le francais au maghreb

Le français au Maghreb face à l’offensive anglo-arabo-islamiste

A la surprise générale, le français est toujours bien implanté au Maghreb à bientôt 60 ans des indépendances. Mais il fait face actuellement à une offensive vigoureuse.

Pour en comprendre le contexte, il faut commencer par un bref historique du Maghreb.

Le Maghreb des Barbaresques

Pendant des siècles, le Maghreb était la base des « Barbaresques » qui venaient razzier les côtes chrétiennes, emmener leurs habitants en esclavage pour souvent les revendre aux œuvres catholiques qui venaient les racheter.

C’est ce qui explique la présence de tours de guet sur les côtes chrétiennes et la localisation sur les hauteurs des villages de pêcheurs.

Cette activité de razzia a duré jusqu’au début du dix-neuvième siècle et s’est terminée lorsque les bateaux barbaresques ne pouvaient plus monter à l’abordage des bateaux chrétiens « de haut bord », notamment militaires.

Ce temps des Barbaresques, qui est vécu au Maghreb comme une période glorieuse, a probablement joué psychologiquement dans la colonisation française.

Avant cette dernière, le Maghreb était composé de deux États séparés par la future Algérie.

Le Maroc était un royaume indépendant, avec des frontières variables. Le centre du pays était sous l’autorité d’un sultan légitime depuis des siècles, et n’avait notamment jamais été soumis à l’empire ottoman, ni à une autre puissance étrangère.

La Tunisie était un pays de l’empire ottoman, mais qui avait une autonomie quasi totale et également une personnalité historique bien marquée.

Entre ces deux pays il y avait « la régence d’Alger » dépendant théoriquement de l’empire ottoman, mais en pratique entre les mains des descendants des premiers Turcs installés depuis le 15è siècle. Son autorité directe était limitée à la région d’Alger. Le reste du pays était composé de tribus indépendantes et rivales payant un tribut à quelques garnisons turques. Les Kabyles avaient même eu des rois.

L’arrivée des Français

Les Français débarquent en 1830, occupent la régence d’Alger et au bout de quelques années commencent la conquête du reste de la région comprise entre le Maroc et la Tunisie et descendent vers le sud jusqu’à Tamanrasset.

Les Français baptisent « Algérie » ce très vaste territoire qui n’avait pas d’histoire commune, en fixe les frontières et en font des départements français (« l’Algérie française »).

Les lois françaises s’appliquent pour ceux qui choisissent la « pleine » nationalité française, c’est-à-dire les Pieds-noirs (très majoritairement espagnols, italiens et maltais) et les Juifs maghrébins.

Par contre seule une poignée de musulmans l’acceptent, les oulémas craignant une législation non islamique. Je laisse de côté les controverses sur cette époque historique dépassée.

La Tunisie et le Maroc deviennent des protectorats, c’est-à-dire que les dirigeants traditionnels restent en place, avec des pouvoirs très limités certes, mais cela entretient une continuité juridique qui va faciliter des indépendances sans grand problème. Contrairement, bien sûr à l’Algérie où il faudra 8 ans de guerre pour la séparer de la France dont elle faisait juridiquement partie.

Ce contraste entre l’accession aux indépendances pèse encore psychologiquement aujourd’hui sur l’attitude envers le français.

 

La « grande coopération » puis l’arabisation

Pendant la colonisation, l’enseignement était conçu pour « les Européens », juifs maghrébins compris. Il était en français et seul un petit nombre de musulmans le suivaient, tandis que l’enseignement coranique perdurait, prolongé pour les quelques futurs « lettrés » en religion.

La majorité des francophones non musulmans, ainsi qu’une partie de l’élite francophone musulmane, ont quitté le Maghreb après l’indépendance, assez rapidement en Algérie ou progressivement en Tunisie et au Maroc, un groupe relativement important restant toutefois dans ce dernier pays.

Les indépendances laissent donc des pays peu scolarisés, mais en français. Cette élite francophone fait face à une élite musulmane lettrée en arabe.

Les pays du Maghreb demandent et obtiennent un appui massif de la France à leur scolarisation. C’est « la grande coopération ». Faute d’enseignants arabophones, la scolarisation se fait en français pendant 15 à 20 ans, élargissant l’élite francophone qui, étant position de direction dans les domaines administratifs et technique, va former à son tour des employés à l’usage du français, même à l’époque de l’arabisation de l’enseignement.

