La Chine, Bastiat et les consommateurs

La Chine, Bastiat et les consommateurs

Les exportations chinoises sont souvent analysées sous l’angle des usines qui ferment et des emplois menacés. Mais cette vision oublie les centaines de millions de consommateurs qui accèdent enfin à des biens autrefois inabordables. À la lumière de Frédéric Bastiat, examinons ce que le débat sur la Chine laisse le plus souvent dans l’ombre.

Les exportations chinoises sont dites « envahissantes ». Automobiles électriques, panneaux photovoltaïques, batteries, textile, acier, électronique. Dans le reste du monde occidental, chaque semaine apporte son lot d’annonces sur des fermetures d’usines, des licenciements ou de droits de douane destinés à protéger les producteurs occidentaux.

Ces inquiétudes sont compréhensibles, mais elles ne représentent qu’une moitié de l’histoire : l’autre concerne les consommateurs, beaucoup plus nombreux, qui bénéficient de prix plus faibles.

Ce n’est pas nouveau !

Au XIXᵉ siècle déjà, Frédéric Bastiat expliquait, dans son célèbre essai Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, que les effets les plus visibles d’une décision économique ne sont pas nécessairement les plus importants. Cela s’applique parfaitement aux débats actuels sur les exportations chinoises.

Ce sont ces aspects moins médiatisés que nous allons examiner.

Pourquoi cette focalisation sur les producteurs ?

Parce qu’ils sont chez nous, en France et en Occident, alors que les consommateurs sont partout, et les plus largement bénéficiaires en Afrique,

Plus généralement, les producteurs constituent un groupe relativement restreint, organisé et fortement motivé. Ils connaissent précisément ce qu’ils ont à perdre et disposent de syndicats professionnels, d’organisations patronales et de relais politiques.

Ils occupent naturellement les médias.

Les consommateurs, au contraire, sont innombrables mais dispersés.

Chacun économise quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers d’euros sur différents achats. Individuellement, ces gains paraissent modestes ; collectivement, ils représentent pourtant un supplément considérable de pouvoir d’achat. Personne n’organise de manifestation pour remercier une baisse des prix. Les bénéficiaires demeurent donc largement invisibles.

Or, dans les pays en développement, les produits chinois ont parfois provoqué de véritables révolutions économiques.

Les panneaux solaires … et tout le reste

Dans une grande partie de l’Afrique rurale, le réseau électrique est très imparfait. Les faibles densités de population et les coûts d’infrastructure rendent souvent les investissements peu rentables.Et en ville, les coupures sont fréquentes.

Une des causes en est la corruption qui « dévie » les crédits votés vers des poches imprévues. Et pas seulement en Afrique du sud où un président de la République a été impliqué !

Des millions de familles vivent sans électricité, dépendant du kérosène ou des piles pour l’éclairage.

L’effondrement du prix des panneaux photovoltaïques chinois a profondément modifié cette situation.

Aujourd’hui, un kit solaire composé d’un panneau, d’une batterie lithium, d’un régulateur et de quelques lampes LED permet d’éclairer un logement, de recharger plusieurs téléphones portables, d’alimenter une radio, une télévision ou un petit réfrigérateur.

Capacités des kits d’énergie solaire photovoltaïque
Capacités des kits d’énergie solaire photovoltaïque (Power Africa)

Grâce aux systèmes de paiement échelonné (« Pay As You Go »), ces équipements sont devenus accessibles à des ménages dont les revenus étaient auparavant insuffisants.

L’intérêt principal de cette électrification n’est d’ailleurs pas seulement l’éclairage.

Le véritable changement : le téléphone portable

Le véritable changement réside dans le téléphone portable.

Une fois la recharge quotidienne assurée, le téléphone devient un outil de développement économique.

Il permet les paiements mobiles (pas de banque à proximité), désormais omniprésents dans plusieurs pays africains.

Il donne accès aux prix des marchés agricoles, aux prévisions météorologiques, aux conseils vétérinaires, aux services administratifs, aux consultations médicales à distance et aux formations en ligne, notamment des filles qui n’ont pas partout le droit ou la possibilité sociale d’aller à l’école.

Il facilite les contacts commerciaux et réduit considérablement les coûts de transaction.

Autrement dit, un simple panneau solaire produit bien davantage que de l’électricité : il permet d’accéder à l’économie numérique.

Les effets sont multiples.

  • Les enfants peuvent étudier après la tombée de la nuit.
  • Les commerçants prolongent leurs heures d’activité.
  • Les dépenses de kérosène diminuent.
  • La sécurité s’améliore grâce à l’éclairage extérieur.
  • Les revenus augmentent souvent parce que les producteurs agricoles vendent mieux leurs récoltes et disposent d’une meilleure information.

Ce développement décentralisé permet à des villages entiers d’améliorer leurs conditions de vie sans attendre pendant des années le raccordement au réseau national.

