Et si on lançait un « visa francophone » ?

Dans la foulée du sommet de la francophonie à Erevan et en visant celui de Tunis en 2020, Fahrat Othman, Tunisien, a publié une tribune préconisant la création d’un « visa francophone ». Il reprend ainsi une vieille idée de l’association « Avenir de la Langue Française »(*), dont je suis vice-président, et de beaucoup d’observateurs de la francophonie

Cette idée s’appuie sur 2 expériences :

  • la mise en place avec certains pays de facilités de déplacement entre, par exemple la France et le Maroc, concernant les universitaires, les hommes d’affaires et les artistes. Cela a été bénéfique pour les deux pays et a considérablement diminué les déclarations hostiles nuisibles à leur bonne entente,
  • la constatation qu’il était difficile d’à la fois promouvoir la francophonie et de fermer la frontière à ceux qui avaient fait l’effort d’apprendre notre langue ou qui en étaient d’actifs diffuseurs (voir La Langue Française, une arme d’équilibre de la mondialisation)

En sens inverse, cette idée a soulevé une véhémente opposition de tous ceux qui craignent l’augmentation de l’immigration africaine en France.

Or une solution à la fois constructive et raisonnable nous semble possible en aménageant l’idée de Fahrat Othman.

Un visa pour les ressortissants de pays démocratiques ?

L’idée de Fahrat Othman est d’attribuer ce visa aux seuls citoyens de pays francophones démocratiques, comme la France et le Québec bien sûr, mais aussi à d’autres pays à préciser.
On peut penser par exemple à la Tunisie et au Sénégal.

Il relie ce projet à « L’Appel pour le vivre ensemble » (**) qu’il qualifie d’acte majeur du sommet d’Erevan, et en justifie l’urgence par la détérioration de la situation du français.

Au Québec il ne pourrait plus compter sur la fibre nationaliste des générations précédentes, tandis qu’en Afrique il est menacé par le rouleau compresseur des identitaires nationalistes, dont, à mon avis, les islamistes.

Et il espère que les jeunes seront séduits, puisque ce qui leur importe c’est de pouvoir circuler librement.

Il ajoute un mot d’économie, souvent préoccupation prioritaire : la libre circulation des élites économiques est une condition nécessaire du développement.

Il pense même au problème démographique, que l’ouverture culturelle permettrait d’atténuer, ce que j’ai démontré dans mes propres travaux universitaires avec ma thèse « Démographie politique des Pays Arabes d’Afrique ».

.

Il conclut enfin que cela pousserait à la démocratie des pays qui seraient critiquables dans ce domaine.

… ou pour certaines catégories de citoyens ?

S’agissant d’une idée ancienne de notre association, nous ne pouvons que nous réjouir de la voir relancée.

Elle rejoint d’ailleurs une suggestion plus modeste, mais symbolique, du rapport Attali (***) d’un guichet réservé aux francophones dans les aéroports internationaux.

Remarquons que les commentaires à l’article de Ferhat Othman ont été virulents voire violemment hostiles, le plus poli d’entre eux le qualifiant de « moyen détourné pour rendre légale l’immigration africaine en France ».

L’allergie actuelle anti immigration, et surtout à celles en provenance d’Afrique, risque de bloquer cette initiative qui devrait donc offrir le maximum de garanties sécuritaires pour être acceptée.

Dans ce contexte, nous proposons d’abandonner la proposition d’accorder le visa à tous les citoyens de certains pays, ce qui pourrait être un moyen d’immigration de masse.

Cette solution a aussi le défaut de mener à des problèmes diplomatiques insolubles lorsqu’il s’agira de choisir des pays bénéficiaires.

Il faut souligner que l’objectif de cette proposition est de donner un statut privilégié à ceux qui pratiquent effectivement le français pour les en récompenser, les motiver, éventuellement relever leur niveau linguistique et leur permettre de continuer leur travail dans leur pays.

Il nous semble donc préférable d’accorder ce visa à des individus sur des critères principalement de niveau de connaissance du français, assorti de dispositions sécuritaires pour ne pas que des terroristes potentiels utilisent cette possibilité d’entrée.

On utiliserait notamment des passeports biométriques pour éviter les « vrais–faux » papiers qui expliqueraient selon certains l’afflux de subsahariens utilisant le regroupement familial.

Les enseignants de français devraient avoir priorité. Ce serait une formidable motivation pour eux.

Le point délicat serait de déterminer l’autorité habilitée à délivrer ce visa.

L’Organisation Internationale de la Francophonie pourrait certes être promoteur de l’idée, mais pourrait-elle en être l’opérateur ? À ce stade de réflexion, aucune possibilité n’est à écarter.

Cette autorité à définir devrait panacher au moins des membres « culturels » et des spécialistes de l’antiterrorisme. Pour ne pas mettre en place une structure trop lourde, elle sous-traiterait à des administrations qualifiées.

Bref ce visa francophone serait une fantastique motivation pour tous. Les moyens techniques existent pour qu’il ne soit pas attribué n’importe comment.

Yves Montenay

 

* Soutenez les actions francophones avec l’association Avenir de la Langue Française.

** Appel francophone d’Erevan pour le Vivre ensemble

*** Rapport Attali « La Francophonie et la Francophilie, moteurs de croissance durable »  page 78