anglicisation au Maghreb

L’anglicisation au Maghreb est une erreur stratégique

Amis Maghrébins, j’en suis convaincu, vous angliciser serait une erreur stratégique.

Le 21 juillet 2019, le ministre de l’enseignement supérieur algérien, Bouzid Tayeb, décidait de passer à l’anglais les secteurs l’enseignement supérieur algérien actuellement en français.

Après la controverse qui s’en est suivie, il aurait reculé et précisé que cela ne visait que les en tête des documents officiels, qui seraient maintenant en anglais et en arabe seulement.

Ce n’est qu’un des épisodes du grignotage et parfois de l’attaque frontale du français au Maghreb.

Cela sous le prétexte de modernité, mais qui en fait pourrait accentuer encore plus le déclassement économique et culturel de la région… et les divisions internes de chaque pays.

Amis Maghrébins, vous avez entre les mains un trésor bien plus important que le pétrole ou le phosphate. Certains d’entre vous veulent le brader, ce qui aggravera encore vos problèmes !

Il s’agit de la langue française : sans elle, fini les postes non seulement dans vos pays mais aussi dans tous les pays francophones, et, ce qui est moins connu, dans tous les autres pays, anglophones compris.

En effet dans ces derniers, c’est le français qui vous fait passer devant les Américains ou autres anglophones en général monolingues !

Et à part cet intérêt très direct du français, il vous apporte beaucoup d’autres choses. Et ça ne dispense pas d’apprendre en plus l’anglais ou le mandarin si nécessaire… comme on le fait dans la plupart des pays du monde

Bref remplacer le français par l’anglais va entraîner du gâchis, vous faire perdre des débouchés, tandis que les avantages ne touchent que quelques métiers et peuvent être acquis une autre façon.

Remplacer le français par l’anglais, un gâchis d’apprentissage et de temps

Dans les années 1970, l’arabisation a été un premier gâchis

N’oubliez pas l’échec de l’arabisation

L’argument était : l’arabe est la langue nationale et celle de l’islam. Il faut donc que l’enseignement primaire et secondaire, et une partie du supérieur, soit en arabe. Mais pourquoi ?

La grande majorité des musulmans n’a pas l’arabe comme langue officielle, mais le turc, le malais, l’ourdou… ce qui ne les empêche pas d’être des croyants.

Comme en Malaisie ou au Pakistan, on ne parlait pas arabe dans les familles maghrébines, mais la darija ou une langue berbère et parfois le français.

Lors de mon premier voyage au Maroc, avant la scolarisation de masse, j’entendais : « Hier il y a eu un discours du roi (en arabe littéraire), je n’ai rien compris. Je suppose qu’il annonçait un nouvel impôt ».

L’arabisation quasi totale de l’enseignement a eu une autre mauvaise conséquence : diviser les élites et la nation.

Les étudiants formés en arabe ne peuvent pas travailler dans beaucoup d’entreprises, et il fallut faire des cours de rattrapage en français, comme cela a été massivement cas en Algérie après l’introduction ratée de l’anglais vers 1995.

Et au sommet de l’État, on se parle souvent discrètement en français, même si on est officiellement partisan de l’arabisation.

Bref, tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que l’arabisation de l’enseignement fut une catastrophe, et on entend souvent « nous avons formé des analphabètes dans les 2 langues ».

Votre apprentissage du français est déjà fait, profitez-en

Officiellement, le français est une langue étrangère au Maghreb. Mais c’est une fiction. Bourguiba, le grand nationaliste et premier président de la Tunisie disait déjà « le français n’est pas de langue étrangère ».

signalisation multilingue au maghreb
Signalétique multilingue en Algérie

D’ailleurs quand je suis au Maghreb et que j’interroge des citoyens de base en faisant semblant d’être étonné par le décor largement francophone, on me répond : « c’est notre 2e langue officielle ». C’est faux, mais cela reflète le sentiment populaire.

Résultat : tout le monde a une certaine connaissance du français, qui serait assez bien connu par 60 % des Marocains par exemple, du moins à l’oral.

« La pratique du français chez les étudiants de l’université de Bejaia en Algérie. » | Gerflint Synergies Algérie n°20 – 2013

À l’écrit, ça dépend des familles et des écoles choisies : il y a beaucoup d’enseignement privé francophone de la maternelle au supérieur.

Et, en entreprise, le travail se fait en général en français pour l’écrit, et en darija ou en français pour l’oral.

Bref beaucoup de Maghrébins ont une connaissance plus ou moins bonne, mais parfois excellente, du français. Autant de temps gagné pour le perfectionner, contrairement à l’anglais.

Et puis, pourquoi déclasser les élites actuelles ?

J’ai de vieux amis libanais, parfaitement francophones, qui ont cédé à la tentation de participer à des colloques en anglais. Leurs discours sont maintenant peu compréhensibles, beaucoup plus sommaires et ils ont perdu une part de leur réputation. Bref ils ont été déclassés.

