La crise d’orgueil de la Chine déclenche une nouvelle guerre froide

La crise d’orgueil de la Chine déclenche une nouvelle guerre froide

Pendant longtemps la Chine post-maoïste a veillé à donner une image d’elle même relativement modeste sur la scène internationale. Depuis l’affirmation au pouvoir de l’empereur Xi, c’est fini.

Le reste du monde, un moment stupéfait, commence à réagir. La méfiance gagne et l’affaire du virus n’arrange rien !

De la Chine modeste sous Deng Xiaoping à l’orchestration de la puissance sous l’empereur Xi

A la mort de Mao, la Chine était tombée beaucoup plus bas qu’on ne l’imagine aujourd’hui. Plus d’universités, des monuments ravagés, la famine et un niveau de vie tellement faible que même après 30 à 40 ans de croissance rapide, le niveau de vie par tête est encore 1/5 de celui de l’Amérique.

La Chine avait donc besoin du reste du monde, et restait très modeste : nous sommes un pays pauvre, nous avons beaucoup à apprendre le reste du monde, nous cherchons la paix et la stabilité etc. Bref, on appliquait le précepte de Deng Xiaoping : « cacher sa force et prendre tout le temps nécessaire ».

L’empereur Xi a changé tout cela. Il a relancé le culte de la personnalité et du parti, a modernisé l’armée et notamment la marine qui permet de se projeter vers l’extérieur : mer de Chine du Sud et détroit de Taïwan, mais aussi la partie maritime des routes de la soie avec notamment la base militaire de Djibouti et l’achat du Port du Pirée.

Citons deux autres exemples parmi 1000 autres :

  • La Chine redouble activité dans le spatial avec 34 tirs de fusées cette année, soit nettement plus que les États-Unis.
  • La victoire de ERNIE* (le moteur de recherche chinois créé par Baidu) sur BERT (créé par Google) en matière de compréhension du langage humain.

La sidération de l’Occident

L’Occident a d’abord été admiratif devant le redressement chinois. Les commentaires ont été plus nuancés ensuite.

Côté opinion publique, on a d’abord déploré les pertes d’emplois dues aux délocalisations, puis on s’est inquiété de la multiplication d’achats par les Chinoisd’entreprises, d’immobilier de prestige, de vignobles réputés.

Côté gouvernants, on a senti monter la pression militaire dans la mer de Chine du Sud, dans le détroit de Taiwan, puis un peu partout dans le monde avec la multiplication des bases militaires chinoises (Djibouti, les îles Salomon …), des infrastructures portuaires , pour l’instant commerciales, comme en Grèce ou au Sri Lanka, ainsi que la constitution d’un réseau diplomatique performant, avec notamment d’excellents francophones en Afrique.

Côté africain, après un début euphorique « gagnant–gagnant », on se réveille avec de grosses dettes et une immigration chinoise très populaire et importante, concurrents des artisans et commerçants locaux -qui réagissent- et des patrons chinois infiniment plus rudes que les Européens.

Côté entreprises, on a vu apparaître des concurrents dont certains sont devenus des entreprises mondiales géantes, passant de la sous-traitance à l’imitation et de l’imitation à l’avance technologique, appuyée par la formation de centaines de milliers d’ingénieurs.

Bref le reste du monde est sidéré.

Les États-Unis et d’autres sont maintenant en proie à une véritable « obsession chinoise ».

La réaction des États-Unis et de l’Europe

C’est dans le monde « indo-pacifique »,  terme géostratégique à la mode, que la pression se fait le plus sentir, car à part les États-Unis, qui sont loin, les autres pays se sentent faibles face à la Chine et sa force de frappe militaire et financière, qu’elle finance les infrastructures ou corrompe les dirigeants. D’autant que ces « arguments » sont bien reçus dans un premier temps.

L’autre géant de la région, l’Inde, est menacé par l’armée chinoise sur sa frontière nord dans l’Himalaya et sur sa frontière occidentale par un Pakistan allié de Pékin … et de toute façon, elle ne fait pas encore le poids en matière de développement.

Trump et les droits de douane

La réaction la plus spectaculaire a été celle des États-Unis pour lutter contre son déficit commercial envers la Chine.

