Vieillissement, retraite et immigration _ les leçons du Japon

Vieillissement, retraites et immigration : les leçons du Japon

Le 4 novembre, je publiais l’article La retraite : droit ou privilège ? qui comprenait 2 points essentiels :

  • le droit à la retraite a beau être juridiquement solide, il ne pourra donner QUE le niveau de pension qui sera matériellement possible,
  • et ce « matériellement possible » suppose qu’il y ait les adultes nécessaires pour que les retraités puissent vivre normalement : j’avais symboliquement précisé « suffisamment de médecins, d’infirmières, de boulangers et de réparateurs d’ascenseurs »

Les professionnels compétents, comme les démographes, les experts de certaines compagnies d’assurances, de mutuelles ou de gestionnaires de maisons de retraite ont parfaitement compris cette évidence, mais le grand public a été choqué : « un droit est un droit », « un avantage acquis est intouchable ». Et les injures n’ont pas tardé.

D’où le présent article : le plus simple est de voir ce qui se passe ailleurs, et j’ai choisi comme exemple le pays qui a le plus d’avance et d’expérience dans ces domaines, le Japon. Ce pays a en effet le même problème que nous depuis longtemps, et de manière bien plus aiguë, et il est intéressant de voir comment les pouvoirs publics et la population ont réagi.

Un pays qui vieillit depuis longtemps

Le premier ministre Shinzo Abe vient de rappeler que le vieillissement de la société japonaise s’accélère avec la chute des naissances :

  • Il y a chaque année 400 000 décès de plus que de naissances
  • 28 % de la population a plus de 65 ans contre 15 % États-Unis,
  • il y a 70 000 centenaires.

Cela est dû à la combinaison de la chute des naissances, 1,4 enfants par femme et de l’augmentation de l’espérance de vie, qui, avec 84 ans, est la plus élevée du monde.

L’État-providence, largement consacré aux retraites, est financé par l’endettement. La dette est maintenant de 250 % du Produit National Brut (PNB).

C’est l’aspect financier, mais comme exposé dans mon article précédent, se polariser sur les finances cache le problème concret : il n’y a plus assez de personne au travail pour faire tourner l’économie, et en particulier pour s’occuper des vieux.

Il y a 1,6 offres d’emploi par demande et la population active diminue de 700 à 800 000 personnes par an !

Tout a été essayé : le travail des femmes, les robots et maintenant le recul de l’âge de départ. Sauf…

Il faut donc trouver de nouveaux actifs. Tout a été essayé.

  • La première idée a été de favoriser le travail des femmes, qui étaient traditionnellement professionnellement brimées et s’arrêtaient souvent après le mariage ou le premier (et souvent le seul) enfant. Sous la pression du gouvernement, les grandes entreprises doivent apporter la preuve d’une promotion normale des femmes, et les crèches publiques ou d’entreprise se multiplient.
  • Le plus efficace est d’augmenter l’âge du départ à la retraite. Le gouvernement vient de décider de passer celui des fonctionnaires de 60 à 65 ans et fait pression sur les entreprises pour qu’elles fassent de même. Ceux que la règle actuelle a fait partir à 60 ans sont recherchés et réembauchés. On prévoit d’augmenter la retraite de ceux qui choisiront de partir plus tard, et de supprimer le plafonnement du cumul salaire-retraite. Cela s’est déjà fait en partie spontanément : 12 % des employés japonais ont plus de 65 ans, contre pratiquement zéro en France, et 23 % les plus de 65 ans travaillent.
  • Et bien sûr on multiplie les robots, non seulement dans l’industrie mais aussi pour aider les personnes âgées à domicile, puisqu’il n’y a pas assez d’enfants pour s’occuper des parents. Un actif de 40 ans, lorsqu’il est enfant unique, ce qui est fréquent, a 4 grands-parents et un ou plusieurs arrière-grands-parents … il s’y ajoute bien sûr ses un ou deux enfants. Que l’on parle argent (cotisation ou épargne) ou prestations en nature (garde, soins…), cela fait beaucoup pour un couple. Et, comme dit plus haut, on demande en plus à la femme de reprendre son travail !

Un refus de l’immigration qui n’est plus tenable

Mathématiquement il faudrait donc faire appel à l’immigration alors que 2 % seulement de la main-d’œuvre est née à l’étranger contre 17 % aux États-Unis.

Mais c’était jusqu’à présent tabou au Japon, fier de son unité culturelle et, pour parler franchement, profondément xénophobe.

Y compris, dit-on, pour éliminer Carlos Ghosn, cet étranger dénoncé par ses propres employés à la justice japonaise sans prévenir l’actionnaire principal, Renault, d’une enquête interne à son sujet. Je ne préjuge bien sûr pas du fond de l’affaire. C’est la façon dont elle est apparue qui a jeté un froid dans les milieux internationaux.

Mais l’évolution démographique est maintenant si avancée, avec la diminution programmée du nombre de d’actifs et de parents, que le gouvernement vient d’ouvrir cette soupape.

Très prudemment pour l’instant, jugez-en. L’Assemblée nationale examine actuellement la proposition du Premier ministre de donner des contrats de 5 ans au plus à 145 000 travailleurs étrangers, qui n’auraient pas le droit de faire venir en famille et qui passeront un examen sur leur niveau de japonais.

« Trop peu, trop tard » ?

Ce n’est évidemment rien par rapport aux centaines de milliers d’actifs qui disparaissent tous les ans.

Aller plus loin bouleverserait, dit-on, la société japonaise, d’autant qu’elle est âgée et se défendrait mal contre des remous venus de l’extérieur.

Je rappelle que le pays relativement voisin capable d’offrir des contingents importants d’immigrés est l’Indonésie musulmane, et, loin derrière, les Philippines catholiques, mais dont les habitants sont demandés dans le monde entier.

Il aurait mieux valu commencer 20 ans plus tôt comme l’indiquait la démographie. L’intégration ou l’assimilation aurait été plus facile au milieu d’un plus grand nombre d’actifs.

La situation française est heureusement moins dramatique.

Mais celle de l’Allemagne, de l’Italie et de bien d’autres de nos voisins ressemblera bientôt à celle du Japon, ce qui nous impactera : nous serons un jour contraints, directement ou indirectement, de contribuer aux retraites de l’ensemble de l’Europe ou, ce qui revient au même, de partager leur futur marasme.

 

Les leçons pour la France et l’Europe

On comprend mieux l’ouverture aux Syriens d’Angela Merkel, qui n’est pas seulement due à ce qu’elle est fille de pasteur.

L’éloignement religieux et même scolaire (pas le même alphabet par exemple) avec les Allemands est un peu analogue à celui entre Indonésiens et Japonais.

Le travail d’accueil nécessaire est donc considérable et parfois difficile. Matériellement d’abord : apprendre la langue et telle ou telle spécialité professionnelle côté migrants, offrir les personnes nécessaires côté allemand. Psychologiquement également. Les Allemands s’y sont mis et 30 % des réfugiés récents travailleraient déjà.

La France est en pleine consultation pour une refonte de son système de retraites. Au lieu de brandir « les droits acquis », il vaudrait mieux regarder la situation en face et probablement choisir entre travailler plus longtemps, et accueillir davantage d’immigrants tout en se méfiant tout à la fois de l’angélisme et du rejet.

Et accueillir signifie aussi former et faire travailler. Ce dernier point est l’objet de tabous :  levée des interdictions qui poussent au chapardage et aux trafics, « smic d’insertion », tutorat … Et, en face, le strict respect de la loi, comme ordonné par TOUTES les religions, quoiqu’en disent les ignorants des deux bords.

 

Yves Montenay