À l’échelle d’un pays le mauvais emploi des compétences pèserait lourdement sur le développement, sans parler de l’énorme injustice faite à tous les intéressés.

Et pourquoi tous ces bouleversements alors que le français est également très utile sur le plan international, contrairement à une opinion répandue.

Le français est un capital important sur le plan international

Je suis souvent aux États-Unis, j’y croise beaucoup de collègues maghrébins qui ont été choisis de préférence à des Américains justement parce qu’ils parlent français.

Même le grand journal anglophone et fier de l’être, The Economist, se lamente de voir les anglophones battus, dans les multinationales comme dans les institutions internationales, par des francophones ou hispanophones ayant appris l’anglais.

La perception du rôle international du français est faussée pour les Européens et les Maghrébins du fait de l’usage de l’anglais par les organes de l’Union européenne.

C’est contraire à ses traités fondateurs, et il est probable que sera corrigé un jour ou l’autre au bénéfice du français qui y était largement utilisé jusqu’au début des années 2000. Surtout si le Brexit a lieu…

Le Maroc a bien compris cette importance internationale du français, et ses entreprises se développent en Afrique subsaharienne francophone.

Les étudiants l’apprécient également, qui sont très nombreux à Bruxelles, Lausanne, Montréal et Québec.

Malgré tout cela, les partisans du remplacement du français par l’anglais disent que cette langue est indispensable.

Mais indispensable pour qui ? C’est à voir de plus près

Apprendre l’anglais en plus, là où c’est nécessaire

On nous répète : tout le monde a besoin de l’anglais, c’est la langue universelle.

Moi qui ai travaillé dans une douzaine de pays et voyagé dans une trentaine, je sais que c’est faux. Ça dépend des pays et des métiers

Qui a besoin de l’anglais ?

Tout le monde ? C’est ce que les hommes d’affaires internationaux et les scientifiques nous disent et on a tendance à les écouter.

Il est exact que les étudiants ont besoin de comprendre de la documentation en anglais à partir d’un certain niveau, en général bac+2. Mais lire s’apprend beaucoup plus rapidement que d’apprendre à parler et surtout écrire.

Surtout ces 3 catégories ne représentent pas grand monde, et ont les moyens intellectuels et souvent financiers de se perfectionner eux même en anglais. Pourquoi bouleverser le Maghreb à cause d’eux ?

exemple d’offre d’emploi pour une banque en Algérie : la « maîtrise » du français est requise, l’anglais est optionnel même si « souhaité ».

La plupart des citoyens ont des métiers pour lesquels l’anglais n’est pas nécessaire, ou seulement de loin en loin, et dans ce cas là il y a des solutions plus simples que de passer des années à l’apprendre et de renoncer au français, qui est bien plus immédiatement utile.

On vous dit aussi : « la France elle-même s’est mise à l’anglais ».

Non, la langue d’enseignement reste le français, et seuls se mettent vraiment à l’anglais ceux qui exercent les métiers ou suivent les études signalées ci-dessus.

Mais ce serait nécessaire pour Internet ? Non, on peut passer toute sa vie sur l’Internet francophone sans en faire le tour. Il dépasse tout ce dont on a besoin pour une ouverture sur le monde. Comme d’ailleurs, par exemple, l’Internet espagnol.

Mais surtout, il n’y a que 24 heures par jour et si on se donne du mal pour l’anglais, c’est au détriment d’autres choses.

Ne pas enfoncer encore plus l’éducation nationale, développer des compétences plus utiles

Un des obstacles au développement du Maghreb est l’insuffisance de formation de la grande majorité de sa population et notamment du mauvais état de l’enseignement primaire et secondaire.

Il me semble suicidaire de le compliquer encore en remplaçant le français par l’anglais, alors que le français est familier, voire relativement connu de la majorité des élèves.

L’absence d’enseignants qualifiés s’ajoutant à cela, on risque d’enfoncer encore plus ce système scolaire.

De même, dans les entreprises ne vaut-il pas mieux se perfectionner dans les compétences nécessaires (comptabilité, technique, informatique) que de passer un temps précieux à apprendre une langue nouvelle ?

L’expérience française est assez catastrophique dans ce domaine : de nombreuses heures de cours d’anglais sans résultat performant, au détriment du perfectionnement en compétences numériques.

Le globish ou l’anglais à partir du français

Parlez GlobishL’exemple du Liban est intéressant : la majorité de l’enseignement primaire est franco-arabe, mais une partie importante de la vie professionnelle est en anglais.

Or il est admis que « les meilleurs anglophones sont les francophones », c’est-à-dire ceux qui ont appris l’anglais après le français.

En effet lorsqu’on part de l’arabe, on trouve que ces 2 langues sont assez voisines. De plus l’enseignement du français est plus rigoureux en matière grammaticale que celui de l’anglais et donne donc de meilleures bases.