Cette arabisation est décrétée sous des prétextes nationaux et religieux, et avec une certaine hypocrisie, les responsables qui la demandent envoyant leurs enfants dans les écoles francophones.

C’est un fiasco :  les enseignants venant dans un premier temps d’Égypte amènent des idées islamistes et mettent en œuvre des méthodes d’apprentissage passives, par exemple apprendre les manuels par cœur. Les élèves abandonnent massivement l’enseignement public et parlent et surtout écrivent mal tant l’arabe que le français, enseigné quelques heures par semaine à partir du milieu du primaire.

Le français, nécessité professionnelle

Dans l’ensemble du Maghreb, les langues parlées sont d’abord « la darija » longtemps appelée « arabe dialectal » mêlant arabe, vocabulaire dérivé du français et racines berbères.

Viennent ensuite les différentes langues berbères dont le plus important en Algérie est le kabyle (avec un fréquent bilinguisme kabyle–français qui irrite des arabophones) et enfin le français. À l’écrit, l’arabe standard et le français sont en concurrence, avec une apparition de l’anglais.

Aujourd’hui, le français est la langue maternelle d’une minorité de la population et la langue de travail d’une grande partie.

Maîtriser français est une nécessité professionnelle, et les écoles privées d’informatique, de comptabilité, de marketing… se sont multipliées. Toutefois certaines entreprises notamment américaines mais également françaises ont tendance à passer à l’anglais ce qui pourrait bouleverser cet enseignement privé.

Une première tentative de remplacer le français par l’anglais a eu lieu en Algérie vers 1995. Cela a été un échec, et il a fallu monter à la hâte des cours de français pour que les élèves puissent trouver un emploi.

Mais la pression a augmenté depuis.

L’enjeu de la bataille actuelle : la langue d’enseignement à l’université

Dans les universités maghrébines, certains programmes sont en arabe notamment le bloc religion–droit puisque le droit islamique est religieux tandis que les matières scientifiques sont en français, ce qui perpétue la division linguistique de l’élite.

À cela s’ajoute que maintenant beaucoup de maghrébins font leur « 3e cycle » (master, doctorat…) en pays anglophones, ou en France en anglais, et qu’il y a donc maintenant une « super élite » bilingue française-anglais, voire trilingue avec l’arabe standard réservé à certaines professions et à une partie discours officiels.

Les étudiants de familles non francophones allant dans universités scientifiques ont donc un problème d’adaptation au français.

Pour résoudre ce problème, il y a trois solutions :

  • soit franciser l’enseignement des sciences dans le secondaire, c’est l’option marocaine retardée de 2 ans par les islamistes, et encore vivement attaquée par ces derniers,
  • soit passer à l’anglais dans le supérieur, donc un jour ou l’autre remplacer le français par l’anglais comme première langue étrangère dans le primaire et le secondaire;
  • Soit passer à l’arabe standard dans le supérieur, ce qui est réclamé pour le principe, mais sans grande conviction semble-t-il.

Dans ce contexte, le ministre algérien de l’enseignement supérieur, profitant de la polarisation actuelle sur d’autres problèmes, a proclamé l’anglicisation de l’enseignement supérieur et des documents administratifs avant de revenir partiellement en arrière le 1er août 2019.

Le débat s’est donc brusquement amplifié dans les médias et notamment sur les réseaux sociaux, dont on constate une fois de plus l’importance dans l’ensemble de la planète.

Les arguments en présence

Les échanges d’arguments sont classiques, et rappellent ceux auxquels nous sommes habitués en France.

