Interprétation des textes du Coran

Effervescence universitaire autour de la naissance de l’islam

La masse des musulmans s’appuie sur des traditions immuables, mais on n’échappe pas à son époque et les disciplines historiques au sens large du terme remettent en question le récit de la naissance de l’islam, qui est justement le fondement de ces traditions. Pour l’instant l’effervescence intellectuelle autour de cette question n’a pas atteint la masse des croyants.

Une partie importante de la vie quotidienne des musulmans et plus encore de leur vie religieuse se fonde sur le Coran. Ou du moins sur ce qu’on imagine qu’il contient, car en fait peu de gens le comprennent.

Problème de langue d’abord, un arabe très archaïque par rapport à celui aujourd’hui, d’autant que la plupart des musulmans ne parlent pas arabe.

De plus, pour les bons arabisants, il y a aussi le problème de la compréhension des paraboles et des métaphores. Sans parler des allusions à des événements ou à des croyances d’époques anciennes.

Le Coran, un texte aux interprétations multiples

De nombreux lecteurs trouvent dans le Coran des phrases hostiles aux non-musulmans et notamment aux juifs, tandis que d’autres sont sensibles à celles évoquant la paix et l’amour. Et je ne parle que des citations exactes et sérieuses, car il y en a beaucoup de fantaisistes, lancées par exemple par des imams ignorants.

Difficile de s’entendre quand on parle du même texte de façon aussi différente.

 

Les violences qui résultent de ces divergences rappellent les guerres de religion européennes à la naissance du protestantisme.

Le croyant de base a été élevé dans un sens ou dans l’autre, suivant son pays d’origine ou sa famille. Ensuite il s’y tient et considère les autres interprétations comme le fait de « mauvais musulmans » ou « d’ignorants » et ne se lance pas dans l’examen critique des textes que, de toute façon, il ne connaît en général pas.

Une orthodoxie solidement implantée

Que connaît en effet musulman « de base » ? En général ce qu’il a appris à l’école et que les imams lui répètent par morceaux tous les vendredis. C’est-à-dire, au mieux, quelques extraits du Coran, « la Sira » qui décrit la vie de Mahomet et quelques hadits.

Le prêche du vendredi est l’occasion de citer les extraits du Coran. Le choix de l’imam (verset dur ou tolérant) est fondamental, mais varie bien sûr d’une mosquée à l’autre. Sauf dans les pays où le prêche se borne à la lecture d’un document envoyé par l’autorité politique.

La Sira est-elle historique ou légendaire ? Pour le croyant de base, c’est la vérité tout court.

En deux mots – que mes amis musulmans ou historiens spécialisés m’excusent pour ce raccourci – tout croyant apprend que Mahomet est d’abord un prophète recueillant la parole de Dieu qui lui fait créer une nouvelle religion prolongeant le judaïsme et le christianisme, puis un chef d’État continuant à recevoir la parole de Dieu pour les dispositions gouvernementales, notamment sociales et juridiques…) : j’en parle plus en détail dans mon livre « Nos voisins musulmans, du Maroc à l’Iran 14 siècles de méfiance réciproque ».

Les « hadiths » sont des citations de paroles de Mahomet qu’il aurait prononcé devant tel fidèle. Ils ont été écrits longtemps après la mort du prophète, puis triés et classés par degré vraisemblance.

Le musulman « de base » ne connaît donc finalement pas grand-chose de sa propre religion, et ce qu’il en connaît vient souvent du pouvoir politique via les programmes scolaires ou via les instructions données aux imams. Aujourd’hui, cette connaissance est complétée ou déformée par les télévangélistes en général dépendant de l’Arabie, donc wahhabites.

D’où finalement une vue traditionaliste à des degrés très divers selon les pays, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique subsaharienne et étant plus « modérés », pour diverses raisons, dont leur ignorance de langue arabe. Leurs gouvernements sont en général éloignés du wahhabisme … sauf intérêt financier.

Mais également un bouillonnement intellectuel : comment lire le Coran ?

Rachid, Benzine-islamologue
Rachid Benzine, islamologue (historiendes-rencontres-Obs-Bruxelles-2016)

Pour Rachid Benzine, notamment auteur du livre « Finalement il y a quoi dans le Coran ? » (La Croix du 26 avril 2018), l’urgence est de faire une lecture critique du Coran. Cet article vise l’antisémitisme musulman, mais l’approche est valable pour bien d’autres questions.

Le Coran comprend d’une part plusieurs passages positifs sur « les fils d’Israël » et d’autre part des malédictions qui rappellent celle du christianisme des premiers siècles.

