Productivité et Niveau de vie sont liés

On se soucie du niveau de vie, mais pas de la productivité

On se soucie du niveau de vie, mais pas de la productivité : c’est pourtant presque la même chose ! Pour un anglo-saxon traditionnel, l’économie c’est simple : c’est l’affaire des entreprises, donc des patrons. Les patrons donnent des missions précises aux ingénieurs, la plus fréquente étant de baisser le prix de revient…

Si l’ingénieur réussit, la productivité augmente. La prospérité de l’entreprise aussi. Ensuite nous verrons si cette prospérité gagne ou non l’ensemble de l’économie.

Pour des raisons historiques, les Français sont particulièrement abstraits et idéologues et se noient dans des détails politiques, financiers et fiscaux qui n’ont rien à voir avec l’évolution du niveau de vie et donc de la productivité.

Comprendre ce qu’est réellement la productivité, comment elle se diffuse, ou pas, dans une économie est nécessaire pour comprendre le retard du niveau de vie chinois et sa stagnation en France et en Europe.

Productivité et niveau de vie : deux notions quasi synonymes

À long terme, le niveau de vie réel d’un individu dépend de ce qu’il peut consommer avec son revenu, et non du revenu monétaire. Or cette consommation dépend directement de la quantité de biens et de services produits par heure de travail dans l’ensemble de l’économie.

Bref, on ne peut consommer que ce qu’on a produit ou échangé, sauf endettement galopant. C’est ainsi que la productivité du pays se reflète dans le niveau de vie de ses habitants : il faut moins de temps de travail pour acquérir les biens et services nécessaires à la vie quotidienne.

C’est ce mécanisme, et non la redistribution ou la création monétaire, qui explique l’élévation spectaculaire du niveau de vie depuis la révolution industrielle.

L’histoire économique montre ainsi que les périodes de forte croissance du niveau de vie correspondent toujours à des périodes de gains de productivité rapides.

Inversement, la stagnation actuelle des revenus réels en Europe s’explique d’abord par l’essoufflement de la productivité globale.

Jean Fourastié : la productivité concrète

C’est précisément ce lien fondamental que Jean Fourastié a su rendre intelligible par une méthode très simple.

Rappelons que cet économiste du 20e siècle est mondialement connu, sauf en France. Peut-être parce qu’il n’était pas universitaire, mais ingénieur centralien , de même qu’Alfred Sauvy, polytechnicien, est également plus connu à l’étranger qu’en France.

Donc Fourastié, plutôt que de raisonner en monnaie, mesurait les prix en heures de salaire nécessaires pour acquérir un bien ou un service.

Grâce à des séries statistiques longues, allant souvent du XIXe siècle aux années 1970, et parfois poursuivies ensuite par des disciples, Fourastié montre que le progrès technique a conduit à une baisse massive du temps de travail nécessaire pour satisfaire les besoins fondamentaux.

C’est  le travail naturel des ingénieurs pour les biens industriels comme la bicyclette classique, passée de plusieurs centaines d’heures de travail à une dizaine d’heures et donc maintenant à la portée de presque tous.

Mais cela gagne ensuite des produits plus artisanaux comme le pain : pour en avoir un kilo, il fallait environ 6 salaires horaires avant la révolution industrielle, 1 vers 1900, 20 minutes en 1950 et quelques minutes seulement à la fin du XXe siècle.

Ce raisonnement montre que le progrès technique ne profite pas uniquement aux secteurs industriels les plus avancés, car l’artisanat et les services bénéficient indirectement de la baisse des prix de l’énergie, des transports, de l’outillage et des intrants agricoles.

C’est ainsi que la productivité sectorielle finit, en principe, par se diffuser à l’ensemble de l’économie.

Pourquoi ce n’est pas clair pour les Français

Pourquoi la productivité a-t-elle été si mal comprise en France ? L’une des raisons tient à l’histoire intellectuelle et scolaire du pays.