On a vu l’offensive brutale du président américain en matière de droits de douane. L’enchaînement des représailles réciproques semble terminé depuis quelques semaines, mais l’essentiel des surtaxes reste en place.

Les importations chinoises demeurent taxées à 19,3 % en moyenne par les douanes américaines, contre 3 % avant la guerre commerciale.

Trump a également obtenu un engagement de la Chine d’acheter 200 milliards de produits agricoles américains en 2 ans. Le chiffre est tellement élevé qu’on se demande si la Chine pourra de respecter, ce qui donnerait une nouvelle occasion de protestations aux États-Unis.

Guerre technologique et espionnage industriel

Les États-Unis voudraient que les entreprises d’État chinoises, qui représentent environ la moitié du PNB chinois, cessent d’être favorisées par leur gouvernement, ce qui fausse la concurrence.

Mais la Chine estime que ces entreprises d’État sont justement son fer de lance dans les domaines stratégiques. Et quelles sont nécessaires pour garder son indépendance en matière technologique alors que les États-Unis veulent casser « le pillage » chinois en la matière.

Et ce conflit est aggravé par le fait que les entreprises chinoises – et même maintenant les entreprises étrangères en Chine – doivent accepter les cellules du parti communiste, qu’il faut associer à la gestion !

Cela rendra encore plus délicat les discussions à venir sur la protection de la propriété intellectuelle et le transfert de technologies.

Huawei, la 5G et l’embarras en France et en Europe

Huawei, qui serait la firme mondiale la plus avancée en matière de réseau de télécommunications « 5G », n’est pas une entreprise d’État, mais elle est néanmoins soumise à la loi chinoise d’obligation d’espionnage au profit de Pékin.

Les États Unis ne veulent donc pas traiter avec elle et conseillent fortement aux entreprises européennes de ne pas le faire.

En France, le 20 janvier 2020, l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information) a mis en garde les 4 opérateurs télécoms français (Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom), contre les fabricants chinois d’antennes 5G « considérés plus à risque » que Nokia et Ericsson.

Et cela non seulement pour raison d’espionnage et de captation des données, mais aussi du fait du risque de coupure des réseaux pour des raisons politiques qui pourraient paralyser le fonctionnement du pays en cas de conflit :

“Demain, toutes les entreprises vont utiliser le réseau 5G. S’il dysfonctionne, cela va poser des problèmes monstrueux de sécurité et au plan économique. On ne veut pas être dépendant de gens qui pourraient couper nos réseaux télécoms. » Guillaume Poupard, directeur général de l’Anssi, dans Les Echos.

À la commission européenne, on est encore dans le flou concernant Huawei, du fait de pressions contradictoires, entre une sécurité coûteuse ou le recours à des fournisseurs chinois plus avancés et performants.

Méfiance croissante dans l’enseignement supérieur et la coopération scientifique

The Economist du 4 janvier 2020 rappelle d’abord l’explosion du nombre d’étudiants chinois aux États-Unis, peut-être 400 000 (sur 20 millions d’étudiants). Mais ce journal signale aussi que ce nombre plafonne maintenant du fait des pressions ci-après, et de l’obtention moins facile des visas qui en découle.

Ces étudiants chinois sont en effet soumis à une double pression :

  • la pression du gouvernement chinois qui veut les mettre « à l’abri » de l’atmosphère démocratique régnant aux États-Unis. Pour cela une association d’étudiants favorable au régime fait pression sur les universités américaines pour empêcher toute critique de Pékin, par exemple en s’opposant à la conférence d’un dissident chinois, ou de tout autre personne « hostile », par exemple le Dalaï-lama. Ou en incitant à rester sur des réseaux chinois comme Wechat plutôt que sur WhatsApp ou Facebook.
  • la pression du gouvernement américain qui voit dans les étudiants chinois des espions de Pékin, notamment en sciences et en informatique. Soit directement, soit par la coopération, un universitaire américain d’origine chinoise continuant à travailler avec ses étudiants revenus en Chine, ce qui est la porte ouverte au pillage technologique.

Washington dénonce également l’influence directe de la Chine sur les universités américaines par des financements, en contrepartie notamment de l’accueil d’instituts Confucius et de leur apprentissage « orienté » du mandarin. cette orientation politique a même mené au moins 15 universités à fermer ces instituts.

