Paul Balta

Mon témoignage sur Paul Balta

Le 27 janvier 2019, Paul Balta s’est éteint à près de 90 ans. J’ai eu la chance et le plaisir de profiter durant 15 ans d’une partie de ses souvenirs qui ont contribué à nourrir certains articles des « Échos du monde musulman »

Je vous partage ici quelques souvenirs de nos conversations.

Un Français d’Égypte

Paul Balta est né en 1929 à Alexandrie en Égypte dans une société un peu archaïque où, par exemple, sa nourrice lui disait : « Ne va pas chez ton camarade juif, car ils tuent les enfants pour récupérer leur sang pour leur culte », croyance répandue à l’époque, pas seulement en Égypte.

Alexandrie était néanmoins alors une ville occidentale au sens culturel du terme.

Le français y était parlé et la culture française pratiquée par une grande partie de la population tant égyptienne – arabe, juive et copte – qu’étrangère, libanaise, grecque, européenne et notamment française.

Cette Égypte cosmopolite francophone a été tuée par l’intervention franco-anglaise de 1956, coordonnée avec une attaque d’Israël. Bref tout ce qu’il fallait pour déconsidérer la France, sa langue et sa culture, qui ne s’en sont jamais remises. C’est une bêtise insondable de notre gouvernement d’alors dirigée par Guy Mollet.

 

Toujours à l’écoute du monde arabe

Il était bilingue franco-arabe. Cela, ajouté à son « égyptianité », le faisait considérer comme « un frère » notamment par Nasser, président égyptien, et Boumediene, président algérien, ce qui a facilité sa carrière de journaliste spécialiste du Moyen-Orient et du Maghreb. Il a été en particulier correspondant du Monde à Alger de 1970 à 1985.

Le président Boumediene lui a accordé des dizaines d’heures d’entretien, se montrant beaucoup plus humain que son image de « Staline du FLN ». Il organisait, loin du front, le noyautage du parti pour sa prise de pouvoir après l’indépendance. Je ne sais bien sûr pas dans quelle mesure cette image stalinienne reflète la réalité.

Dans ces entretiens, Boumediene évoqua notamment la visite officielle de Valéry Giscard d’Estaing en 1975 que j’avais suivie de près. Cette visite eut un grand succès populaire en Algérie, et y souleva beaucoup d’espoirs dans une relation renouvelée avec la France, comme en témoigne la presse de l’époque.

Mais elle n’eut pas de suite importante, et Paul Balta m’a rapporté ce propos de Boumediene : « Giscard m’a pris pour un bougnoul ». Le président français évoqua au contraire des discussions chaleureuses et regretta que la disparition de Boumediene n’ait pas permis un rapprochement plus important.

Le déclenchement de la tragédie algérienne

Son premier voyage en Algérie, autour de 1950, l’avait marqué. Il avait décidé d’aller en France en passant par le Maghreb.

Arrivée à Sétif en compagnie d’un religieux catholique, il fut sidéré de voir ce dernier se féliciter de la répression du 8 mai 1945 : plusieurs villages musulmans furent massacrés par l’armée française, en représailles d’une fusillade d’origine controversée lors d’une manifestation nationaliste musulmane.

Et il me rappela la déclaration du général Duval chargé de la répression : « je vous ai donné la paix pour 10 ans. Si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable ». Ce qui est arrivé …

Faisant semblant de ne pas comprendre l’arabe, il entendait les jeunes algériens souhaiter l’indépendance, ce qui paraît normal aujourd’hui, mais ne pouvait alors être formulé en public.

Comme d’autres, il pensait qu’une des dates-clés du drame algérien, outre les représailles de Sétif, venait de la fraude des élections de 1947 par les Pieds-noirs.

En effet, le projet « Blum–Violette » de 1936 prévoyait intelligemment de donner tous les droits de la nationalité française à une élite musulmane, qui gagnerait progressivement en importance, et notamment aux bacheliers.

A l’époque, cette élite était souvent « intégrationniste » : elle ne demandait pas l’indépendance, mais l’égalité des droits, notamment parce qu’il n’existait pas alors de nation algérienne. Faute de sentiment national, l’islam fut l’élément fédérateur.

Ce projet de statut déjà tardif et très progressif fut bloqué par les Pieds-noirs, mais largement repris par De Gaulle en 1944 et prévoyait un droit de vote réduit mais réel aux musulmans.

Cet espoir fut douché lors des élections truquées de 1947 par les Pieds noirs, ce qui rejeta les partisans de l’égalité des droits vers l’indépendance.

Donc hommage à Paul Balta qui, connaissant bien les deux parties, essaya sans cesse de renouer les fils de la compréhension réciproque.

Yves Montenay