Une partie se rapporte à des conflits entre les tribus juives et Mahomet, ce qui mène l’auteur à une réflexion générale : « le Coran  étant la parole de Dieu est applicable en tous lieux et à toutes les époques, mais pas avec la même lecture : les Arabes du VIIe siècle ne vivaient pas comme nous et il ne sert à rien de reprendre les problèmes d’alors ».

Et l’article termine par un appel aux imams : n’enfermez pas les fidèles dans un processus de victimisation mais apprenez-leur à lire le Coran d’un œil critique.

Cet auteur représente un courant d’intellectuels, musulmans ou non, qui distingue les grandes lignes de la foi des arguments et exemples qui étaient nécessaires pour convaincre des Arabes d’il y a bientôt 1500 ans.

Ce courant prolonge les réflexions qui traversent les communautés musulmanes des pays occidentaux, notamment la France, depuis les attentats de ces dernières années.

Et comment le traduire ?

Selon la tradition en place, le Coran ayant été transmis en arabe à Mahomet, toute traduction n’est donc plus la parole de Dieu. La question se pose néanmoins car 80 % des musulmans ne parlent pas arabe et davantage encore ne le lisent pas. Enfin, le toute façon, le texte d’origine n’est pas compréhensible la plupart des arabophones.

Ce n’est donc pas ce texte qui circule dans le monde musulman, surtout non arabophone, mais un texte modernisé dans lequel on a rajouté dans le texte arabe des signes supplémentaires (par exemple les points permettant de distinguer plusieurs consonnes) qui n’existaient pas à l’époque, ce qui a obligé à choisir entre plusieurs interprétations de certains mots.

Certes la tradition a tranché, mais cela n’empêche pas les érudits, et notamment les traducteurs, de se demander si on a choisi les bons termes. À cela s’ajoutent les difficultés d’interprétation signalées plus haut ce qui fait qu’il existe deux sortes de textes, le littéral (le seul officiel bien sûr) et ceux qui sont complétés par des commentateurs qui tentent d’expliquer le sens de nombreuses phrases.

Le Coran traduction de Régis BlachèrePersonnellement, je dispose de la traduction de Régis Blachère, réputée très littérale, mais où la moitié de chaque page consiste en notes commentant l’interprétation française choisie.

Cela casse bien sûr la lecture et ne peut rendre un des aspects du Coran qui est ressenti comme une sorte de poème par beaucoup de musulmans : « c’est tellement agréable à écouter qu’on sent bien que c’est la parole de Dieu ».

Je transmets ici le sentiment non seulement du croyant « de base » mais aussi celui d’intellectuels arabes non-spécialistes du texte. En cela, le Coran respecte bien la tradition d’une époque où la poésie était à l’honneur et donnait lieu à des concours.

Et l’on trouve dans ces problèmes de traduction le reflet des différentes thèses sur la façon dont le Coran a été écrit après la mort de Mahomet, puisque la tradition nous dit qu’il ne faisait que le réciter par morceaux à des fidèles, dont certains auraient pris des notes. Auraient-elles été rassemblées rapidement ou au contraire 2 siècles plus tard (pour la tradition, les copies officielles ont été diffusées en 647 soit 15 après la mort de Mahomet).

Je vous épargne les discussions contradictoires qu’entraîne cette incertitude, pour l’instant limitée aux milieux universitaires puisque seule la tradition est enseignée.

De toute façon les méthodes modernes d’analyse de textes, en usage depuis longtemps pour la Bible, viennent à peine d’être appliquées au Coran (« On ne dissèque pas un texte de Dieu ») par les universitaires musulmans.

C’est à peine plus ancien pour les non-musulmans du fait du caractère « délicat » de cette question : une accusation de blasphème est toujours possible…

Il y a même un courant remettant totalement en cause la tradition

Enfin, d’autres courants sont beaucoup plus radicaux et estiment que des textes traditionnels, Coran, Sira, hadits ont été écrits non pas quelques années après la mort de Mahomet (comme les Évangiles après la mort de Jésus), mais beaucoup plus tardivement, au moins deux siècles plus tard sans parler de tous les commentaires qui ont suivi.

Les textes de la tradition actuelle auraient été créés pour légitimer la direction des Arabes sur les peuples conquis, et même, pendant un certain temps, celle des Arabes sur les nouveaux convertis.

Le grand secret de l’islam (Olaf)
Le grand secret de l’islam (Olaf)

Les historiens les plus radicaux vont même jusqu’à dire que le Mahomet de la Sira n’a pas existé. Quelques arguments : la description qui est faite de la Mecque dans le Coran ne correspond pas à cette ville, les premières mosquées étaient tournées en direction de Jérusalem etc. Ce que je ne suis bien entendu pas en état de vérifier !