Bien entendu, les universitaires intéressés n’apprécient pas cette méfiance, et il y a une tension entre les universitaires partisans de la liberté de l’échange des idées, et l’administration américaine qui raille leur « naïveté ».

On est loin de l’attitude de naguère quand l’arrivée d’étudiants chinois était perçue comme un bienfait pour les 2 pays.

De même dans les milieux de la technologie et de l’intelligence artificielle

Une autre forme de malaise vient des sociétés de technologie américaine, dont les clients chinois utilisent les produits à des fins politiques, par exemple pour réprimer les Ouïgours.

Et le capital-risque étranger en Chine s’essouffle en partie du fait de la vigueur de ses concurrents locaux, mais aussi des réticences des investisseurs en intelligence artificielle.

Face à cette méfiance, certains Chinois reprennent leur ancien discours de modestie : « nous avons 10 à 20 ans de retard par rapport aux Américains, laissez-nous coopérer, nous avons besoin d’apprendre de vous ». Mais avec l’attitude de Xi qui a posé la Chine en rivale, aujourd’hui ce discours n’est plus crédible.

Le reste du monde réagit également

À Hong Kong, l’autorité de Pékin n’arrive pas à s’imposer complètement, et la publicité pour le régime est désastreuse, que l’on cède ou que l’on réprime.

À Taiwan, où l’électorat a vu ce que cela donnait à Hong Kong, la présidente hostile au rapprochement avec Pékin dans l’optique « un pays, deux systèmes » a été réélue et les législatives ont donné à son parti la majorité absolue. Et cela malgré les efforts de propagande de Pékin qui a inondé l’île d’infox et de pressions sur les médias.

Si certains pays pauvres, ou se considérant comme tels, comme la Grèce, continuent à accueillir avec faveur des investissements chinois, des pays d’Afrique commencent à redouter l’endettement qui en résulte. D’autant que les travaux générés par les Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI selon l’acronyme anglais) sont réservés de facto aux entreprises chinoises.

 

L’orgueil chinois a donc généré un début d’isolement qui pourrait lui nuire à long terme. Et le régime va devoir en même temps faire face à deux autres faiblesses, le déclin démographique et l’opacité.

 

Une faiblesse chinoise : sa démographie

La crise démographique perdure malgré la fin de l’obligation de l’enfant unique en 2016.

Les données démographiques divergent :

  • Les unes indiquent une baisse continue de la fécondité, qui serait tombée à 1,1 enfant par femme tandis que la population serait tombée sous les 1,3 milliards.
  • Mais officiellement on préfère citer le chiffre de 1,4 milliards d’habitants, en s’appuyant sur le fait qu’il y a beaucoup d’enfants « clandestins » non déclarés à l’époque de l’obligation de l’enfant unique.

Il s’agit de bien montrer que l’on est toujours le pays le plus peuplé du monde avant l’Inde.

Ce ne sera pas tenable longtemps. En tout cas on n’a pas pu cacher que la population active diminue depuis 2012.

Le président Xi fait campagne pour la « re-juvénisation » du pays

On commence à avoir une politique d’assistance et de services aux mères. Et on admet maintenant que cette politique de l’enfant unique a créé un surplus de 30 millions d’hommes par rapport aux femmes en poussant à l’avortement ou au meurtre des filles, pour avoir l’autorisation d’avoir un fils. Ce sont autant de mères en moins pour la fécondité d’aujourd’hui !

Mais il est difficile de démanteler l’administration chargée du contrôle de la vie privée qui, maintenant, harcèle les parents en poussant à faire avorter la 3e grossesse, comme décrit dans The Economist : China needs people to have more children. So why punish those who do?

Tout cela est d’autant plus bête qu’il est probable que, même sans la contrainte totalitaire pour l’enfant unique, la fécondité aurait de toute façon baissé comme dans les autres pays asiatiques.

Cette diminution de la population adulte aura de très importantes répercussions à moyen terme, et est peut-être déjà aujourd’hui une des raisons de la baisse des ventes d’automobile dans le pays.

Ce flou sur les données démographiques pourtant simples à collecter de façon assez précise, ne sont qu’un cas particulier de l’opacité du régime, et donc de la méfiance qu’il inspire.