Sur l’anglais :

  • son caractère prétendument « universel ». S’il est exact que l’anglais est très répandu dans certains milieux et certains pays, aucune langue n’est aujourd’hui universelle comme tout voyageur peut le constater, par exemple avec les Japonais de bon niveau (hors métiers internationaux) qui ont appris l’anglais à l’école mais sont incapables de tenir une conversation.
  • Le fait que « la recherche scientifique se fasse dans cette langue dans le monde entier ». C’est exact pour les publications et une grande partie des échanges internationaux, mais ne concerne pas le travail interne des équipes. De toute façon, ça ne concerne qu’un petit nombre d’étudiants de 3e cycle.
  • De même, l’argument « l’anglais, facteur de développement » ne résiste pas aux comparaisons internationales notamment en Afrique, voir les travaux du Centre d’étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF).
  • s’y ajoutent des arguments « classiques » : « l’anglais n’est pas la langue du colonisateur » et les Français l’adoptent en France. J’ai d’ailleurs noté l’intervention d’un Français : « je reviens d’Athènes, le français y est rare, vous avez bien raison de passer à l’anglais », comme si le globish d’un hôtelier athénien devait déterminer la langue d’un étudiant algérien !
  • Enfin, en fond de décor, l’argument islamiste : le français est une langue impie, contrairement à l’anglais « qui est neutre ». Les puissants réseaux financiers et médiatiques de l’Arabie et des émirats sont à la manœuvre et auraient inspiré le ministre.

Pour le français :

  • Les étudiants connaissent déjà le français, certes plus ou moins suivant leur classe sociale, et très peu l’anglais, idem pour les enseignants et toute la documentation. Et la plupart des familles ont des cousins en pays francophones : France, Belgique, Québec. Et les États voisins du Maghreb comme de l’Afrique subsaharienne, sont « francophones ».
  • Le français n’est donc pas « la petite langue régionale » du culte décrite par des électeurs de l’anglais. Le français n’est donc pas « la petite langue régionale »  décrite par des laudateurs de l’anglais, voir également les travaux du CERMF.
  • Bref, le français est une langue algérienne, pas l’anglais.

 

Le français à la merci des bouleversements politiques

Après une arabisation politique et catastrophique, les francophones maghrébins craignent d’être encore une fois victimes de décisions politiques irresponsables. C’est arrivé à Madagascar et en Guinée, où les dégâts à l’éducation nationale ne sont toujours pas rattrapés, et au Rwanda.

Au Maroc, le roi a tranché en faveur du français, mais Benkirane, tribun très populaire et ancien premier ministre islamo-royaliste (les autres islamistes boudent le politique) continue à ameuter les populations contre cette « loi de mépris de l’islam ».

En Algérie, c’est le vide politique. Mes amis algériens parfaitement francophones ont actuellement d’autres priorités que de s’intéresser à cette question. J’espère qu’elle pourra être oubliée dans quelques semaines, et je parie sur l’inertie bureaucratique algérienne pour limiter les éventuels dégâts.

Ce n’est en effet pas la première loi visant le français, dont la plupart n’ont pas eu de suite concrète, sauf, hélas, celle sur les écoles privées obligées de suivre strictement le programme national du moins pendant l’horaire officiel.

Il est toujours navrant de voir des politiciens prendre des décisions contraires au développement de leur pays et brimer une partie de leur population pour des raisons idéologiques.

Yves Montenay

 

PS : cet article reprend l’essentiel de mon émission du 2 septembre à Radio Courtoisie pendant laquelle j’ai répondu aux questions d’Albert Salon, président d’Avenir de la Langue Française (ALF).

5 commentaires sur “Le français au Maghreb face à l’offensive anglo-arabo-islamiste”

  1. Concernant l’ouverture au monde qu’apporte le français, les Chinois, très présents économiquement en Algérie, y communiquent et y travaillent quasiment exclusivement en français, pour le moment du moins.

    1. Merci pour ce témoignage important. C’est une question que je pose dans tous les pays francophones, mais malheureusement les géographes ou linguistes sont rarement au courant du langage des affaires !!!

      J’ai toujours pensé qu’il serait logique que l’on retrouve en Afrique les nombreux Chinois qui apprennent le français, à commencer par les étudiants à l’Ecole Centrale Paris venant de Centrale Pékin que je connais bien pour les avoir guidé dans Paris et leur avoir présenté l’histoire et l’économie française

  2. Reste à voir si le français pourra bénéficier de la « solidarité européenne », si nos « partenaires européens » se lèveront comme un seul homme pour défendre les positions d’une des langues emblématiques de l’Europe. Personnellement, je ne me fais aucune illusion à ce sujet : comme ils l’ont déjà fait au Rwanda, ils pousseront à la roue de l’anglicisation dans le Maghreb, et se félicitent de la dégringolade du français.

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