carte Moyen Orient

Une guerre entre les États-Unis et l’Iran ?

Les guerres ne surviennent pas accidentellement. Ou plutôt si un accident les déclenche, c’est parce qu’il y a des raisons profondes

Or les raisons de se battre, il y en a beaucoup dans le monde. Entre la Chine et Taiwan, alliée des États-Unis, pour le contrôle de la mer de Chine du Sud, entre la Chine et le reste du monde, donc encore les États-Unis.

Et puis il y a l’alarme qui a duré quelques jours : à la suite d’incidents dans le détroit d’Ormuz par lequel passe un partie importante de l’approvisionnement mondial de pétrole, les États-Unis auraient préparé une attaque aérienne de l’Iran, que le président Trump a dit avoir suspendu 10 minutes avant son déclenchement.

Voilà 40 ans que l’Iran et les États-Unis s’opposent violemment.

Il y a eu des moments très chauds, dont l’occupation de l’ambassade américaine de Téhéran par les Iraniens. Cette fois, « ça brûle », comme disent les enfants. Et la comparaison avec le déclenchement de la première guerre mondiale saute aux yeux.

L’attentat pro-serbe de Sarajevo en 1914 dont on fête l’anniversaire ce 28 juin, avait fait jouer une cascade d’alliances de chaque côté et déclenché la pire des guerres que l’Europe a subie… et dont elle ne s’est jamais remise.

« Comme en 14 », le jeu des alliances

Tout d’abord parler d’une opposition entre les États-Unis et l’Iran ne permet pas de comprendre la situation. Comme en 1914 et 1939, il y a tout un jeu d’alliances qui peut mener à un embrasement général.

Israël et l’Arabie poussent les États-Unis « à agir », tandis que la Syrie est l’alliée, voir la vasalle de l’Iran, ce qui implique la Russie. Et l’Iran est proche de la majorité chiite de l’Irak, de la quasi majorité chiite du Liban, de l’opposition chiite majoritaire à Bahreïn, des chiites « houtis » du Yémen sans parler de la minorité chiite d’Arabie, peu connue.

Voyons cela de plus près

Les alliances américaines

D’abord les deux alliés des États-Unis au Moyen-Orient sont des boutefeux et ont vis-à-vis de l’oncle Sam un comportement « d’enfants gâtés », c’est-à-dire de demandes non raisonnables écoutées par des parents oubliant leurs bons principes.

C’est d’abord le cas de l’Israël de Benjamin Nétanyahou, actuellement au pouvoir.

En Israël, Nétanyahou joue et gagne en alarmant le pays sur le danger palestinien appuyé par le danger iranien. Il ne s’agit pas ici de dire s’il a tort ou raison, mais de rappeler une donnée. Danger iranien car les troupes de ce pays sont à la frontière israélienne en Syrie, tandis qu’à sa frontière nord on trouve le Hebzbollah chiite libanais assimilé à un vassal de Téhéran.

Et surtout les discours des responsables iraniens évoquent à la fois la destruction d’Israël et la nécessité de posséder l’arme nucléaire. Est-ce purement rhétorique et à usage interne, comme en Arabie, que ça n’empêche pas d’être l’allié de fait d’Israël, ou est-ce à prendre au pied de la lettre ? Je n’en sais rien mais rappelle que bien des gouvernements ont été prisonniers de leur propre discours. En tout cas c’est du pain béni pour Nétanyahou et sa stratégie électorale d’affolement des populations israéliennes.

Or Israël est puissant aux États-Unis, et cela est renforcé par la bonne entente entre Donald Trump et Benjamin Nétanyahou. Puissant, non pas du fait du lobby juif américain comme on l’imagine souvent, notamment dans les pays arabes, mais de puissant lobby protestants, vivier électoral des républicains. En effet si les juifs américains sont souvent « à gauche » et votent démocrate comme les autres minorités (je simplifie), ce n’est pas le cas de courants protestants bien plus importants, pour qui le mot « Israël » signifie à la fois un pays et une vision religieuse liée à « la fin des temps ». Pour eux, « soutenir Israël » va dans le sens des injonctions bibliques et est totalement indépendant du problème concret, souvent ignoré par l’Américain moyen. Bref Israël est plus qu’un allié et fait quasiment partie du patrimoine politico–religieux des États-Unis.

L’autre allié local des États-Unis est l’Arabie Saoudite, alliance renforcée également par des liens personnels entre la famille Trump et le prince héritier MBS, que l’on se garde d’accuser du meurtre du journaliste Khassodggi et des coups de fouet aux militantes féministes emprisonnées. La presse américaine est parfaitement au courant, mais ça ne franchit pas les murs de la Maison-Blanche, malgré un deuxième « petit défaut » de ce dit allié, le déluge télévisuel et financier en faveur des wahhabites, donc un discours anti occidental partout dans le monde.

Les alliances iraniennes

On cite en général le fameux « arc chiite » et sa solidarité avec l’Iran. Certes tous les chiites ne veulent pas la guerre, et certains auront un choix douloureux à trancher.