 

 Une autre faiblesse chinoise : l’opacité… et les virus

Il n’y a pas que la démographie dont les données sont discutées, bien d’autres, dont le chiffre de la croissance aussi. De moins en moins d’observateurs estiment qu’elle est vraiment de 6 %, qui reste le chiffre officiel repris par l’ONU.

Quelques indicateurs en font douter : les consommations physiques (électricité par exemple) et l’impact des « mauvaises dettes » : un immeuble vide dont la construction a généré une telle dette, contribue-t-il vraiment à la croissance ?

Les épisodes sanitaires, qui ont un grand retentissement médiatique, entretiennent la méfiance.

Un pouvoir autoritaire a tendance à cacher ses faiblesses, et l’épidémie de SRAS de 2003, qui a été niée trop longtemps est dans toutes les mémoires.

D’où l’empressement de Pékin, lors de l’épidémie du Coronavirus actuelle, de casser le silence qui avait été le premier réflexe local. Mais, avec le recul, on s’aperçoit que ces quelques semaines de dissimulation ont permis à l’épidémie de s’installer et les témoignages qui commencent à arriver montrent une situation plus grave qu’annoncé courant janvier. Des médecins ont même été arrêtés le 31 décembre 2019 pour « fausses nouvelles », et sont considérés comme des héros aujourd’hui.

Et la pression de la Chine sur l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a réussi a retarder de quelques jours « l’urgence internationale », d’après Le Monde du 29 janvier, ce qui entretient cette méfiance. (paragraphe mis à jour le 30 janvier).

Plus généralement, les mauvaises conditions sanitaires de production de nourriture, et en particulier la proximité entre éleveurs et animaux qui serait à l’origine l’épidémie actuelle, est un problème général et permanent.

Les riches chinois importeraient leur nourriture de Taïwan et des autres pays voisins.

L’épidémie actuelle de fièvre porcine, qui a déclenché un bouleversement mondial du marché du porc, est une illustration de cette insécurité.

Or tout pouvoir autoritaire a tendance à cacher ses défauts, même si les répercussions internationales l’obligent parfois à les avouer.

 

Vers un déclin du pouvoir d’influence chinois ?

Les pays développés étant en général libéraux non seulement économiquement, mais aussi politiquement, les témoignages d’oppression et de contrôle social nuisent à la réputation chinoise. Ceux de prélèvements forcés d’organes ont fait grand bruit.

Cela va bien au-delà des pays directement concernés comme Hong Kong et Taïwan, et gagne une grande partie des élites mondiales, ce qui diminue d’autant le pouvoir d’influence intellectuelle (« soft power ») de la Chine.

Mais les gouvernants chinois ont une telle crainte de la transparence, qui a fait tomber le communisme en URSS, que l’appareil de contrôle se perfectionne sans cesse.

La vieille habitude de faire dénoncer les parents par les enfants vient de se transposer sur Internet où un citoyen consciencieux doit maintenant dénoncer toute publication lui paraissant malsaine (The Economist du 18 janvier 2020).

Et Pékin demande maintenant au reste du monde de prolonger sa censure nationale : la Chine a maintenant nombre de fonctionnaires dans divers départements de l’ONU, dont l’OMS, pour diffuser « sa » vérité. D’innombrables entreprises ou associations ont subi des représailles pour avoir eu des propos qui n’auraient pas été tolérés en Chine, sur Taiwan, Hong Kong, les Ouïgours ou tout autre sujet.

Cela n’empêche pas le président américain d’en parler, ce qui agace considérablement à Pékin.

Bref on s’achemine vers une sorte de guerre froide

Essayons en conclusion de prendre un peu de distance. D’une part il est normal qu’un pays représentant 20 % de la population mondiale et partant de bas pèse de plus en plus dans le monde, au fur et à mesure de son rattrapage. Il ne faut donc pas s’offusquer d’une présence croissante.

L’orgueil chinois et son intolérance au reste du monde pose néanmoins problème. 20 % de la population mondiale, c’est beaucoup mais ce n’est pas 100 %. Demander à être respecté, sans réciprocité pour les valeurs des autres se termine souvent mal. Il est probable que beaucoup de Chinois en sont conscients, mais cette tendance « réaliste » peut-elle l’emporter ?

