Les relations entre la France et les États-Unis varient depuis 2 siècles entre admiration, rivalité, coopération et incompréhension. Le 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis est l’occasion de revenir sur cette histoire franco-américaine.
Au XVIIIe siècle, la France est le grand frère 10 fois plus peuplé, protecteur de la jeune république américaine. Deux siècles plus tard, la situation s’est inversée : les États-Unis sont devenus la première puissance mondiale, tandis que la France n’est plus qu’une puissance moyenne.
Cette évolution est particulièrement visible à l’occasion de 3 moments décisifs :
- l’aide française à l’indépendance américaine,
- la politique du président Wilson après la Première Guerre mondiale
- le plan Marshall générant une profonde influence culturelle américaine après 1945.
La France, « grand frère » de la jeune république américaine
Lorsque les treize colonies britanniques se soulèvent contre Londres en 1775, elles ne disposent pas d’une armée capable d’affronter la Grande-Bretagne, et encore moins d’une marine.
Leur victoire aurait été impossible sans le soutien français.
Louis XVI intervient pour prendre sa revanche sur la défaite de la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui avait coûté à la France le Canada et une grande partie de son empire colonial.
À partir de 1778, la France fournit des armes, de l’argent, des soldats et surtout une flotte qui empêche les Britanniques de secourir leurs troupes.

L’épisode décisif est la victoire de Yorktown en 1781.
L’armée franco-américaine commandée par Washington et Rochambeau, appuyée par la flotte de l’amiral de Grasse, contraint les Anglais à capituler. C’est donc d’abord une victoire française.
Pendant plusieurs décennies, la France apparaît ainsi comme la puissance protectrice de la jeune Amérique.
Les noms de La Fayette, Rochambeau ou de Grasse occupent encore aujourd’hui une place privilégiée dans la mémoire américaine.
Une rumeur infondée dit même qu’en reconnaissance envers la France, la république américaine aurait envisagé un instant de choisir le français comme langue officielle !
Mais cette victoire a aussi un coût considérable.
Les dépenses engagées aggravent les difficultés financières de la monarchie française et contribuent à la convocation des États généraux qui débouche sur la Révolution de 1789.
Deux révolutions cousines, mais divergentes
Les révolutions américaine et française partagent les mêmes références philosophiques : Montesquieu, Locke, les Lumières, les droits naturels.
Pourtant, leurs évolutions deviennent rapidement différentes.
La Constitution américaine de 1787 établit un équilibre durable entre les pouvoirs et garantit une grande stabilité politique.
La France connaît au contraire une succession de régimes : monarchie constitutionnelle, République, Terreur, Directoire, Empire, Restaurations, nouvelles Républiques.
Très occupée en Europe, elle néglige les Amériques (Canada, Etats-Unis, Antilles ..) et ses difficultés l’amènent à céder la Louisiane (1803) , multipliant la surface des États-Unis.
Cette instabilité contraste avec la continuité institutionnelle américaine.
Dès le XIXe siècle, les États-Unis bénéficient d’une croissance économique exceptionnelle, alimentée par l’immigration européenne, l’abondance des ressources naturelles et un vaste marché intérieur.
Le renversement des forces
Au XIXe siècle, la France est dépassée démographiquement et économiquement par Allemagne et perd son statut de première puissance européenne, pendant que les États-Unis deviennent progressivement la première puissance industrielle mondiale.
Vers 1900, la production industrielle américaine dépasse celle des principales puissances européennes. La Première Guerre mondiale accélère encore ce basculement.
Les États-Unis deviennent le principal créancier des Alliés, tandis que la France sort du conflit victorieuse mais profondément affaiblie.
C’est à ce moment que la relation change véritablement de nature. C’est une illustration supplémentaire de la catastrophe pour l’Europe et surtout pour la France qu’a été la première guerre mondiale.
Wilson et la déception française
L’entrée en guerre des États-Unis en 1917 joue un rôle décisif dans la victoire alliée. L’arrivée de près de deux millions de soldats américains aux cris de « La Fayette, nous voici! » accélère la fin de la guerre.
Mais dès l’armistice, les intérêts français et américains divergent.
Pour Georges Clemenceau, la priorité est d’empêcher définitivement l’Allemagne de redevenir une menace. Il souhaite des garanties territoriales, militaires et financières.

Le président Woodrow Wilson n’a pas la même vision du monde.
Ses célèbres Quatorze Points défendent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la liberté du commerce, la réduction des armements et la création d’une organisation internationale destinée à maintenir la paix : la Société des Nations.
Dans ce contexte, il estime qu’une paix trop dure préparerait une nouvelle guerre.

