Les libéraux et l’environnement : ne pas se tromper de combat

Il suffit que l’on prononce le mot « écologiste » pour que les libéraux voient rouge. Du coup certain d’entre eux sont allergiques à tout souci environnemental, y voyant une concession envers des gauchistes étatistes. Or la situation a évolué.

Côté « défenseurs de l’environnement » il y a maintenant une mouvance pro-entreprise, tandis que le personnel, les dirigeants et les clients de ces dernières sont maintenant sensibilisés à ces questions. Tout cela compose un courant majoritaire que l’on pourrait appeler « environnementaliste » par opposition aux partis politiques « verts » ou « écologistes », qui sont eux très minoritaires dans l’électorat, particulièrement en France, même s’ils continuent à crier très fort.

Il y a sept mois, j’écrivais à « mes amis libéraux climato–sceptiques » de dépasser les querelles relatives à l’environnement et concluait notamment sur l’urgence d’une union contre les pollutions de l’eau, de l’air et de la terre et autres fléaux.

Tout cela reste valable et je vous invite à le relire. Mais je voudrais pousser l’analyse plus loin aujourd’hui : si les libéraux ne changent pas de discours sur l’environnement, ils vont couler le libéralisme en se faisant accuser de plaider pour la liberté de polluer, le CO2 étant considéré comme une pollution parmi d’autres.

Ne pas être en retard d’une guerre

En effets, les libéraux ont déjà beaucoup de mal à lutter contre des réflexes étatistes puissants en France et sur une grande partie de la planète. Des arguments théoriquement « nationaux » ou « sociaux », mais en pratique dirigistes, bloquent les sociétés au Nord et maintiennent les peuples dans la misère au Sud. Et comme ce dirigisme y sert de masque à des pratiques prédatrices et mafieuses sans souci de l’environnement, la convergence entre libéraux et environnementalistes me parait s’imposer. Elle s’appuiera notamment sur la demande de démocratisation dans des pays qui sont, par ailleurs, les plus pollueurs.

Amis libéraux, si vous vous obstinez à aller à rebours d’une opinion de plus en plus sensible à la fonte des banquises et glaciers, à la remontée des plantes et des animaux vers le nord, ou à la disparition d’espèces indispensables comme les poissons et d’autres points-clés de la chaîne alimentaire, vous serez encore plus ringardisés ! Vous avez au contraire l’occasion de « monter dans le train » d’un mouvement puissant ce qui vous permettra d’exposer vos idées aujourd’hui peu audibles.

Attention ! Vous remarquez que je ne me lance pas dans l’analyse ni des travaux du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ni des conséquences qui peuvent en être tirées. Et pas davantage dans le rapport coûts/avantages des éoliennes ou du nucléaire. Je ne veux surtout pas me lancer dans une discussion pour savoir qui a tort ou raison. Ce sont des discussions techniques, certes très importantes et pour lesquelles les libéraux ont souvent des idées concrètes et efficaces notamment en matière d’organisation et de mise en œuvre. Par exemple : Pour sauver la planète, essayons la liberté ! (Max Falque dans Contrepoints).

Mais il ne faut pas confondre débat technique et affirmation des valeurs.

Les valeurs du libéralisme, c’est tout ce qui touche à la liberté de l’individu et il ne faut pas les lier à telle ou telle décision (ou non décision) qui pourrait se révéler négative.

Les environnementalistes estiment dans leur majorité que les entreprises seraient plus efficaces qu’une réglementation paralysante. Contrairement aux écologistes politiques qui me paraissent condamnés, n’imitons pas leur dogmatisme !

Restons pratique : pourquoi faire perdre sa réputation au libéralisme alors qu’il y a accord sur la nécessité de résoudre des problèmes concrets ? On peut avancer en matière de pollution, donc de santé, d’épuisement des ressources halieutiques et minérales. Et chacun y trouverait son compte : chercher le profit c’est d’abord diminuer les gâchis tant en énergie qu’en matières premières.

Il se trouve que ces problèmes concernent d’abord des pays non libéraux ou brimant une partie de leur population. Une alliance entre libéraux et environnementalistes y serait d’autant moins difficile.

Le gros des problèmes vient des pays du Sud

A l’échelle planétaire la France, toute imparfaite qu’elle soit, progresse régulièrement dans la gestion des pollutions, du traitement de l’eau à la diminution des déchets de plastique. D’après l’université de Yale, la France est au deuxième rang mondial du palmarès de l’environnement, après la Suisse ! De toute façon, nous pesons très peu dans chaque domaine par rapport à ce qui se passe à l’extérieur, avec moins de 1%  des émissions mondiales (*).