Yves Montenay

 

(*) ERNIE pour Enhanced Language Representation with Informative Entities

BERT nouvel algorithme du moteur de recherche Google lancé le 25 octobre 2019.

12 commentaires sur “La crise d’orgueil de la Chine déclenche une nouvelle guerre froide”

  1. Guerre froide, mais guerre chaude aussi. La Chine occupe progressivement de manière illégale (voir décision du Tribunal de La Haye) la quasi totalité du Pacifique Sud, et elle le fait depuis plus de 40 ans de manière « chaude »(navires de guerre).
    Petit incident révélateur de l’agressivité chinoise: il y a quelques mois, un navire français naviguait dans les eaux internationales du Pacifique, au large de la Chine et d’autres pays d’Asie, mais bien dans l’espace maritime international. La Chine à demandé au navire français de déguerpir: la France s’est exécutée. Ce qui veut dire que l’Etat chinois actuel est partout chez lui. Et que la France,tout comme l’Europe aussi, ne lui font pas peur. C’est vraiment inquiétant. Et maintenant, la Chine vise l’Océan Indien: sa percée économique et diplomatique au Myanmar lui font espérer une base navale près de l’Inde. Elle se rapproche…militairement !

  2. Une petite référence (parmi d’autres) sur l’après-occupation chinoise du Pacifique Sud (appelé « Mer de Chine »: imaginons la réaction internationale si la France dénommait la Méditerranée « Mer de France »…). Sur Internet, revue « Global-is-Asian », article: « China leaves rivals in the dust with influence in Myanmar ».

  3. On ne peut contester la rudesse des procédés actuels de la Chine. Mais ce qui me gêne dans cet article – et qui contraste avec la tonalité de vos autres écrits dont je suis un lecteur friand – c’est le manque complet de « mise en contexte » de ce délicat sujet : du coup, on a l’impression que de telles brutalités sont uniquement le fait de la Chine et votre article, au demeurant bien documenté, comme toujours, apparaît comme une « charge anti-chinoise ».

    À mon avis, il est indispensable de rappeler paucis verbis notamment les éléments suivants :

    1 – De tout temps, les grandes puissances ont eu une politique extérieure expansionniste sous des formes diverses : empires perse ou mongol, conquêtes d’Alexandre, déferlement des Arabo-musulmans, expansionnisme habsbourgeois ou napoléonien, conquêtes aztèques, volonté britannique des régir les Sept Mers, hyper-puissance étasunienne, etc.
    Bref, la Chine contemporaine s’ajoute à la liste des puissances impérialistes, ni plus, ni moins.

    2 – Une des raisons de l’agressivité de la Chine est la volonté de venger plus de 100 ans d’humiliation de la part des grandes puissances européennes, des États-Unis et du Japon notamment matérialisées par :
    – la perte de grandes provinces ;
    – l’implantation tout autour de la Chine, voire en Chine continentale, de bases militaires aux mains de puissances hostiles et souvent prédatrices ;

    Il ne s’agit pas là d’excuser l’unilatéralisme brutal de la Chine, par exemple l’occupation en 1974 des îles Paracels (sur lesquelles le Vietnam revendique aussi des droits, apparemment moins fondés que ceux de la Chine ; haec est multa vexata quaestio). Mais ne pas avoir constamment à l’esprit ce « contexte historico-psychologique » amène presque inévitablement à conclure que la politique extérieure chinoise est seulement mue par une pulsion impérialiste agressive.

    On en vient à oublier la volonté de ne pas être « assiégé » par des bases (potentiellement) hostiles implantées juste à côté de la Chine : oublie-t-on que les États-Unis étaient prêts à engager un conflit frontal avec l’URSS en 1962 à cause d’une tentative d’implantation d’une base soviétique à Cuba ?

    Concernant la volonté de contrôler des pays fournisseurs de matières premières, si, en tant que Français patriote, la Chinafrique ne me plaît guère, je n’oublie pas combien de guerres ont été menées notamment par les Anglo-Saxons pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole ou les profits de leurs grandes compagnies : guerre de l’opium, renversement de Mossadegh en Iran en 1953, manipulations cyniques des républiques bananières, etc.

