Tien An Men 30 ans après

Le 30e anniversaire de la répression de Tien An Men en Chine a un large écho dans la presse internationale, qui espère visiblement que cela finira par filtrer en Chine. En effet, dans ce pays, toute allusion à ces événements est rapidement gommée, et ses auteurs réduits au silence, voire pire.

Je vais commencer par situer ces événements dans l’histoire chinoise et rappeler que cette répression sanglante est dans la tradition de la cruauté séculaire de cette société.

J’évoquerai ensuite les événements de 1986, par ailleurs déjà largement décrits dans la presse française. Le Monde des 29 et 30 mai 2019, par exemple, consacre une douzaine d’articles à cet événement, dont leur chronologie et de nombreux témoignages ou résumés d’ouvrages sur ce sujet, et y rajoute chaque jour un ou plusieurs articles. Et Wikipedia y a consacré un long article très bien documenté.

J’essaierai ensuite d’en évoquer des conséquences sur la Chine d’aujourd’hui.

Les événements de Tien Ann Men dans l’histoire chinoise

Il faut d’abord rappeler que depuis le XIXe siècle une partie du peuple chinois et de ses dirigeants ont une profonde réaction anti-occidentale due à l’humiliation, réaction qui se retourne contre « les imitateurs de l’Occident » que sont les démocrates, dont les étudiants.

L’humiliation par l’Occident

En écriture chinoise, le caractère « Chine » met le pays au centre du monde. Le reste de la planète n’existe que par rapport à la Chine, et a longtemps été considéré comme inintéressant. Il a fallu que la décadence de l’empire chinois permette aux Anglais, mais aussi aux Français, aux Américains, aux Japonais… d’y pénétrer de force pour qu’une partie de la population constate qu’il y avait un monde extérieur avec lequel il fallait compter. Les uns l’ont observé pour en assimiler ce qu’il pouvait apporter d’utile, les autres l’ont rejeté, humiliés par les défaites qui ont duré jusqu’aux années 1930 et 40 avec l’invasion japonaise.

Une brutalité ancienne et qui atteint des sommets sous Mao

Une autre face de la Chine est sa brutalité : guerres, massacres, « supplices chinois ». Rien que de banal me direz-vous, qu’avons-nous fait en Europe ? Et que se passait-t-il en Afrique et dans les Amériques avant comme après l’arrivée des Occidentaux ? Mais, si l’Occident reconnaît sa brutalité passée, cela reste un état naturel dans le reste du monde.

Après les innombrables récits horrifiés des Occidentaux des XIXè et XXè siècles, la cruauté fut systématisée sous Mao.

Ce dernier prend le pouvoir en 1949, grâce à sa stratégie « d’encerclement des villes par les campagnes ». C’est-à-dire avec l’appui du prolétariat agricole, à qui il a promis de distribuer les terres. Pour cela, Il commence par exécuter 5 millions de propriétaires fonciers.

Mais ce prolétariat agricole fut ensuite frustré de ses rêves de propriété par une collectivisation forcée, aggravée à l’époque du « grand bond en avant » par le regroupement des populations dont de grandes unités en principe agro-industrielles.

L’industrie ne s’improvise pas à la campagne, surtout lorsqu’on a éliminé les capitalistes et le résultat concret fut l’écroulement de toutes les catégories de production.

D’où une famine battant le record mondial avec 45 millions de morts, record jusque-là entre les mains de Staline pour sa répression des paysans, pardon, des « koulaks », ukrainiens pour des raisons quasi identiques.

Je me souviens de la réflexion de Mao : « Pas de journalistes, pas de famine ».

Chassé du pouvoir à la suite de cet échec, Mao repart à l’offensive en s’appuyant sur « les gardes rouges » endoctrinés à sa gloire par l’enseignement officiel et les pousse à « faire feu sur le quartier général ». C’est la « révolution culturelle » de 1966 à 1969. Mao, trop légendaire pour être directement attaqué, réussit son coup d’Etat.

Le désordre est tel qu’au nombre de morts du fait du chaos général, s’ajoute la quasi-disparition de la culture chinoise, réputée bourgeoise, avec la destruction généralisée des œuvres d’art, la fermeture des universités et l’abrutissement par la répétition du « petit livre rouge » très en vogue à Saint-Germain-des-Prés chez les gauchistes chics de l’époque.

