La géopolitique est devenue impossible

La géopolitique est devenue impossible

Entre Trump, Poutine et les crises en chaîne, la géopolitique s’est transformée en commentaire permanent de l’actualité. Mais l’essentiel se joue ailleurs, sur des décennies. Démographie, énergie et culture expliquent bien davantage l’avenir du monde que les dirigeants du moment.

La géopolitique est partout. Le mot est récent et plus jeune que moi. Il est censé décrire comment la géographie influe sur la politique.

C’est très à la mode, mais cela met de côté le facteur humain, notamment le rôle des dirigeants : les dictateurs d’hier – Staline, Hitler – et ceux d’aujourd’hui… vous voyez lesquels !

La géopolitique, c’est par exemple quand la France de François Ier s’est alliée avec l’Empire Ottoman pour prendre en tenaille leurs ennemis communs, les Autrichiens.

La géopolitique, c’est de la politique influencée par la géographie des pays, leur territoire, leur ressources mais aussi leur économie.

Un exemple maintenant ancien : pourquoi l’Angleterre s’est-elle installée à Gibraltar, à Malte, à Chypre et à Suez ? Pour contrôler les détroits et donner des bases à sa marine : Britain rules the waves. 

Et un exemple récent : Trump s’aperçoit un jour que le Groenland et le Canada sont riverains de l’océan Arctique comme la Russie et qu’une éventuelle invasion pourrait passer par là.

Bref, laissons Trump découvrir la géographie, et Poutine cultiver celle du passé et changeons d’échelle de temps pour tomber sur des données stables, que par ailleurs je connais relativement bien.

Commençons par quelques leçons de géopolitique passée.

Géopolitique rétrospective

J’ai reçu ma première leçon de géopolitique par mes camarades du primaire quand j’avais moins de 10 ans.

Ma ville était divisée entre communistes et catholiques. Chacun était persuadé d’incarner l’avenir, chacun était certain que l’autre appartenait au passé.

Les deux avaient tort.

Je me souviens aussi d’un professeur de marxisme à Sciences Po, expliquant avec assurance que les lois de l’Histoire étaient supérieures à l’action des hommes.

Elles allaient mener à la suprématie de l’URSS, s’appuyant sur ce que Marx disait : « ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. »

Je rappelle qu’à l’époque (1965), le PC français était encore financé par Moscou, et que la Chine et le Vietnam n’avaient pas encore adopté l’économie de marché et s’enfonçaient dans la famine.

Un autre exemple : quand les États-Unis sont devenus indépendants grâce à l’aide française, nous étions 10 fois plus peuplés qu’eux. Donc un grand frère.

Aujourd’hui nous sommes 4 fois moins et les rapports de force ne sont plus les mêmes. Nous sommes passés de « grand frère » à « petit frère » (et encore …).

Vous voyez venir le démographe, mais la démographie est une branche de la géographie qui est elle-même la moitié de la géopolitique.

Même évolution avec l’Égypte : quand un membre brillant de l’Académie des sciences dénommé Napoléon Bonaparte, est arrivé dans ce pays, il a lancé un recensement. Il n’y avait alors que 2 ou 3 millions d’habitants, et la France était 10 fois plus peuplée.

Aujourd’hui l’Égypte approche les 105 millions d’habitants.

Tendances géopolitiques des 30 années à venir

Attaquons-nous maintenant à l’avenir, passons par-dessus Trump et ne parlons que des évolutions bien lancées : la démographie et l’énergie.

Nous en savons aujourd’hui assez pour prévoir quelques dizaines d’années à l’avance. Or ces 2 facteurs déterminent largement le monde.

Quant à l’intelligence artificielle, il est encore trop tôt pour en parler

Le grand reflux démographique

Pourquoi sommes-nous quasiment certains des évolutions démographiques ? D’abord parce que les données n’évoluent que lentement, mais surtout parce qu’une partie de l’avenir est déjà là : nous connaissons aujourd’hui les parents de demain : les 0-25 ans d’aujourd’hui seront les 25-40 ans de demain.

Sauf bombe atomique, leur nombre est déjà bien connu.

Nous pouvons donc dire dès maintenant qu’il y a un effondrement démographique mondial.

Le renversement de la démographie mondiale

Il a longtemps été caché par une augmentation du nombre des vieux (merci les médecins) supérieure à la diminution des jeunes.

Mais, dans de plus en plus de pays, ce paravent disparaît.