    3 – Il ne faut pas oublier que nous vivons toujours à l’heure de l’impérialisme de l’hyper-puissance étasunienne en dépit de certaines postures ridicules – quoique maints Étasuniens ne soient pas de cet avis, notamment parce qu’ils constatent qu’elles obtiennent des résultats intéressants – de M. Trump ou d’accidents de parcours, par exemple en Afghanistan et en Irak, qui prouvent surtout qu’aucune puissance ne peut faire absolument la loi partout ; pour autant, quelle autre puissance contemporaine vient à la cheville de l’empire étasunien ? En voici quelques exemples :

    3.1 – Hyperpuissance militaire : budget de 748 milliards de dollars en 2018, soit bien plus que ceux des « vilains-affreux-méchants » auxquels les médias consacrent quasi-exclusivement leur hargne (Chine : 250, Russie : 61) ; et, concernant la Chine, il faut ajouter que ses dépenses militaires s’expliquent en bonne partie par la nécessité de sortir de l’énorme retard technique, numérique, humain, etc. des forces armées chinoises : a-t-on oublié le peu glorieux résultat de la guerre sino-vietnamienne de 1979 ? Et pour reparler des implantations à l’étranger, que dire de la multiplication des bases et autres points d’appui des États-Unis aux quatre coins de la planète ? A-t-on oublié la vélocité et la voracité avec lesquelles ils s’implantèrent à partir de 1991 dans toutes les anciennes colonies soviétiques de sorte à encercler la Russie, tout en cherchant en même temps à priver celle-ci de son unique point d’appui en Méditerranée, à savoir la Syrie ? Certes, ces tentatives ont grandement échoué… parce que le « vilain-affreux-méchant » M. Poutine ne s’est pas laissé faire ; mais l’essentiel de cette politique d’implantation directe ou indirecte, digne succession de l’impérialisme britannique du XIXe siècle, fonctionne toujours à plein rendement.

    3.2 – Hyperpuissance économique : si on peut assurément considérer que les grandes sociétés chinoises espionnent pour le compte de la Chine, que dire des liens étroits entre maintes grandes compagnies étasuniennes et les services de renseignement des États-Unis, qui se matérialisent notamment par l’intense circulation de hauts responsables entre CIA/NSA/FBI, etc. et grandes compagnies ? Que dire aussi de la collecte sans vergogne de renseignements de toute nature par les GAFA qui en communiquent beaucoup aux services de renseignements des États-Unis ?
    Que dire encore de la brutalité des procédés des États-Unis à l’égard de leurs concurrents, comme le montre la façon dont ils « négocient » ou leur mépris total de leur parole et de leur signature (plus malins que ces balourds d’Allemands de 1914, ils ne disent pas que les traités sont des « chiffons de papier » mais c’est bien ainsi qu’ils les traitent) ?
    Que dire, pour prendre un exemple qui nous touche directement, de la façon dont ils veulent étrangler toute industrie de défense européenne de haut niveau, notamment en empêchant de nombreux pays d’acheter des avions Rafale, soit par un brutal « rappel à l’ordre » (vis-à-vis de la Corée du Sud dont les militaires voulaient acheter le Rafale), soit par des manipulations allant jusqu’à la corruption (chez certains de leurs vassaux européens : je pense en particulier à un pays qui, pour rédiger le cahier des charges de son appel d’offres a décalqué les caractéristiques du F-35… lequel remporta le marché haut la main, quelle surprise !) ?
    Que dire de l’OTAN, laquelle avait perdu toute raison d’être depuis la disparition de l’empire soviétique, qui fut magistralement recyclée – avec la complicité des lâches et abouliques Européens – en machine à vendre quasiment exclusivement du matériel étasunien et à recruter de la piétaille destinée à courir tous les risques pour le profit exclusif de l’hyperpuissance étasunienne ?

    3.3 – Hyperpuissance juridique : le droit est devenu un redoutable instrument de l’expansionnisme étasunien, par exemple quand cet empire interdit à quiconque de commercer avec un pays qui lui déplaît, quelles qu’en soit les raisons ? A-t-on par exemple oublié la monstrueuse amende de 9 milliards de dollars infligées à la BNP parce qu’elle avait commercé avec l’Iran ?