En Syrie le régime ne tient que par les troupes iraniennes et l’aviation russe. Le pays est matériellement détruit et dans un état catastrophique sur le plan humain. Une part importante de la population et des classes moyennes s’est réfugiée à l’étranger. Et presque tous ceux qui sont restés, y compris le rameau chiite des Alaouites au pouvoir et les chrétiens, ne suivent Assad que parce que c’est le plus fort et un moindre mal par rapport aux islamistes. Mais presque tous ont subi eux-mêmes, ou par leurs familles, arrestations, tortures et souvent exécution. Donc il n’est pas certain que du sommet au bas de la hiérarchie sociale on souhaite une nouvelle guerre. Mais on n’a pas le choix : c’est l’Iran qui commande.

La guerre a d’ailleurs commencé puisqu’Israël bombarde déjà des installations iraniennes en Syrie. Cela obligera un jour ou l’autre la Russie qui protège le ciel syrien à intervenir. À contrecœur probablement. Ils arrêtent déjà une partie des missiles israéliens, mais que se passera-t-il s’ils abattent un de leurs avions ? Les Israéliens résisteront-ils à la tentation de représailles ?

Hors Iran, le principal pays chiite par sa population est l’Irak. L’Iran a veillé à resserrer les liens religieux avec l’église (le mot n’est pas totalement inapproprié) de la majorité chiite et a gardé des liens avec ses puissantes milices. En sens inverse, les chiites irakiens sont arabes et non perses, et ont participé sans se rebeller à l’armée irakienne lorsqu’elle a attaqué l’Iran en 1980. Mais c’était du temps de Saddam, la situation a beaucoup évolué depuis et finalement l’Irak devrait être allié ou neutre dans cette éventuelle guerre. Même dans ce dernier cas, il serait bien utile à l’Iran pour les contacts avec l’extérieur.

Les chiites du Liban, pendant longtemps petite minorité défavorisée, approchent maintenant de la majorité démographique notamment du fait de l’émigration chrétienne. Sa milice est officiellement tolérée à côté de l’armée libanaise, et reçoit un matériel iranien moderne notamment des missiles pointés sur Israël. Là aussi le cycle provocation–représailles peut se lancer à tout moment, par accident ou avec une arrière-pensée politique libanaise ou israélienne.

Les chiites, variante « houtie », du Yémen sont déjà en guerre avec l’appui de l’Iran contre l’Arabie appuyée par l’Amérique. Donc là aussi la guerre a commencé.

Les autres groupes chiites s’échelonnent le long du golfe persique (pardon, du « golfe arabique » … il y a déjà une guerre du vocabulaire). Ils n’ont pas de puissance militaire mais l’exaspération et la répression peuvent entraîner des attentats, qui eux-mêmes…

Hors Moyen-Orient, les autres pays ne sont pas directement partie prenante, ou sont sans influence comme l’Europe. Mais ils peuvent avoir des arrière-pensées et certains peuvent être tentés par les bénéfices à tirer d’éventuelles hostilités. Certains s’interrogent sur les idées turques ou chinoises.

En fait les idées ne se préciseront que lorsque l’on saura quelle forme prendra le conflit. Elle ne sera probablement pas classique, puisque les deux principaux intéressés à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

Et puis, de quelle guerre parle-t-on ?

L’Iran est un grand pays tant par sa population que par sa superficie. Il comprend des déserts et des montagnes. En outre, si l’armée iranienne est gênée par les sanctions, son personnel est tout à fait qualifié. Bref l’Iran ne serait pas facile à envahir et encore moins à contrôler par les Américains, même aidés par les Israéliens et les Séoudiens. Les Israéliens peuvent aider sur le plan technologique, les Séoudiens par leur position géographique, mais rien de plus si on en juge par leurs difficultés militaires au Yémen.

De plus Donald Trump s’est dit toujours opposé à l’envoi de troupes américaines à l’étranger, ce en quoi il a probablement raison tant d’un point de vue électoral que du point de vue efficacité.

En effet, les Américains n’ont pas brillé sur le terrain en Irak ou en Afghanistan, bien qu’ils aient plutôt été bien accueillis au départ par une partie de la population soulagée du départ de Saddam ou des talibans.

Il y a de multiples raisons à cela mais je voudrais insister sur une rarement citée : le vase clos culturel. Combien de militaires de haut ou moyen rang avaient une connaissance de l’histoire de ces pays et notamment des racines de l’antiaméricanisme ? Du troufion de base au général, combien avaient une connaissance de l’islam local (ou plutôt des islam locaux) ? Combien avaient une connaissance de l’arabe, sans parler des langues locales comme le kurde et les diverses langues de l’Afghanistan ?

Il a fallu paraît-il deux ans pour qu’arrive aux fantassins américains en Irak un petit carnet expliquant comment dire en arabe « haut les mains » et autres expressions basiques. Consciemment ou inconsciemment beaucoup d’Américains imaginent que tout le monde parle anglais. Et du coup n’apprennent plus les langues étrangères.