Par contre, nous avons un immense domaine maritime, de 11 millions de kilomètres carrés, soit 20 fois la France, grâce aux 320 km autour de chacune de nos îles et de nos îlots, et Dieu sait s’il y en a dans tous les océans du monde, y compris Clipperton au milieu du Pacifique. Il est pillé par les navires usines de Chine, de la Corée du Sud et de l’Espagne qui massacrent souvent aussi les fonds marins. La morue de l’Atlantique Nord a déjà disparu.

Libéraux et environnementalistes pourraient parfaitement s’allier pour pousser les gouvernants à faire pression sur ces pays, tant diplomatiquement que commercialement. La marine militaire française pourrait peut-être être plus agressive, voire aider des pays amis. Je pense aux Africains que nous avons fait l’erreur stratégique de négliger pendant les décennies pour le plus grand profit des chinois.

C’est donc sur le plan international qu’il y a à mon sens un vaste champ d’actions pour contourner nos querelles intestines. À commencer par l’Allemagne, ou l’action anti nucléaire des Verts augmente à la fois les pollutions et le coût de l’électricité !

À ce stade du raisonnement il est d’usage de taper sur les États-Unis (+ de 15% des émissions de CO2 mondiales*), et cela bien avant l’arrivée de Donald Trump, dont le vocabulaire et quelques mesures n’ont fait que rendre le débat plus aigu. Je ne critiquerai pas ce pays car l’essentiel des mesures concrètes y sont prises par les États fédérés, des municipalités, des associations et surtout les individus. Je ne dis pas que ces décisions sont toujours bonnes, mais la démocratie avance par essais et erreurs. C’est moins impressionnant qu’une grande décision dictatoriale, mais à la longue c’est bien plus efficace.

Je vais donc laisser tomber l’antiaméricanisme primaire et me borner à l’exemple de la Chine et de l’Inde, qui regroupent environ 40 % de la population mondiale et une grande proportion des diverses pollutions et nuisances : 27,6% des émissions de C02 mondiales (*) pour la Chine (en hausse de 2,5%) et 7% pour l’Inde (en hausse de 4,5%).

Jadis l’URSS, maintenant la Chine

La Chine est l’exemple typique des conséquences désastreuses d’une économie en principe communiste et en pratique étatiste et « de copinage » quasi institutionnel du parti communiste chinois dont « les entrepreneurs » sont maintenant membres.

Cela rappelle la situation de l’URSS avant la chute du mur, où les grandes entreprises d’État étaient des acteurs importants. Elles étaient extrêmement négligentes, car hors d’atteinte de la population locale Des régions entières sont devenues inhabitables. Et on constata une forte baisse de la pollution mondiale au début des années 1990 lors de la libéralisation économique.

Il reste néanmoins beaucoup à faire, en raison du retour à la « verticalité du pouvoir » mise en place par Vladimir Poutine : tout passe par le pouvoir central. En particulier les responsables régionaux ne sont plus élus, et ne sont donc plus sensibles aux protestations locales.

C’est également le cas en Chine, où le pouvoir local est également hors d’atteinte des citoyens, et utilise les forces de l’ordre pour réprimer les multiples manifestations populaires.

Le pouvoir central est néanmoins convaincu de l’importance du problème et a par exemple interdit l’importation de déchets non triés à partir de janvier 2018, dont la liste s’allonge tous les ans.

Ainsi, la Chine n’est plus la poubelle du monde ce qui oblige les « exportateurs », souvent américains semble-t-il, à voir comment traiter leurs déchets sur place. Une opération coûteuse mais qui rétablira une certaine vérité des prix, préalable indispensable à la recherche de solutions techniques ou organisationnelles… libérales.

À moins que les pollueurs ne préfèrent faire pression sur d’autres pays en développement, plus faibles, comme actuellement le Ghana qui est submergé par les débris des appareils électroniques. Là aussi une action internationale commune appuyant la population serait valorisante pour les libéraux.

Une action internationale pourrait également être menée pour réagir à l’empoisonnement de l’Europe par la Chine via le trafic des HFC, «  gaz 15 000 fois plus néfastes que le CO2 » en principe maintenant interdits dans les réfrigérateurs et les climatiseurs.

En Chine, c’est le copinage institutionnel qui bloque les évolutions au niveau local, du fait par exemple de l’attribution de terres agricoles à des pollueurs intouchables en gardant la plus-value foncière aux décideurs administratifs. Le pouvoir central se borne à limoger de loin en loin pour corruption un dirigeant local ayant eu l’imprudence de briguer un rôle national.

