menaçante Turquie. Rien de moins.

  2. Je voudrais attirer votre attention sur le livre de Mohamed Louizi : « Pourquoi j’ai quitté les frères musulmans ». Le constat est parfaitement clair, l’articulation avec les djhadistes est parfaitement décrite et le fond de l’affaire mis sur la table.

  3. Justement, je trouve que cela va dans le sens de mon article : les Frères avaient beaucoup recruté avant leur arrivée au pouvoir en Égypte, d’une part des arrivistes qui pensaient que c’était un bon véhicule promotion, d’autre part des opposants au pouvoir qui y voyaient une force d’alternance. De plus, comme il n’avaient pas gouverné, on ne pouvait rien leur reprocher.
    Une fois au pouvoir beaucoup d’Égyptiens ont vu la réalité de l’organisation, qui, comme les nazis, s’était inspirée de l’organisation des partis communistes, et sa tentative de mainmise totalitaire sur la société. Ils n’y ont pas reconnu « leur » islam, et ont quitté l’organisation.

  4. Si l’islam n’existe pas, comment se fait-il que les terroristes s’en réclament? Ils tuent bien (et parfois s’immolent) au nom de l’islam. Quel est alors cet islam? Si ce n’est cette idéologie totalitaire qui prétend dominer le monde, qu’est-ce?

    1. Les gens les plus variés se réclament de l’islam, même des athées ! L’idéologie des terroristes est totalitaire, celle des soufis ne l’est pas. D’ailleurs les témoignages s’accumulent de djihadistes qui ne sont pas vraiment musulmans, c’est-à-dire des convertis de fraîche date venus vivre une grande aventure ou une vengeance envers la société où ils ont grandi, et qui connaissent pratiquement pas l’islam, comme d’ailleurs beaucoup d’autres terroristes en principe musulmans. Donc rien d’idéologique, mais se réclamer de l’islam est pratique pour un ambitieux sanguinaire. Tout cela me renforce dans mon opinion que si l’on traite l’islam comme un bloc, dans un premier temps se trompe, dans un deuxième temps on risque de renvoyer 1 600 000 000 de personnes vers les djihadistes. Le vrai danger, comme dit dans mon article, c’est la dérive de l’éducation dans beaucoup de pays musulmans en partie du fait de la propagande wahhabite, en partie parce que comme tous les pays du monde les enseignants sont aigris contre le pouvoir en place, notamment parce qu’ils ne s’estiment pas payés à leur juste valeur, question dans laquelle je veux pas entrer ici.

      1. Pardon, mais dire, à titre rhétorique sans doute, qu’il y a bien un « risque » de transformer 1 Milliard et demi de personnes en djihadistes, est très inquiétant. La dérive wahhabite que vous évoquez renforce cette inquiétude. Cela suggère l’utilisation d’autre moyens que ce que vous semblez par ailleurs recommander.

        Si l’on était persuadé au contraire, que la majorité de l’islam est effectivement pacifique voire globalement immunisé contre ces dérives là, il n’y aurait aucun inconvénient à les rejeter très vigoureusement. Cela aurait des conséquences en France même, l’imam de Brest devant pouvoir être condamné pour injures sexistes.

        Je retiens donc votre inquiétude: le salafisme hystérique ne pourrait être rejeté car cela rendrait les musulmans pacifiques violent, selon vous.
        Au passage il faut inclure dans le terme « islam salafisme » toute l’activité visant à la restauration d’une puissance politique basée sur le religieux originel, frères musulmans compris.

  5. Nous sommes d’accord sur le constat: il y a « dans la nature » une organisation « nazie inspirée de l’organisation des partis communistes » qui ravage un territoire et des populations et qui a des alliés dans bien des milieux en Europe. Elle parle au nom de l’islam. Si l’islam n’existe pas, et c’est mon avis, il n’est alors que cela.

  6. Je vous partage la réaction d’une lectrice, Marie-Thérèse de Nomazy (19/2/16) reçue par courriel : « Si votre vision de l’Islam pouvait être largement partagée, que cela serait bon!!!!!
    Quelques intellectuels européens ont peut être pu écrire à peu près la même chose de la religion catholique, du temps de l’Inquisition… Un carcan qui aura mis plusieurs siècles à disparaître.
    Merci de faire partager votre culture et vos opinions. »

    1. Vous savez, c’est tout bête. L’islam c’est suivre les 5 piliers. Rien de plus rien de moins. Tant que vous faites ces 5 piliers, vous êtes musulmans. Après tout acte qui s’éloigne de ces 5 piliers et qui amène à faire le contraire et à mal agir ne revient plus de l’islam mais de l’homme en lui-même et de sa bêtise infinie.
      Les 5 piliers,vous savez, se font partout dans le monde. Quel que soit les divergences qui existent et les opinions qu’ont les gens sur l’islam, ces 5 piliers ont été là, sont là, et seront toujours là. Peu importe où vous irez, vous trouverez toujours ces 5 piliers faites par les musulmans et qui définissent l’islam. Et c’est ce qu’est l’islam : croire en un seul Dieu et en son prophète Mohamed (shahada), prier 5 fois par jour, faire le ramadan,faire l’aumône et faire le pèlerinage. C’est tout. C’est pour ça que les 1 milliards de musulmans dont vous parlez ne sont pas tous entrain de péter un boulon. Vous pouvez être tranquille. Car ils sont entrain de faire les 5 piliers tranquillement chez eux et sont entrain de vivre leur vies comme ils peuvent. S’il s’avère qu’il y a un groupe qui soit disant au nom de l’islam sont entrain de devenir fou, cela ne concerne en rien l’islam. Cela concerne l’homme et sa bêtise. Et la bêtise humaine est hélas infinie.

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