À la mort de Mao, en 1976, la Chine est au plus bas, bien plus encore que sous la calamiteuse impératrice Tseu Hi disparue en 1908 ou l’anarchie des « seigneurs de la guerre », autocrates locaux de la première moitié du XXe siècle.

Un redressement d’abord matériel

Les cadres survivants du parti communiste sortent de leur exil ou de leur cachette, éliminent les successeurs gauchistes de Mao, dont sa dernière femme, et parent au plus pressé avec la libéralisation relative de l’agriculture pour que les paysans recommencent à nourrir le pays.

En attendant la reconstruction de l’université, le dirigeant de l’époque, Deng Xiao Ping, envoie les étudiants à l’étranger, tout en sachant qu’une grande partie y resteront, parce que le retour des autres est vital pour reconstituer le système.

Mais certains reviennent avec de mauvaises idées et nous voici en mai 1989, sur la place Tien An Men.

Les événements de Tien An Men en 1989

Il y avait déjà eu des manifestations étudiantes en 1986 à la suite desquelles le secrétaire général du parti communiste chinois, Hu Yaobang  a dû quitter le pouvoir pour les avoir tolérées.

Il meurt en avril 1989 et quelques dizaines de milliers étudiants se rassemblent pour ses obsèques place Tien An Men, lieu du pouvoir à Pékin où se déroulent les manifestations de masse de soutien au régime.

Vite la répression !

Mais cette fois, les étudiants restent sur la place après les funérailles. Le lendemain, ils sont 100 000. Zao Ziang, nouveau secrétaire général du PCC et partisan de la négociation est écarté et la loi martiale est décrétée.

Les occupants de la place sont de de plus en plus nombreux, 2 millions semble-t-il, donc représentatifs d’une bonne part de la population. La liberté de parole monte à la tête, l’ambiance vire à la fête et on élève le 29 mai une statue à « la déesse démocratie ».

Bref cela devient dangereux pour le régime qui choisit d’engager une répression rapide et brutale qui sèmera la panique. Le 3 juin le parti lance les chars sur la foule, qui écrasent les tentes avec leurs occupants, suivi par les fantassins qui tirent aveuglément sur tout le monde. Il y a « beaucoup plus de 10 000 morts » d’après l’ambassadeur britannique en Chine.

Le 9 juin, l’homme fort du régime, Deng Xiaoping, par ailleurs instigateur du redressement économique, félicite l’armée d’avoir écrasé « la rébellion contre-révolutionnaire ».

Pendant quelques mois c’est la chasse aux témoins et aux sympathisants qui se révèlent très nombreux d’après les témoignages ayant filtré en Occident (voir notamment « Tien An Men 1989–2019  hommages et récits » aux éditions Phébus et « Pékin, place Tien An Men » aux éditions Babel.).

Les conséquences sur la Chine d’aujourd’hui

« N’en parlez pas et enrichissez-vous »

Et puis, plus rien ! S’il n’y avait pas eu des étrangers sur place et si de nombreux témoins n’avaient pas pu passer en Occident par Hong Kong et des filières d’émigration, il n’y aurait plus aucune trace dans les mémoires.

Il est fréquent de rencontrer des jeunes Chinois qui ignorent totalement l’événement. C’était le cas des étudiants que j’ai guidés à l’École Centrale de Paris venant de Centrale Pékin, et qui avaient du mal à me croire.

L’une de mes étudiantes m’a expliqué que ses parents l’avaient poussée vers le métier d’ingénieur alors qu’elle voulait être avocat, ce métier étant extrêmement dangereux, comme l’actualité chinoise le confirme depuis l’arrivée de « l’empereur Xi » avec la condamnation ou la disparition de ceux qui défendent de (très vagues) opposants, voire de simples protestataires brimés par l’administration.

La doctrine officielle du gouvernement chinois, largement soulignée par les témoins et survivants est « nous vous avons considérablement enrichi, c’est un résultat concret, oubliez le reste ».

Crispation puis orgueil du régime

La fin de l’année 1989 voit la chute des régimes communistes en Europe et en Russie. Dans ce dernier pays, c’est l’époque Eltsine, relativement démocrate, dans un contexte d’écroulement économique : les libéraux estiment que la famine a été évitée par les circuits qui se sont mis spontanément en place, mais ce qui reste dans la mémoire des Russes, ce sont « des profiteurs » et le chaos.