Le pouvoir central et la population pourraient donc être aujourd’hui plus réceptifs à une pression diplomatique officielle ou via les entreprises étrangères.

Encore faudrait-il qu’écologistes et libéraux s’allient pour mener cette action conjointe envers la Chine plutôt que de se déchirer sur d’autres problèmes.

La situation en Inde

Depuis que le président Xi a écarté de Pékin les industries les plus polluantes, c’est maintenant New Delhi qui serait la ville la plus irrespirable du monde.

Par ailleurs l’Inde est maintenant en train de doubler la Chine par sa population et se développe plus vite depuis quelques années, en partant de plus bas, il est vrai… mais c’était le cas de la Chine il y a quelques décennies.

Donc il faut lancer les campagnes diplomatiques avant que la situation n’empire davantage, notamment à l’occasion des négociations d’accords commerciaux, en la doublant d’une pression pour l’ouverture aux entreprises occidentales bien rodées en matière d’environnement. Encore un argument libéral à utiliser !

L’Inde est un pays démocratique et fédéral. Beaucoup de décisions sont prises au niveau local, étant précisé que, comme en Chine, ce « niveau local » rassemble des populations très supérieures à celles de nombreux pays du monde.

Malheureusement l’administration est très corrompue à tous les niveaux, et cette corruption serait même, d’après Gilbert Étienne observateur attentif de l’Inde sur le long terme, une des causes de son développement longtemps très lent, alors que le « civil service » de l’époque coloniale britannique était réputé pour son sérieux.

En complément de l’analyse de Gilbert Étienne je rappelle que les premières générations de l’Inde indépendante étaient imprégnées du socialisme britannique (également responsable du déclin relatif de la Grande-Bretagne à la même époque, c’est-à-dire avant Margaret Thatcher).

Bref des « arrangements » avec les pollueurs contrebalancent la pression démocratique qui pourrait les gêner et les mouvements populaires seraient heureux d’être appuyés par l’étranger.

Quant au gouvernement central, théoriquement relativement libéral par rapport à un parti du congrès relativement socialiste, il est obsédé par « le nationalisme hindou » antichrétien et anti musulman (« hindou », donc religieux, et non pas « indien »). Il préfère attaquer « les tueurs de vaches sacrées » chrétiens ou musulmans, au détriment des immenses problèmes concrets.

Il néglige par exemple une tâche aussi consensuelle que l’épuration du fleuve sacré hindou, le Gange, devenu un immense égout. Qui, bien sûr, pollue l’océan et la planète entière après avoir empoisonné le Bangladesh. À ma connaissance aucune mesure concrète suite à la tempête d’août 2018, qui a submergé des plages de Mumbai sous des centaines de tonnes de déchets venant de la mer … que les courants marins finiront par amener chez nous, ou dans la grande poubelle du Pacifique central, puis dans les poissons que nous mangerons.

Que les libéraux cherchent « à sortir par le haut » !

Par ailleurs l’Inde et la Chine ont de nombreuses caractéristiques économiques, sociales et politiques qui peuvent indigner tant les libéraux que bien d’autres courants politiques : en Inde, les castes, la bigoterie et les haines religieuses, et le statut de la femme qu’elles entraînent, en Chine le monde orwellien qui se met en place. C’est l’occasion d’une convergence.

Enfin une partie des opinions et des responsables indiens et chinois sont inquiets et apprécieraient probablement des pressions extérieures, via la société civile en Inde où elle est en gros libre, ou comme contrepartie lors de négociations d’État à État en Chine.

Il y a bien d’autres pays où des situations catastrophiques pourraient mobiliser des alliances libérales–environnementalistes. Ce serait une sortie par le haut de l’impasse dans laquelle je crains de voir les libéraux s’enfoncer.

Sur le plan tactique il vaut mieux s’allier à un mouvement populaire, et, à cette occasion le guider vers des remèdes efficaces plutôt que vers une « dictature verte » !

De nombreuses luttes environnementales ont pour objectif l’écoute de populations méprisées dans les pays autoritaires, bref la démocratie, ce qui est ou devrait être des luttes libérales. C’est une convergence naturelle !

Et de toute façon l’importance des problèmes à résoudre nécessite l’alliance la plus large possible. Et pour cela les libéraux ne doivent pas laisser aux écologistes le monopole des idées sur l’environnement !

Yves Montenay

(*) Émissions mondiales de Dioxyde de Carbone (CO2) : BP Statistical Review of World Energy 67th edition (June 2018)

Laisser un commentaire