Les déprédations du 17 octobre ont frappé l’opinion et les manifestations suivantes montrent que le malaise n’est pas dissipé. Le gouvernement est doublement paralysé : par l’absence de remède miracle et par la division de l’Assemblée nationale, apparemment incapable de voter des mesures sérieuses.
Il est toujours dangereux de faire des analyses à chaud. Je me contenterai donc d’un billet d’humeur.
Le souvenir de mai 1968
La comparaison avec mai 1968 vient naturellement à l’esprit.
Alfred Sauvy avait été l’un des rares à annoncer la « montée des jeunes ».
La société française était alors organisée autour de générations relativement peu nombreuses, conséquence de la dénatalité et des guerres, tandis qu’arrivaient les cohortes beaucoup plus importantes du baby-boom.
Le mouvement de Mai 68 fut d’abord, à mon avis, une révolte contre une autorité traditionaliste, puis une agitation de gauche, largement anticommuniste et vaguement anarchiste.
Daniel Cohn-Bendit traitait volontiers les dirigeants communistes de « crapules staliniennes ». On commençait à se libérer de la propagande soviétique, mais on continuait à croire qu’une révolution réglerait tous les problèmes. Ce dernier point n’a pas changé pour beaucoup de Français !
Cette contradiction révélait une profonde ignorance économique, nourrie par l’influence du marxisme et par l’absence de véritable formation économique dans l’enseignement secondaire.
Plus d’un demi-siècle après, le problème demeure. Beaucoup de soixante-huitards ont accédé à des responsabilités sans avoir nécessairement approfondi leurs connaissances économiques. Et leurs successeurs semblent parfois avoir hérité de leurs illusions.
Les lycéens : des problèmes réels, de fausses solutions
Commençons par les revendications matérielles. Des bâtiments dégradés, des classes surchargées, des emplois du temps absurdes ou des professeurs absents sont évidemment des problèmes sérieux.
Mais pourquoi ces difficultés persistent-elles ? Les régions sont responsables des bâtiments et de leur entretien, tandis que l’État conserve notamment la responsabilité des enseignants. Il appartient donc aux responsables des lycées, aux rectorats et aux collectivités de se concerter.
Voilà des décennies que ces questions devraient être traitées localement. Mais, en France, on préfère invoquer un État providentiel, presque divin, qui devrait tout arranger. Pour une fois que nous avons une certaine décentralisation, pourquoi ne pas l’utiliser ?
La deuxième revendication concerne Parcoursup, accusé de sélectionner les élèves, de produire de l’anxiété et de reproduire les inégalités sociales.
Mais Parcoursup n’est qu’un instrument. Supprimer le logiciel ne supprimerait ni le nombre limité de places, ni les différences de niveau, ni l’inadéquation entre certaines aspirations et les exigences universitaires.
Le véritable problème est ailleurs : nous avons progressivement transformé le baccalauréat en diplôme presque universel, sans nous demander si tous ses titulaires possédaient les connaissances nécessaires à des études supérieures.
Autrefois, moins de la moitié d’une génération obtenait le baccalauréat. Aujourd’hui, le taux de réussite parmi les candidats est voisin de 96 %.
On réclame alors 150 000 places universitaires supplémentaires, comme si multiplier les places suffisait à multiplier les compétences !
Pourquoi ne pas assumer franchement que l’enseignement supérieur comporte nécessairement une sélection ?
Prétendre garantir à chacun la formation de son choix, dans la ville de son choix, indépendamment de son niveau et des capacités d’accueil, est une illustration de la démagogie générale !
On pourrait aussi réfléchir à un financement universitaire moins dépendant de l’État, associé à des bourses généreuses pour les étudiants méritants et modestes.
Mais cette discussion est presque interdite : on préfère demander davantage d’argent public, au moment même où la dette impose de réduire les déficits.
Les enseignants : l’égalité avant le niveau ?
La lecture des bulletins d’octobre de l’association d’enseignants « Le Café pédagogique » est instructive.
On y trouve naturellement des revendications compréhensibles sur les salaires, les conditions de travail et les moyens de l’enseignement.
Mais ce qui frappe, c’est la place considérable accordée à la mixité sociale, à la lutte contre la sélection et aux inégalités. Par contre la question du niveau scolaire n’est posée que comme un moyen de de sélection.
On dénonce Parcoursup comme une « machine à trier », on réclame une orientation qui accompagne plutôt qu’elle ne sélectionne, et des mesures contraignantes pour favoriser la mixité sociale.
Certes, les inégalités scolaires existent. Les données citées montrent qu’en 2022, à l’entrée en sixième, 41 % des enfants de cadres obtenaient de bons résultats en français, contre seulement 10 % des enfants d’ouvriers.
Mais quelle conclusion en tirer ? Demander aux familles de cesser de participer au progrès de leurs enfants, et limiter leur liberté de choix ?
Les appels à des mesures contraignantes en matière de mixité sociale semblent viser l’enseignement privé sous contrat.
Un sondage Odoxa pour la Fondation IFRAP réalisé en juin 2026 indique que 65% des parents jugent le privé meilleur que le public, contre seulement 5 % qui estiment le public meilleur. Cela tant chez les parents dont tous les enfants sont dans le public (58 %), que chez ceux qui ont au moins un enfant dans le privé (84 %).
56 % des parents dont les enfants sont 100 % dans le public déclarent qu’ils inscriraient au moins un enfant dans le privé s’ils en avaient les moyens et une place disponible.