Une position intermédiaire, celle de Jacqueline Chabbi par exemple, est de pointer les vraisemblables erreurs et les anachronismes de la tradition.

Un autre courant se polarise sur l’arabe du Coran et y trouve de nombreux emprunts (fidèles ou déformés) de la langue dominante d’alors, l’araméen ou ses variantes, qui était aussi la langue de Jésus.

D’où des conclusions opposées : pour les sceptiques, le Coran serait un simple recueil des textes circulant à l’époque autour du christianisme et du judaïsme, pour les croyants une illustration du « prolongement » des religions précédentes.

Bien entendu, je ne veux pas entrer dans ces multiples querelles qui non seulement me dépassent, mais ne me paraissent pas influencer la géographie humaine actuelle.

Un bouillonnement universitaire sans conséquence directe

Mon travail est de décrire les pensées et les actions des hommes, pas de les juger. Et cela d’un point de vue de géographie humaine et de démographie, c’est-à-dire en en pensant à la masse de telle ou telle population, et non à des courants universitaires. Sauf bien sûr s’ils doivent avoir des conséquences touchant justement la masse de cette population.

Actuellement seule la tradition est transmise à la masse des croyants, et les médias arabes modernes poussent plutôt au contraire de la critique historique. Qu’ils reflètent les opinions de Frères musulmans ou celle des wahhabites, ces médias prônent le retour à la lettre des textes sans s’interroger sur leur nature.

L’école publique arabe est dans cet esprit, encore accentué par la formation massive d’étudiants dans les universités d’Arabie par une très généreuse distribution de bourses. Ces étudiants revenant dans leur pays et bénéficiant de l’appui de ces médias sont en train de menacer les États « tranquillement » musulmans.

Les réseaux sociaux arabes vont souvent dans le même sens, mais certains d’entre eux, « occidentalisés », sont plus ouverts.

Cela permettra-t-il à ces controverses de gagner certaines franges du monde musulman, notamment là où existe la liberté d’information et où l’enseignement ne reprend pas la tradition ? C’est-à-dire en pratique en dehors des États musulmans, notamment en Occident. Si cela se produisait, ce qui n’est pas le cas massivement pour l’instant, cela pourrait gagner ensuite les franges occidentalisées du monde musulman.

Mais, dans ce cas, cela pourrait déclencher une réaction populaire de sens inverse. Bref, pour l’instant, on ne voit pas la concrétisation du rêve de certains de moderniser leur religion, voire de la bouleverser, comme en rêvent d’autres.

Pour l’instant…

Yves Montenay

8 commentaires sur “Effervescence universitaire autour de la naissance de l’islam”

  1. Article très intéressant et très instructif. Merci. Je reste un peu perplexe sur l’affirmation que l’Asie du Sud-Est serait plus modérée dans son propre Islam. Le massacre de Bali a été terrifiant. Et les réseaux de Daesh se sont transférés dans cette région. Rien ne peut donc nous assurer que l’Indonésie, ou la Malaisie, ne seront pas touchés un jour par un fanatisme politico-religieux massif….

    1. Ce n’est hélas pas contradictoire.

      Le fait que la population dans son ensemble soit plus modérée que celle de l’Arabie (pour prendre un cas extrême) n’empêche malheureusement pas le diffusion du terrorisme, et même des victoires locales comme celle de l’adoption de la charia dans le nord semi autonome de l’île de Sumatra, ou la défaite électorale du candidat chrétien à la mairie de Jakarta

  2. Juste une petite info pour les personnes intéressées par la place de l’Islam en Asie: jeudi 26 septembre à 18h30, Asialyst coorganise avec l’Institut des langues et civilisations orientales une conférence gratuite sur l’islam en Asie et son rôle dans la gouvernance politique. Premier volet d’un cycle en 3 rencontres.La Conférence aura lieu à l’auditorium de l’Inalco à Paris.Voir le site web suivant:
    https://asialyst.com/fr/2019/09/10/conference-26-septembre-islam-asie-quelle-gouvernance-politique/

  3. Je tique sur un de vos termes celui de « télévangéliste » qui porte à confusion dans votre article. L’évangéliste parle de l’évangile. Le préfixe « télé » indiquant le mode de diffusion du message évangélique et non celui de l’islam. Il est a porter a votre crédit qu’il n’existe pas de terme synonyme en Français ( peut être en arabe …..).

    1. Vous avez raison. Toutefois le terme « évangéliser » a pris un sens plus large dans le vocabulaire courant : convertir à un nouveau comportement religieux ou pas. Historiquement le terme « télévangéliste » s’est répandu à partir des prédicateurs protestants et a gagné des cercles de plus en plus large.

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