Les panneaux solaires ne constituent pourtant qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

La même évolution concerne les batteries au lithium, dont le prix a fortement diminué grâce à la montée en puissance de l’industrie chinoise.

Elle concerne également les smartphones, devenus accessibles à des centaines de millions de personnes qui n’auraient jamais pu acquérir les modèles occidentaux.

Les motos et les scooters chinois facilitent les déplacements quotidiens, le transport de marchandises et l’accès aux marchés.

Dans de nombreuses régions rurales, ils remplacent plusieurs heures de marche chargées de marchandises et permettent de multiplier les échanges commerciaux.

Les pompes d’irrigation améliorent les rendements agricoles. Les lampes LED réduisent fortement la consommation d’énergie. Les réfrigérateurs et les congélateurs diminuent les pertes alimentaires.

Les outils électroportatifs augmentent la productivité des artisans. Les petits groupes électrogènes assurent une alimentation électrique de secours. Les drones agricoles commencent à apparaître dans certaines exploitations. Les équipements de transformation alimentaire permettent de créer de petites entreprises locales.

Tous ces produits ont un point commun : leur prix a considérablement baissé.

Pour un industriel européen, cette baisse représente une concurrence difficile. Pour un ménage africain, asiatique ou latino-américain, elle représente souvent l’accès à un bien auparavant inaccessible.

Cette différence de perspective explique en partie les divergences actuelles entre les pays développés et une grande partie du Sud.

Les premiers mettent naturellement l’accent sur la concurrence industrielle ; les seconds voient surtout une amélioration rapide de leur niveau de vie.

Les bénéfices de cette concurrence ne sont d’ailleurs pas uniquement les consommateurs.

Les conséquences en Chine et chez ses concurrents

Elle oblige également les producteurs concurrents à accroître leur productivité, à innover et à monter en gamme.

C’est précisément le mécanisme de « destruction créatrice » décrit par Schumpeter : certaines activités disparaissent, mais d’autres apparaissent, souvent plus efficaces et technologiquement plus avancées.

Mais pas forcément dans les mêmes métiers et encore moins dans les mêmes pays.

Les producteurs doivent donc être agiles, ce qui est normal pour un entrepreneur. Par contre, je ne vois pas l’intérêt de les subventionner, c’est-à-dire de les aider à persévérer dans l’erreur, surtout compte tenu de notre fragilité budgétaire et des besoins de la défense nationale européenne.

En Chine, tout cela a un coût pour la population : l’accumulation d’une masse de dollars accroit certes la puissance du pays, mais ne bénéficie pas au Chinois de base, les subventions pèsent sur lui, en général via les collectivités locales. Elles soutiennent chacune leur champion qui fera souvent faillite, comme la grande majorité des fabricants de voitures électriques, même si quelques-uns percent mondialement.

La Chine progresse au détriment des Chinois

La polarisation sur « les secteurs d’avenir » est lancée avec orgueil et succès par la Chine et suscite souvent l’admiration. Mais l’économie chinoise est opaque : le chômage des jeunes a « changé de mode de calcul » et serait devenu très important. La chute du bâtiment, le coût d’infrastructures trop lourdes (TGV, autoroutes…) pour une population vieillissante, n’apparaissent pas directement. C’est l’inconvénient des économies planifiées : si certains succès sont éclatants, les erreurs sont également massives.

Si l’économie chinoise est mal connue, nous sommes mieux informés sur ce qui pèse sur les entreprises étrangères implantées en Chine : les transferts technologiques imposés et le non-respect de la propriété intellectuelle. Tandis que pour l’industrie « hors Chine », les dépendances stratégiques sont de plus en plus gênantes.

Retour à Bastiat

La presse nationale retient surtout le bradage de la production chinoise au détriment des producteurs occidentaux.

Mais il ne faut pas oublier que, dans les pays développés, ce bradage explique la faiblesse de l’inflation au début de notre siècle, et a donc favorisé le niveau de vie des populations occidentales, et pas seulement africaines.

C’est précisément la leçon de Bastiat (1801-1850), notre polémiste aussi célèbre à l‘étranger que peu connu en France.

Ce que l’on voit, ce sont les entreprises fragilisées et les emplois menacés.

Ce que l’on ne voit pas, c’est le début d’un développement africain à grande échelle, en espérant qu’il ne sera pas tué dans l’œuf dans certains pays par les guerres civiles.

Ce sera bénéfique pour tous les producteurs mondiaux, ou du moins aux plus agiles. Et donc peut-être une occasion de reconversion pour l’Europe !

Comme souvent en économie, ce que l’on ne voit pas est parfois plus important que ce que l’on voit.

Yves Montenay

 

Crédit image à la Une : The Conversation : « Comment électrifier l’Afrique à bas coûts et bas carbone ?« 

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