Rappelons que le Sénat américain refuse de ratifier le traité de Versailles et d’adhérer à la Société des Nations. Les États-Unis retournent à une politique largement isolationniste.
Pour la France, la déception est immense : son allié refuse finalement de garantir durablement la sécurité européenne.
La Seconde Guerre mondiale accentue le renversement
L’effondrement français de 1940 modifie profondément le rapport de forces.
Certes, la France retrouve progressivement son rang grâce à la Résistance, à De Gaulle et à sa participation à la victoire finale.
Mais le monde de 1945 est désormais dominé par deux superpuissances : les États-Unis et l’Union soviétique.
La France ne peut retrouver seule son niveau économique. Son appareil productif est largement détruit, les infrastructures sont en mauvais état et les pénuries demeurent importantes.
Les États-Unis disposent alors de près de la moitié de la production industrielle mondiale. Ils deviennent le principal fournisseur de capitaux, de technologies et de biens d’équipement.
Le rapport entre nos deux pays s’est complètement inversé.
Le plan Marshall : une aide économique et culturelle intéressée
Lancé en 1947 par le secrétaire d’État George Marshall, le programme européen de reconstruction poursuit plusieurs objectifs.
Un objectif économique
Une Europe ruinée ne peut acheter les produits américains. Sa reconstruction favorise donc également la croissance américaine.
On pense à Donald Trump aujourd’hui qui pousse les Européens à augmenter considérablement leur budget de défense, ce qui se traduira par des achats d’armes américaines.
Un objectif stratégique
Washington souhaite empêcher l’expansion du communisme dans une Europe fragilisée par la misère et les tensions sociales.
Enfin, le plan Marshall organise durablement l’économie occidentale autour des États-Unis.
La France reçoit environ 2,5 milliards de dollars, ce qui permet de financer la modernisation des transports, de l’industrie, de l’énergie et de l’agriculture.
Les « Trente Glorieuses » doivent beaucoup à cette modernisation.
Le volet culturel : l’« américanisation »
Le plan Marshall et le simple déséquilibre des prestiges, des niveaux de vie et des économies mènent à l’américanisation de l’Europe occidentale – l’Europe orientale dirigée par Moscou refusera le plan Marshall – très sensible en France et encore plus en Allemagne et en Italie vaincus : « c’est américain » devient une qualité.
Les États-Unis déploient une véritable stratégie d’influence : le cinéma hollywoodien envahit les salles françaises. Le jazz, puis le rock, deviennent des phénomènes de société.
Coca-Cola, les cigarettes américaines, les automobiles, les supermarchés ou encore la publicité moderne diffusent le mode de vie américain.
Les missions de productivité organisées dans le cadre du plan Marshall envoient des milliers d’ingénieurs, chefs d’entreprise et syndicalistes français visiter les usines américaines afin d’en importer les méthodes d’organisation.
Cette influence culturelle suscite rapidement des réactions. Une partie des intellectuels français dénonce une « colonisation culturelle » et milite pour adopter tout ou partie du modèle soviétique.
Le parti communiste français, très puissant électoralement en 1945 et appuyé financièrement et logistiquement par l’Union soviétique, mène une très vigoureuse campagne antiaméricaine.

Je me souviens par exemple des affiches omniprésentes en 1952 « Ridgway la peste » dénonçant ce général américain et les bases américaines en France.
Cette ambivalence perdure jusqu’à aujourd’hui : fascination pour l’innovation américaine, mais volonté de préserver une identité culturelle et politique française.
De Gaulle et l’autonomie française
Le général de Gaulle tente de corriger cette nouvelle asymétrie.
Déjà pendant la deuxième guerre mondiale il se dépêche de former une nouvelle armée française qui va libérer Strasbourg et entrer en Allemagne. Il tente d’occuper la vallée d’Aoste alors encore largement francophone, mais les Américains lui ordonnent de la quitter, en le menaçant de lui couper le carburant.
La France sera admise en dernière minute à la capitulation allemande aux côtés des Soviétiques, des Américains et des Anglais.
Tout en restant alliée des États-Unis, la France développe une politique d’indépendance nationale : force de dissuasion nucléaire, retrait du commandement intégré de l’OTAN en 1966, politique arabe, reconnaissance de la Chine populaire.
Il ne s’agit pas de rompre avec Washington mais de rappeler que la France entend conserver une liberté d’appréciation.
Cette tradition gaullienne continue d’influencer la diplomatie française, même si les réalités économiques rendent désormais impossible une véritable égalité avec les États-Unis, maintenant cinq fois plus peuplés.
Plusieurs crises rappellent les divergences persistantes : refus français de participer à la guerre d’Irak en 2003, différends commerciaux, affaire des sous-marins australiens en 2021…
Ces tensions restent néanmoins limitées sauf foucades de l’actuel président.
Trump et au delà
Le retour de Donald Trump complique la donne pour le monde entier, par la priorité brutale donnée aux intérêts américains, son scepticisme envers les organisations multilatérales et l’enchaînement pas toujours compréhensible de ses actions.
Pour la France, cette évolution conforte l’idée d’une plus grande autonomie stratégique européenne, c’est-à-dire l’idée gaullienne appliquée à l’Europe.
Mais Trump n’est pas éternel et une administration américaine plus traditionnelle chercherait sans doute à renforcer les mécanismes de coopération existants au sein de l’OTAN et des institutions occidentales.
De toute façon, les États-Unis resteront la puissance dominante de l’alliance occidentale, tandis que la France pourrait conserver une influence diplomatique supérieure à son poids démographique et économique, grâce à son siège permanent au Conseil de sécurité, à sa force nucléaire et à son rôle au sein de l’Union européenne.
En deux siècles et demi, la relation franco-américaine s’est donc profondément inversée.
Côté français : déclin démographique, fin de la présence mondiale par perte de l’empire colonial, mais, contrairement à l’impression générale, pas de déclassement économique massif, la différence venant d’abord de notre priorité aux loisirs.
Côté américain, contrairement également à l’impression générale, il n’y a pas eu de véritable empire américain, mais une démographie puissante qui a aspiré les populations européennes et aujourd’hui mondiales. L’obsession actuelle n’est plus l’URSS, donc l’Europe, mais la Chine. Qui, à mon avis, ne la rattrapera pas.
Yves Montenay



Merci pour cette vue panoramique du XXe siècle. Vous citez Wilson, « une paix trop dure préparerait une nouvelle guerre ». Bien vu, camarade Wilson !
Le cafouillis actuel, Kiev vs Moscou, Iran vs « grand Satan » et compagnie, et les autres points chauds moins commentés, ne présage pas un proche avenir brillant.
Francis