Dans l’enseignement secondaire et supérieur de l’après-guerre, la productivité a longtemps été présentée à travers le prisme marxiste, comme un instrument d’exploitation des travailleurs. Personnellement, j’ai entendu très tôt, dans ma ville natale largement communiste, cette assimilation entre productivité et « exploitation » des travailleurs. C’était « une pression du patronat » à combattre.

Plus tard, à Sciences Po, l’économie y était enseignée presque exclusivement sous une forme keynésienne, qui ignorait largement la question de la croissance de long terme et reléguait le progrès technique dans un « résidu » statistique.

On enseignait : « la croissance vient de l’augmentation du facteur capital et du facteur travail. Il reste statistiquement un résidu inexpliqué » que les audacieux attribuaient au progrès technique.

Ça ne me satisfaisait pas du tout, car je pensais que les facteurs travail et capital étaient eux aussi des vecteurs du progrès technique (le mot productivité n’était pas employé).

Le « facteur travail » contribuait à la productivité par l’augmentation du niveau scolaire général (je parle des 19e et d’une grande partie du 20e siècle, c’est probablement moins vrai aujourd’hui, d’où la moindre croissance de la productivité) et surtout la formation spécialisée sur le tas ou dans des écoles internes aux entreprises.

Le « facteur capital » (l’investissement) était encore plus directement lié au progrès technique puisque le matériel se perfectionnait sans cesse.

Je me souviens également, toujours à Sciences-Po, d’un enseignant marxiste affirmant que les services n’avaient pas de véritable valeur économique.

Travaillant alors dans la distribution de produits pétroliers, je ne pouvais m’empêcher de constater l’absurdité de cette affirmation : transformer un cargo de mazout dans le port du Havre en bidons livrés à domicile au cinquième étage par l’escalier à Paris représente évidemment un service de grande valeur, et bénéficiant indirectement de la productivité industrielle (camions, autoroutes…)

Cette confusion intellectuelle a durablement marqué le débat public français, où la productivité reste associée soit à une menace sociale, soit à une abstraction technocratique.

En Chine, une productivité sectorielle impressionnante

Le cas chinois permet de saisir la distinction entre productivité sectorielle et productivité nationale.

La Chine représente aujourd’hui près de 30 % de la production manufacturière mondiale, et parfois beaucoup plus dans certains secteurs. Cette performance repose sur une productivité industrielle élevée, soutenue par une robotisation massive.

Pourtant, le niveau de vie moyen des Chinois, mesuré par leur consommation, reste très inférieur à celui des Américains ou des Européens. Même corrigé par les parités de pouvoir d’achat, l’écart demeure considérable.

Cela montre que la productivité sectorielle ne se transforme pas automatiquement en productivité nationale, car d’autres facteurs jouent en sens inverse. On peut notamment citer :

– une spécialisation dans des activités à faible valeur ajoutée, plutôt que dans la conception. Cette différence s’atténue en Chine, mais c’est encore récent : Apple fait la conception aux États-Unis, mais fait faire le montage en Chine et maintenant en Inde.

– des politiques publiques orientées vers l’exportation au détriment de la consommation  intérieure  : l’exportation n’est qu’un moyen de se procurer des ressources, encore faut-il que ces dernières aillent à la population.

– un vieillissement démographique rapide : même si la productivité progresse dans certains domaines, une proportion croissante de non producteurs pèse sur la productivité d’ensemble.

–  et une concentration des moyens financiers dans « les secteurs à conquérir » et non, comme en France, dans les systèmes vieillesse et santé, ce qui pousse le Chinois de base vers une épargne de précaution. Cette épargne pèse sur la consommation, qui est le niveau de vie réel.

La déperdition de productivité dans l’administration

Enfin, même dans les pays développés, une grande partie des gains de productivité est perdue lors de leur diffusion à l’ensemble de l’économie.