Mais pourquoi les familles qui cherchent un établissement plus exigeant pour leurs enfants devraient-elles être pénalisées ? Ne faudrait-il pas plutôt se demander pourquoi tant de parents ont perdu confiance dans l’enseignement public ?
Quant aux rémunérations des enseignants, elles posent effectivement problème, particulièrement en milieu de carrière. Voir l’étude de l’OCDE (organisation de coopération et de développement économiques) sur ce sujet.
Mais leur revalorisation ne peut être séparée de la question de la qualité de l’enseignement, de l’évaluation des résultats et de l’efficacité de l’organisation scolaire.
Il ne suffit pas de réclamer des moyens supplémentaires. Encore faut-il savoir ce qu’on en fait.
Les chefs d’entreprise tirent la sonnette d’alarme
Le contraste est saisissant avec une tribune récente publiée dans Les Échos par 11 grands dirigeants d’entreprise, notamment ceux de Safran, Dassault Systèmes et Total Energies.
Leur inquiétude porte sur l’effondrement du niveau en mathématiques : les élèves de seconde d’aujourd’hui auraient le niveau des élèves de quatrième de 2016.
Ils soulignent les conséquences économiques futures de ce décrochage, car les mathématiques ne sont pas seulement une discipline scolaire. Elles sont à la base de l’intelligence artificielle, de la robotique, de la cybersécurité et d’une grande partie des activités industrielles modernes.
Chaque génération insuffisamment formée réduit le nombre de techniciens, d’ingénieurs et de chercheurs dont dépendra notre prospérité future.
Les dirigeants proposent donc de renforcer les apprentissages fondamentaux dès le primaire, de revaloriser les enseignants scientifiques, d’accorder davantage d’autonomie aux établissements et de rapprocher l’école de l’entreprise.
Surtout, ils rappellent que la maîtrise des mathématiques est aussi un instrument de promotion sociale. Un enfant d’ouvrier doué peut accéder aux meilleures formations par ses capacités de raisonnement, à condition qu’on lui ait réellement enseigné les fondamentaux.
Cette conception de l’égalité me paraît plus féconde que celle des enseignants cités ci-dessus.
Il serait injuste d’opposer tous les enseignants à tous les chefs d’entreprise. Mais le contraste entre ces deux discours révèle une divergence profonde : les uns parlent surtout de répartition des chances, les autres de création des compétences.
Or sans compétences, il n’y aura bientôt plus grand-chose à répartir.
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Le niveau de vie ne se décrète pas
Venons-en à la revendication générale d’une augmentation du pouvoir d’achat.
Elle repose sur une illusion économique élémentaire : l’idée que le gouvernement pourrait, par une décision politique, augmenter durablement le niveau de vie de tous.
Mais qu’est-ce que le niveau de vie ?
C’est, fondamentalement, la quantité de biens et de services que nous pouvons obtenir grâce à notre travail, que nous échangeons contre celui des autres et à la productivité de l’ensemble de l’économie. Pour les retraités, cela dépend du travail des actifs.
L’État peut redistribuer les revenus, prélever des impôts, verser des prestations ou modifier les règles économiques. Mais il ne peut créer par décret les logements, les soins, les produits alimentaires ou les services supplémentaires que chacun souhaite consommer. Et encore moins trouver les gens pour le faire !
Prenons l’augmentation du SMIC.
Son financement doit bien être assuré quelque part. Certaines entreprises réduiront leurs marges, d’autres augmenteront leurs prix, limiteront les embauches ou renonceront à investir. Tout cela annulera l’augmentation théorique du niveau de vie.
Dans le secteur public, une hausse des rémunérations entraîne des dépenses supplémentaires, qu’il faut financer par des prélèvements, des économies ailleurs ou de l’endettement.
Quant aux déprédations commises pendant les manifestations, elles détruisent des richesses déjà produites. Qu’elles soient payées par les assurances, les contribuables ou les propriétaires, elles finissent toujours par peser sur quelqu’un.
Même le renforcement des dispositifs policiers a un coût. Et ce coût ne produit ni davantage de logements, ni davantage de soins, ni davantage de biens de consommation.
La question fondamentale est donc celle de la productivité. Elle dépend des entreprises et non de l’État.
Et pour les entreprises elle dépend de la qualité de la formation, des investissements, des innovations et d’institutions qui ne découragent pas l’initiative.
Autrement dit, presque exactement le contraire de l’idée selon laquelle il suffirait de manifester pour que l’État distribue de l’argent.
Conclusion : la démagogie devient insupportable !
- On veut plus de places à l’université, sans s’interroger sur le niveau des étudiants.
- On veut davantage de moyens pour l’enseignement, indépendamment de son efficacité.
- On veut des salaires plus élevés, sans se demander comment accroître la richesse produite.
Ce qui m’inquiète particulièrement est le décalage entre une partie du discours éducatif et les réalités du monde.
L’école devrait préparer les jeunes à comprendre le monde, à y travailler et à contribuer à son développement.
Elle ne devrait pas les enfermer dans l’idée que toute difficulté résulte d’une injustice que l’État doit réparer.
Il serait temps de rappeler une évidence : le niveau de vie découle du travail et de la compétence. Cette dernière doit être le critère de l’enseignement et notamment de l’entrée à l’université.
Continuer à préférer l’égalité au niveau mène à une égalité que personne ne souhaite : celle de l’appauvrissement général.
Yves Montenay