    3.4 – Hyperpuissance culturelle et linguistique : vous avez suffisamment analysé dans d’excellents articles différents aspects de cet impérialisme, y compris les énormes profits qu’il rapportent à l’empire étasunien et ces grandes compagnies, pour que je m’étende là-dessus.

    Bref, en reprenant des termes et paramètres des XVIe et XVIIe siècle mais restés d’une très grande actualité, je dirais que les procédés du Grand Turc sont peu aimables. Mais, de là à oublier que nous sommes encerclés par les Habsbourg qui « s’en vont, seigneurisant l’Europe », comme le disait le Grand Cardinal, il y a une marge à ne pas franchir. Et François 1er en était conscient qui n’envoya pas un seul navire fleurdelysé à Lépante…

    Avec mes respectueuses et cordiales salutations,

    1. Merci. Comme vous le dites, cela ne contredit pas mon article, qui porte sur la Chine et non sur les États-Unis, et même sur un point particulier de l’évolution chinoise, son changement d’attitude attitude vis-à-vis de l’extérieur et les réactions de cet « extérieur ». Je pense que ma conclusion est très factuelle et mesurée : 20 % de la population mondiale, c’est beaucoup et il faut tenir compte, mais ce n’est pas 100 %.
      Tenir compte de l’ensemble des relations internationales depuis quelques siècles et leurs répercussions sur la Chine nécessiterait un livre et non un simple article.

  4. Petite réaction rapide au commentaire plutôt aimable à l’égard de l’expansionnisme chinois. Je le résume :
    1) La Chine venge une vieille humiliation
    2) Tous les États impérialistes le font.

    a) Avec ce type de rhétorique, tous les États du monde ont un chèque en blanc pour envahir le territoire voisin. C’est d’ailleurs cet argument qu’a utilisé l’Allemagne nazie pour envahir l’Europe…

    b) A supposer qu’on fasse un effort pour accepter cette défense des invasions chinoises, je ne vois pas en quoi les Tibétains, ou les peuples d’Asie du Sud-Est, auraient humilié la Chine pour mériter d’être envahis par elle… !

    c) Tous les voisins sud-est-asiatiques de la Chine, ayant avec elle le Pacifique en partage, sont concernés par l’expansionnisme de l’État chinois actuel (Philippines, Malaisie, Vietnam, Indonésie).

    d) Les contentieux sur le Pacifique ont été jugés par une récente décision de la cour de La Haye, que la Chine ne respecte pas : mais tous les États de l’ASEAN concernés par ces contentieux la respectent.

    e) Le Vietnam a été humilié par le colonialisme et la domination chinoise durant mille ans (et non 100 ans..!) : il aurait donc, si on suit la rhétorique de ce commentaire, 1000 raisons de justifier son éventuelle annexion partielle du territoire chinois…

    1. Cher Monsieur,

      Je vous remercie de votre commentaire qui prouve que l’on peut rester courtois même lorsque qu’on exprime un fort désaccord : à l’ère des réseaux sociaux mal famés, ceci doit être remarqué.

      Sur le fond, je crois qu’il y a malentendu : je n’ai jamais prétendu nier la brutalité ni l’unilatéralisme de l’expansionnisme chinois, notamment vis-à-vis du Vietnam, pays que je connais et aime profondément, y compris son sourcilleux nationalisme… dont tant d’envahisseurs – France comprise – connurent la puissance. J’ai simplement voulu remettre cet impérialisme chinois dans un contexte historique et géopolitique plus général et signifier qu’il n’est pas le seul à agir brutalement, en particulier vis-à-vis des pays voisins : en d’autres termes, j’ai exprimé un point de vue  » technique  » et non  » moral  » et il n’était donc pas question pour moi de donner une absolution quelconque à des brutalités foulant aux pieds le droit des gens.

      Bien à vous,

  5. Un excellent article et une analyse très pertinente. En tant qu’africain et spécialiste communication en santé, j’ai beaucoup aimé le chapitre intitulé, « une autre faiblesse chinoise, l’opacité et les virus » C’est aussi le reflet des politiques de santé en Afrique : la mal gouvernance et l’imprévisibilité.

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