L’administration en est un exemple très concret. Chaque nouvelle réglementation, chaque formulaire supplémentaire représente du temps de travail détourné de la production de biens et de services. Dit autrement, le poids de l’administration, particulièrement élevé en France, absorbe une grande partie des gains de productivité.

Un détail technique : dans la comptabilité nationale française, notre outil officiel, la production de l’administration est supposée égale à son coût . Cette convention, que tout le monde sait arbitraire, fausse toutes les mesures nationales d’évolution de la productivité, puisqu’un secteur important est supposé à productivité constante.

Cela cache aussi bien des dégradations non chiffrées et donc non traitées (davantage de travail des fonctionnaires et de leurs administrés pour la production agricole par exemple) que des progrès comme l’informatisation, que, paraît-il, l’administration allemande nous envie.

À cela s’ajoutent le vieillissement de la population : le nombre d’actifs productifs diminue par rapport au nombre de vieux à nourrir. Il faut donc des progrès de productivité pour maintenir à peu près constant le niveau de vie à tous les âges.

Or c’est surtout dans les entreprises que se font les gains de productivité, de l’entreprise individuelle aux grands groupes.

Si leur proportion dans l’ensemble de l’activité nationale décroît, le niveau de vie moyen de l’ensemble de la population est de plus en plus difficile à maintenir.

En particulier, tout prélèvement sur les entreprises au bénéfice du reste de la population diminue le nombre d’entreprises étrangères voulant s’implanter, voire pousse au départ des entreprises nationales.

Conclusion

La productivité sectorielle s’améliore par la technique et l’organisation, au prix de l’effort permanent des ingénieurs et des dirigeants.

La productivité nationale, en revanche, dépend d’institutions capables de diffuser ces gains vers l’ensemble de la société. Sans cette diffusion, le progrès technique ne se transmet pas au niveau de vie moyen.

Comprendre cette distinction est essentiel pour éclairer les choix économiques à venir.

Ainsi pour augmenter la productivité nationale, et donc le niveau de vie des Français, nous aurions besoin d’augmenter la part de l’activité venant des entreprises au lieu d’augmenter le poids des administrations.

Je pense par exemple à l’hôpital public que j’ai malheureusement beaucoup fréquenté. Son autonomie ou sa privatisation l’obligerait à se soucier de la productivité. Beaucoup de soignants partagent mon avis.

Les débats actuels sur le budget que l’on peut résumer par « pas d’économies dans l’administration au sens large financée par la dette, complétée par une taxation un peu plus large des entreprises » sont de très mauvais augure pour l’évolution de notre niveau de vie.

Et il ne faut pas s’étonner qu’en conséquence, la France plafonne, voire régresse…

Yves Montenay

13 commentaires sur “On se soucie du niveau de vie, mais pas de la productivité”

  1. Il n’y a pas de secret, les grands pays se divisent en deux catégories, ceux ayant sacrifié la natalité au nom de la productivité et ceux ayant fait l’inverse, généralement car ils ont un rang international à maintenir, ce qui veut dire avoir une armée puissante et donc des contingents de jeunes hommes mobilisables.

    Vous déplorez la proliférations d’administratifs, mais ce n’est jamais que le stade final de votre chère théorie du déversement d’Alfred Sauvy, le fameux tertiaire!!!!

    Blague à part, au delà des administratifs, c’est la tertiarisation en général qui plombe la productivité, la grande majorité des emplois tertiaires sont des petits boulots…

      1. En croisant les données démographiques et les gains de productivité spectaculaires qu’apportaient le taylorisme dans l’industrie, Keynes prédisait une semaine de travail réduite à 15 heures car autant il aurait pu être d’accord sur le transfert sectoriel de l’agriculture vers l’industrie, mais certainement pas vers les services car aux niveau macro-économique, ceux-ci prélèvent plus de richesse qu’ils n’en créent.