Ce faisant, ils se mettent entre les mains d’interprètes ou d’affairistes. Or les interprètes peuvent trahir soit par conviction personnelle, politique, patriotique ou religieuse, soit parce que l’adversaire menace sa famille. Quant aux affairistes, ce qui les intéresse c’est l’argent ou le matériel de l’armée américaine, ou encore de mener au pouvoir tel groupe, ce qui n’est pas forcément souhaité par la population, ce qui se retourne contre les Américains.

Bref, même s’il devait y avoir une guerre, on ne verra pas de débarquement américain en Iran. Par contre on pourrait voir un débarquement iranien dans les Emirats ou en Arabie !

En attendant on se dirigerait plutôt vers une guerre aérienne et navale avec notamment le blocage du détroit d’Ormuz. Mais sans destruction des sites iraniens de fabrication des bombes atomiques, qui sont depuis très longtemps très profondément enfouis dans la roche. Faute de résultats décisifs, les va-t-en-guerre des deux camps chercheront autre chose, peut-être une intervention israélienne en Syrie qui pousserait la Russie à intervenir.

Les Américains vous diront que leur action va pousser la population iranienne à se révolter contre le régime. Peut-être. Mais les Iraniens sont patriotes et l’appareil répressif du pouvoir islamiste ne serait pas forcément anéanti par quelques bombardements.

Quid de l’Europe et de la France ? Notre Jupiter national fait ce qu’il peut pour éviter l’incendie. En homme cultivé, Emmanuel Macron sait que la guerre de 14–18 fut accidentelle mais catastrophique, avec notamment la fin du français langue internationale, l’hégémonie américaine remplaçant celle de l’Europe. Et la montée du Japon dont l’orgueil le mènera à attaquer les États-Unis une vingtaine d’années plus tard.

Et on voit bien les candidats à la succession des États-Unis ou du Japon d’hier. Certains acteurs ont « un rôle » à tenir et ils se croient hors de portée (Les États Unis et la Russie) ou ont besoin d’un coup d’éclat (Netanyahou, MBS..).

Trump et Poutine ont certes derrière eux des états-majors expérimentés, mais le précédent de la première guerre mondiale montre que n’est pas suffisant pour éviter les conflits.

Comment persuader les va-t-en guerre que ce ne sont pas eux qui tireront les marrons du feu ?

Yves Montenay

7 commentaires sur “Une guerre entre les États-Unis et l’Iran ?”

  1. Je suis d’accord sur 2 points : Trump n’interviendra pas sauf accident sans doute évitable grâce à l’information galopante. Concernant l’intervention en Irak j’ai toujours pensé que Chirac a eu tort de ne pas y aller en compagnie des Anglaise. Français et Anglais étaient mieux armés pour intervenir dans des pays qu’ils connaissent bien.

  2. Merci pour cet angle de vue (format grand angle) et permettre une discussion
    Deux commentaires :
    a) Netanyahou et une partie importante de la population d’Israël sont obnubilés par le danger iranien (sentiment entretenu par le discours), par contre les palestiniens n’ont jamais été un sujet de crainte pour les israéliens, ils n’ont aucun poids stratégique. Ne sont-ils pas juste « une irritation »?
    b) Le jeu des alliances peut se comparer à 1914 ou 1939? Mais n’est-il pas beaucoup plus comparable aux 50 années de guerre froide, où les USA et l’URSS se battaient par alliés/acteurs interposés et faisaient tout pour ne pas se trouver en direct frontalement.
    Merci encore pour cet texte

    1. Je suis assez d’accord. Une nuance pour le militaire : je crois que les alliés des États-Unis, qui sont les principaux va-t-en-guerre, n’ont pas les moyens aériens suffisants pour mener la guerre seuls

  3. Je ne comprends pas pourquoi américains et russes ne se mettent pas d’accord pour agir ensembles contre l’islamisme plutôt que de s’opposer entre eux comme du temps révolu de la guerre froide.

    1. Moi non plus.
      Explication très partielle : Poutine marche sur des œufs, car il a lui-même un important problème musulman chez lui (15 % de la population, dont beaucoup d’islamistes dans le Caucase), Quant à Trump, il me semble avoir de bonnes relations avec l’Arabie, bien qu’il n’aie plus besoin de leur pétrole. Mais il a peut-être besoin de leurs commandes d’armes.

  4. Deux explications:
    Les USA veulent absolument contrôler aussi la Méditerranée alors que la marine russe a son seul port d’attache méditerranéen en Syrie et veut absolument le garder.
    Les deux projets de gazoducs Iranien et séoudien passent par la Syrie. Mais la Russie n’a guère intérêt à ce qu’il y ait de nouveaux fournisseurs de l’Europe et sait qu’une situation conflictuelle locale en empêche la réalisation.
    Pendant ce temps la Chine qui a loué à Djibouti un bout de terrain pour s’implanter militairement dans la région devient partenaire de l’Arabie et trace avec le Pakistan et l’Iran un triangle en mer d’Arabie que l’Inde, qui se sent visée, ne voit pas d’un très bon œil.

    1. Je suis bien d’accord qu’il y a de multiples facteurs et variables, ce qui rend d’ailleurs la situation encore plus inextricable

Laisser un commentaire