Une des conséquences est que, soit nous travaillerons plus longtemps, soit nous laisserons à l’écart ceux qui n’auront pas eu d’enfants reconnaissants. Donc, volontairement ou non, on s’arrangera pour qu’ils meurent plus tôt.

Dans certains cas extrêmes d’autocratie, ce sera peut-être même organisé !

J’imaginais il y a déjà plus de 20 ans qu’un président chinois appellerait solennellement les plus de 75 ans à se jeter par la fenêtre.

L’Asie orientale va disparaitre

C’est en effet en Asie orientale – Chine, Japon, Corée et Taiwan – que la situation est la pire.

Cela en conséquence probablement de l’urbanisation, du coût du logement, de la compétition scolaire entraînant des cours particuliers ruineux, du désir des femmes de sortir de leur statut traditionnel…

En 2100, il est quasi certain que la Corée du-Sud aura disparu, que le Japon ne sera plus qu’une maison de retraite et que la Chine n’aura que 6 à 700 millions d’habitants, en grande majorité très âgés.

L’écroulement démographique de l’Asie orientale

Une dernière chance pour la Corée du Sud : devenir une île des Philippines, pays voisin chrétien et anglophone, encadrée par quelques survivants coréens appuyés par des robots !

L’africanisation du monde

À l’inverse, l’Afrique concentre l’essentiel de la croissance démographique mondiale. Ce phénomène est connu mais rarement intégré en géopolitique.

Les Subsahariens seront une proportion croissante de l’humanité (1/4 vers 2050 ?) Et leurs diasporas auront pris de plus en plus de poids, ne serait-ce que pour faire face aux besoins de pays plus riches manquant de bras et de cerveaux.

Cette influence africaine ne sera pas seulement celle du nombre, mais elle sera aussi celle de la culture, comme on le voit d’ores et déjà sur les affiches du métro parisien.

Et cela d’autant plus que la révolution scolaire s’accentuera au sud du Sahara, sauf dans les régions en guerre civile.

Nous ne pouvons plus dire que nous importons surtout des moins diplômés que nous… et d’ailleurs que vaut maintenant notre baccalauréat ?

L’africanisation du monde

L’énergie : une transition irréversible

La transition énergétique est en cours. Elle va passer par une électrification générale.

Les 3 principaux pollueurs – la Chine, l’Inde et les États-Unis (si l’on omet l’épisode Trump) – ont pris le tournant parce que c’est simple et efficace.

Car tout peut être électrifié : le transport, l’industrie, le chauffage.

L’électrification se généralisera aussi parce qu’elle s’adapte à toutes les énergies primaires (charbon, pétrole, gaz, nucléaire, renouvelables…).

La Chine est particulièrement sensible à sa dépendance en charbon et pétrole, et a donc corrélativement poussé l’électrification.

L’Europe est dans une situation pire que la Chine : elle a peu d’énergies primaires, surtout si la recherche de gaz de schiste reste interdite.

Son intérêt est donc un de garder une grande souplesse pour l’importation des énergies primaires en complément des renouvelables.

COP30 : la transition énergétique en 2025

Ce qui échappe au rationnel : autoritarisme et religion

Malheureusement, la géopolitique n’est pas de pure logique, et je vois au moins deux mouvements importants qui resteront imprévisibles : les régimes politiques et la religion.

Contrairement aux idées des années 1990, nous ne pensons plus aujourd’hui que la démocratie s’imposera forcément.

Les régimes autoritaires sont solides et parfois très durables :

  • URSS, plus de 70 ans et c’est reparti avec Poutine,
  • le régime algérien : 60 ans.
  • Paul Biya au Cameroun 43 ans,
  • les deux Bachar en Syrie : 55 ans,
  • l’Iran : 47 ans…

Jusqu’au jour où ils s’effondrent brutalement. Mais le peuple ne peut rien faire seul comme on vient de le voir en Iran.

Il faut un changement au sommet : Gorbatchev ne s’était pas endurci dans la lutte révolutionnaire et il a demandé à l’armée rouge ne pas tirer…

On reste donc dans l’imprévisible.

Quant aux religions, le XXIe siècle ne sera probablement pas religieux comme l’avait prédit Malraux : l’érosion des croyances se vérifie partout, y compris dans les pays musulmans.

Mais des minorités très mobilisées peuvent encore produire de lourds effets politiques et humains.