        Et c’est pour ça que les grands pays se divisent en deux catégories, ceux ayant sacrifié la natalité sur l’autel de l’export et ceux créant de l’argent magique pour déverser dans l’administration les sureffectifs de l’agriculture ou de l’industrie, l’employé administratif succédant aux ouvriers bien rémunérés de l’ère fordienne…

        Et si vous voulez résorber la bureaucratie, il faut réduire la population, comme aurait dit feu Margareth Thatcher, il n’y a pas d’alternative…

        1. J’ai toujours pensé que Keynes n’était pas un bon économiste, bien qu’il ait été très à la mode dans ma jeunesse. À mon avis il connaissait mieux la bourse que les entreprises
          En fait, les besoins humains sont infinis. En France des gains de productivité ont en partie été utilisés pour plus de temps libre, mais c’est une exception (qui nous coûte cher). Aujourd’hui les gens achètent toutes sortes de produits qui n’existaient pas à l’époque de Keynes : électroménager, téléphones portables, ordinateurs…

  2. « la consommation c’est le niveau de vie », bonne formule pour l’individu qui masque que « la production c’est le vrai niveau de vie » et tous les artifices pour emprunter au lieu d’améliorer la productivité et la proportion de producteurs dans la population.

    1. Je ne vois pas de différence entre la production et la consommation : on consomme ce qui est produit par les nationaux et les autres, dans ce dernier cas par l’échange.
      L’article dit bien que si l’échange donne un excès d’exportation (Chine), le citoyen n’en bénéficie pas. Et que s’il y a un excès d’importation (France), on s’endette… jusqu’à limite que l’on ne connaît pas encore

      1. Le travailleur chinois profite car le déclin démographique lui confère au travailleur un certain pouvoir de négociation salariale alors qu’en France, le marché est saturé de candidats…

        1. Ça ne se passe pas comme ça : la consommation fléchit à peu près comme le déclin démographique, voire davantage. Le chômage des jeunes augmente et il n’y a pas de progression du niveau de vie, sauf dans les entreprises en pointe.
          Il faut se souvenir qu’une bonne partie des exportations chinoises sont des surplus bradés, non seulement par les entreprises mais aussi, indirectement, par l’État chinois qui a largement subventionné leur lancement. En face la masse des Chinois voit son épargne fondre avec l’immobilier acheté sur plan (c’était pourtant prévisible avec la baisse des naissances), alors que le vieillissement lui fait craindre des frais importants d’hôpital qui ne sont pas couverts comment France. Donc une grande prudence dans les dépenses

          1. Et je vous laisse imaginer le niveau de chômage s’il n y avait pas eu la politique de l’enfant unique…

          2. Où diable avez-vous vu que l’augmentation de la population augmente le chômage ? Si c’était vrai, il y aurait 200 millions de chômeurs aux États-Unis !

          3. Vous l’avez vous-même mentionné juste au dessus en mentionnant que les exportations chinoises sont des surplus bradés, ce qui veut dire SURPRODUCTION.

            Et aux Etats Unis, c’est comme vous écrivez juste au dessus en réponse à Moulin à propos de la France, ils consomment à crédit et dans des proportions démentielles par rapport à la France où il y aurait longtemps que les banques auraient dit « STOP! ».

          4. La surproduction vient d’erreurs du gouvernement chinois qui a subventionné les panneaux solaires et d’autres biens décrétés stratégiques. Rien à voir avec la démographie

            Par contre, je suis tout à fait d’accord avec le fait que les États-Unis s’endettent encore plus que la France. Ils payent d’ailleurs des taux d’intérêt plus élevés que la France. Ils commencent à en être punis avec la baisse du dollar et donc à terme celle du niveau de vie

  3. Merci pour ce propos clair.
    Il y a, malheureusement, tellement de dirigeants politiques non sensibilisés à ces notions que les masses continuent de s’appauvrir…

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