Bref, l’horreur pour le régime chinois, avec la disparition du rôle dirigeant du parti et l’échec économique. Tout cela proclame-t-on à Pékin est la conséquence de l’irresponsabilité de Gorbatchev qui a autorisé un début de transparence et de liberté.

C’est ce qu’il faut éviter à tout prix ! Plus que jamais, faisons en sorte que Tien An Men n’ait jamais existé !

Et maintenant que l’orgueil de la réussite économique et du retour de la puissance militaire est monté à la tête des dirigeants, ils rajoutent volontiers : « d’ailleurs ces idées occidentales de démocratie sont contraires à notre culture et notre réussite montre qu’elles ne sont pas efficaces ».

Entre la fin du « miracle chinois » et le contrôle des masses, que deviendra la Chine ?

Mes lecteurs savent que mon avis personnel est beaucoup plus nuancé : il n’y a pas de miracle chinois, mais un rattrapage normal après les catastrophes précédentes, probablement exagéré par des statistiques trompeuses.

Alors ? Les moyens modernes de contrôle des masses se mettent en place en Chine avec l’identification informatique des visages et la mise à jour instantanée des dossiers personnels permettant de donner à chacun une note. Note économique en principe (X est un mauvais payeur) mais bien sûr d’abord politique (X a soutenu telle mauvaise pensée sur les réseaux sociaux). La « nouvelle muraille de Chine » isole l’Internet national du réseau mondial.

Mon avis est qu’à long terme les Chinois ne supporteront pas cette infantilisation, surtout si l’économie flanche, comme cela arrivera un jour avec la dérive étatiste actuelle qui va au rebours des réformes ayant permis leur développement. Mais à court terme, quoiqu’ils pensent, ils ne peuvent pas s’organiser ni même communiquer leur opposition autour d’eux.

Et l’orgueil de l’empereur XI lui fera de moins en moins tolérer les espaces de liberté chinois : la main de fer se referme sur Hong Kong au mépris du traité signé lors de sa cession par l’Angleterre, et Taiwan est de plus en plus menacée d’une invasion.

Singapour est plus loin, ce sera pour plus tard probablement via une pression économique sur ce petit pays qui ne vit que par ses contacts avec l’extérieur.

Si l’on repense à Gorbatchev, le salut ne pourrait venir que du sommet par une révolution de palais.

Mais l’empereur Xi veille et il lui est facile d’éliminer des rivaux potentiels en les accusant de corruption. À juste titre probablement, tellement cette dernière est généralisée, ce qui rend les condamnations très populaires.

En attendant, le reste du monde doit veiller à ce que l’on n’oublie pas Tien An Men.

C’est d’autant plus important ce type de répression démesurée a fait école.

Cette nuit du 3 au 4 juin 2019 au Soudan, les militaires du pouvoir islamiste ont eux aussi tiré dans la foule et dispersé les manifestants qui campaient depuis quelques semaines face à leur quartier général.

Et des incidents qui se multiplient font craindre aux foules algériennes un sort analogue.

En attendant, il reste très important que les informations tombent sous les yeux des très nombreux Chinois voyageant ou travaillant à l’étranger.

Yves Montenay

7 commentaires sur “Tien An Men 30 ans après”

  1. William Engdahl a écrit longuement sur le sujet. Il a également été interrogé par divers médias sur le prétendu « massacre » et il apparaît que les reportages de cet événement diffusés en occident sont complètement bidons. Engdahl est une excellente source d’information sur divers sujets et il connait très bien l’Asie. Cela dit, je n’en sais pas plus. Il aurait fallu être présent et parler et comprendre le chinois pour savoir ce qui s’est réellement passé. Tout le reste est littérature !