Quelles évolutions du monde musulman en 2025 ?

En conclusion : prendre du recul

Longtemps le monde a été composé de grands empires isolés les uns des autres, entourés de quelques satellites.

Sauf une petite partie du monde, l’Europe occidentale, fractionnée en de nombreux pays concurrents, ce qui lui donnait une assez grande liberté d’opinion et d’expression : le château de Voltaire avec une entrée France et l’autre en Suisse.

Puis les Européens se sont multipliés pendant à peine un siècle (en gros 1850-1950), et grâce à leur avance technique, elle-même fille de leur liberté d’expression, se sont répandus sur la terre entière.

Mais c’est une période exceptionnelle, et maintenant le monde retourne à son état normal, avec par exemple la Chine et l’Inde comme Etats importants.

Ce n’est pas vraiment un déclin de l’Occident, mais un retour à l’équilibre traditionnel, étant rappelé que les Occidentaux ont exporté le meilleur d’eux-mêmes : leur formation et leur liberté économique.

Même des dictatures comme la Chine et le Vietnam ont fini par le comprendre !

Reste que le grand fait nouveau, c’est la communication entre les peuples, bien sûr freinée au maximum par les autocrates. Encore un cadeau de l’Occident !

Reste à voir si l’Occident va diffuser la liberté. Je suis assez optimiste car il est difficile de tuer une idée.

Yves Montenay

2 commentaires sur “La géopolitique est devenue impossible”

  1. Magistrale synthèse, vraiment !

    En assumant la banalité de mon propos, je considère la géopolitique comme une impitoyable partie d’échecs : comme on l’apprend en pratiquant ce jeu « tragique », on ne DOIT PAS perdre un seul coup sous peine d’être battu par son adversaire.

    Même si les manières et les procédés de M. Trump sont déplaisants par leur grossièreté et leur brutalité, je le crédite du fait qu’il joue à long terme (appropriation décomplexée dans la meilleure tradition de l’Histoire des États-Unis de matières premières et de positions stratégiques qu’il ne veut pas laisser aux empires concurrents) en étant hautement conscient de la menace représentée par la Chine, laquelle associe la puissance brute et le sens de la stratégie à long terme qui fait défaut dans la plupart des pays européens presque tous dirigés par des médiocres et des traîtres, « for sure » !

    Même si la brutalité des méthodes de M. Poutine est peu sympathique, il est incontestable qu’il a une conscience aiguë des énormes faiblesses de la Russie et des formidables menaces que représentent les impérialismes étasuniens et chinois pour sa patrie. L’hubris sournoise des États-Unis depuis trente ans et l’aveuglement stupide de leurs vassaux européens, notamment dans la guerre russo-ukrainienne et leur incapacité à comprendre la situation dramatique de la Russie ont des conséquences désastreuses, à commencer pour les infortunés Ukrainiens que Mme von der Leyen et la « triplette » des otano-européistes (MM. Macon, Merz et Starmer) veulent maintenir dans une guerre sanglante totalement perdue en dépensant notre argent (des dizaines, voire des centaines de millions d’euros) en armes étasuniennes (!) et en l’engloutissant dans le tonneau des Danaïdes que constitue le régime hyper-corrompu de l’Ukraine.

    Arrêtons les rengaines « moralisantes » (des « Occidentaux  » qui ont envahi l’Irak, démoli la Libye ou démembré la Yougoslavie, etc.) mâtinées de russophobie primaire rappelant le maccarthysme hystérique des années 1950 aboutissant à jeter la Russie dans les bras étouffants de la Chine.

    Pris en étau entre les surpuissants et agressifs impérialismes étasuniens et chinois, les pays européens doivent être conscients que leur survie est menacée. Leur intérêt est donc de nouer des partenariats indispensables avec la Russie et l’Inde, puissances dont les dirigeants sont conscients des risques que représentent les États-Unis et la Chine. Comme vous le rappelez judicieusement, face à l’énorme menace représentée par l’impérialisme des Habsbourg (« Toujours plus oultre » disait Charles Quint), François 1er établit un partenariat avec le Grand Turc (ex : la France n’envoya aucun vaisseau à Lépante en 1572) en assumant les « risques de déception » qu’il pouvait parfois comporter. De même, Richelieu s’allia avec les puissances protestantes contre les mêmes Habsbourg et l’anticommuniste virulent mais lucide qu’était Churchill noua un partenariat avec le cynique et brutal Staline…

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