    1. Je ne connais pas William Engdahl, et le fait qu’il ne soit pas cité n’est pas très bon a priori. Ces événements ont quand même eu de très nombreux témoins dont beaucoup sont chinois et par le mandarin. Ces événements sont même cités par le pouvoir chinois comme étant suffisamment dangereux pour mériter une forte répression.
      Et Il n’est pas nécessaire de parler la langue locale pour comprendre une situation si on a une bonne culture par ailleurs : j’étais au Laos peu avant l’arrivée des communistes, j’ai discuté avec les étudiants et leur ai dit qu’ils étaient en train de faciliter le succès de leurs futurs bourreaux. Ils m’ont fait une réponse du genre « pas du tout, c’est nous qui comprenons mieux que vous la situation locale ». Peu de temps après tous ceux qui ne ce sont pas jetés dans le Mékong pour passer côté thaïlandais ont été tués ou emprisonnés pour 10 ans. Je suis revenu pour les retrouver la 11e année …

  2. Deux aspects
    a) la censure sur le sujet par le gouvernement chinois, et la méconnaissance des chinois de cet évènement.
    Le génocide des arméniens est un des exemples les plus dérangeant (1000 fois plus de morts). et il est totalement occulté par la population turque à de rares exceptions de quelques intellectuels.

    Sur le même registre, l’histoire française occulte les crimes de la révolution française et une grande majorité de notre population les ignore.

    b) l’importance de ce massacre dans le monde occidental, et français (politique et médias).
    Comment expliquer que le « massacre de Tienanmen prenne tellement plus de place dans les médias et dans le monde politique et intellectuel que d’autres massacres bien plus importants en nombre de victimes.

    Pourquoi Tienanmen et non pas le Soudan (les génocides de basse intensité cf Jacky Mamou), la Syrie, les Yezédis (2014 – Sinjar), et en 1970 Septembre noir en Jordanie, … et Srebrenitsa, …

    Et si on ouvre le sujet : pourquoi 1 milliard de jeunes gens arborent un teeshirt à l’effigie d’un tortionnaire sadique (si l’on se fie aux témoignages des survivants).

    1. Vous avez tout à fait raison. Certains cercles sont très au courant, y compris en Turquie, mais la masse de la population ne l’est pas. La popularité de Tiananmen tient en partie au fait que la Chine intrigue depuis des siècles les Occidentaux, alors que je n’ai pas le cas du Soudan par exemple.
      De toute façon, l’histoire n’est pas logique : à beaucoup de points de vue, Louis XVI était un bon roi.

  3. L’affirmation suivante est animée d’une foi excessive en une supposée rationalité économique : « …à long terme les Chinois ne supporteront pas cette infantilisation, surtout si l’économie flanche, comme cela arrivera un jour avec la dérive étatiste actuelle… ». Si l’économie chinoise s’effondre, le totalitarisme actuel risque bien au contraire de s’en trouver renforcé. Le fascisme maoïste tenait justement grâce à la misère chinoise.Je pense que la mécanique infernale du despotisme stalinien mis en marche au siècle dernier ne trouvera ses limites que lorsqu’elle sera confrontée à une véritable opposition qui saura lui dire « Stop » (et non à une fatalité économique heureuse qui produirait mécaniquement de la démocratie). Or, depuis l’invasion du Tibet, aucun État ni aucune Nation n’a été en mesure, ou n’a souhaité, arrêter l’expansionnisme chinois, qui continue donc dans le Pacifique et va certainement s’étendre (via les Routes de la Soie) vers l’Afrique et l’Europe. Le changement de cap sera politique, voire militaire.Et c’est se mettre la tête dans le sable que de croire que c’est la prospérité matérielle des Chinois qui va les pousser à réclamer plus de droits et plus de transparence: il suffit de regarder ce qui se passe (en Chine comma ailleurs) pour se convaincre qu’il n’y a pas de lien entre prospérité et démocratie (Par exemple, la Chine actuelle est prospère mais est dans doute encore plus stalinisée que sous l’ère Mao…! Même le régime actuel admet sans honte qu’il enferme des centaines de milliers de Ouïgours dans ses camps de concentration, pendant que les usines tournent et les supermarchés vendent !).

    1. Je suis un analyste, pas un prophète. Ce que vous dites est très pessimiste puisque, accident économique ou pas il n’y aurait aucune raison de voir le régime se démocratiser. Il est certain que beaucoup d’événements dans le monde vous donnent raison : il est difficile de déloger un tel régime quelques que soient les circonstances. Cuba et la Corée du Nord l’illustrent. Je ne suis pas un homme politique non plus, et n’ai pas à décider ce qu’il faut faire le plan militaire.

      Ce que l’on peut espérer, c’est que l’argument : « je vous enrichis donc taisez-vous pour que ça dure » perdra de sa force lors d’un trou d’air économique. Je ne sais pas quelle forme prendra alors la réaction. La plus classique est une révolution de palais

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