Enfin, pour le tourisme ou des fonctions de bureau simples, il suffit d’utiliser le « globish » (anglais simplifié), qui s’apprend très facilement à partir du français par une méthode qui s’appuie sur les points communs entre les 2 langues.

Qui est à la manœuvre ?

Ce mouvement d’opinion en faveur de l’anglais est trop massif et trop éloigné du sentiment économique (l’utilité du français pour trouver un emploi) pour être spontané.

Surtout lorsque l’on sait que certains États se servent des réseaux sociaux pour influer sur les opinions publiques.

Par exemple, l’intérêt économique de la Chine est de distendre au maximum les liens entre le Maghreb et la France. C’est déjà largement réussi en Algérie.

De même pour la Russie, à la fois économiquement et dans le cadre de la politique du président Poutine d’être reconnu comme grande puissance, et dans le contexte des sanctions européennes à la Russie et de l’opposition avec les Européens en Syrie

Et puis s’attaquer au français fait partie de la politique des États islamistes, qui travaillent à la mainmise intellectuelle sur la région.

Cela passe par la diffusion de l’arabe standard ou littéraire, et la dénonciation du français, langue impie alors que l’anglais est neutre.

Les États de la péninsule arabique ont un immense pouvoir financier

Tous ces pays insistent sur le rôle « néo colonial » du français.

Le français néo colonial ?

Qu’est-ce que cela veut dire ? D’une part tous les pays défendent leurs intérêts et notamment leur langue, à commencer par la Grande-Bretagne et les États-Unis qui appuient l’anglais. La Chine, la Russie et les pays de la péninsule arabique font de même. Et pourtant le terme « néo colonial » est réservé à la France !

La conduite des très riches arabes du golfe lorsqu’ils séjournent au Maroc est pourtant bien pire que celle des colons français de l’époque, qui au moins ont développé l’agriculture et l’industrie plutôt que se complaire dans le luxe voire la luxure. Il y a des témoignages de Marocains humiliés sur ce point.

le français vu par les étudiants Algérie Gerflint 2013
Le français vu par les étudiants de l’université de Bejaia en Algérie : colonialisme, savoir, modernité | Gerflint Synergies Algérie n°20 – 2013

Ceux qui connaissent bien l’histoire du Maroc savent que sa colonisation a été très particulière, notamment grâce à Lyautey qui a veillé à ce que ne soit pas bouleversées les traditions locales et que l’islam soit respecté. Sur son cercueil aux Invalides figure d’ailleurs la phrase suivante en arabe : « je suis fier d’avoir servi le grand peuple marocain ».

Et pourquoi serait-il négatif qu’il y ait de bons rapports entre les élites économiques et universitaires, des 2 rives de la Méditerranée, ainsi que des millions de contacts familiaux ?

Enfin, cette question linguistique pourrait diviser encore plus les populations des pays du Maghreb.

Ne pas perdre un trésor, ne pas diviser encore les pays

L’histoire a été très rude pour le Maghreb : Carthaginois, Vandales, Arabes (dont la catastrophique invasion des nomades hillaliens) ont cassé son développement.

Les périodes romaines et françaises l’ont au contraire favorisé, tout en ayant les défauts de toute autorité extérieure.

En prime, la période française laisse une langue profondément enracinée, qui apporte une ouverture importante et une culture complémentaire, très utile contre une certaine violence religieuse.

Et le français n’est plus la langue de la France, c’est celle d’un grand espace largement africain et d’une base vers l’Amérique, le Québec.

Pourquoi gaspiller ce trésor pour se lancer dans une nouvelle aventure linguistique après l’échec de l’arabisation ?

D’autant que cela créerait une nouvelle division profonde entre Maghrébins, s’ajoutant à toutes celles qui plombent cette région aujourd’hui, qu’elles soient religieuse (islamistes, traditionalistes, modernistes…) ou linguistique (Arabes, berbères, francophones…) !

Pour éviter cette division supplémentaire, il faudrait améliorer l’enseignement du français à tous les niveaux et surtout éviter un enseignement en anglais seulement de la maternelle au supérieur. Beaucoup de Maghrébins le souhaitent, mais il n’est pas politiquement correct d’en parler officiellement.

Ce serait pourtant la fin d’une hypocrisie (les partisans de l’arabisation envoyaient leurs enfants dans les écoles françaises) et un immense progrès économique et intellectuel pour le Maghreb.

Quant à l’anglais, il est à apprendre en plus, là où c’est nécessaire, comme dans la plupart des autres pays du monde.

Ce n’est pas une baguette magique !

Yves Montenay

24 commentaires sur “L’anglicisation au Maghreb est une erreur stratégique”

  1. Je suis présentement à l’aéroport de Casablanca et je viens de m’apercevoir que les indications en français ont disparu pour la plupart. Elle sont maintenant en arabe et en anglais …

    1. Merci pour ce témoignage ! Connaissant bien le Maroc, je me demande si en plus de l’évolution générale que nous subissons également en France, il n’y a pas une campagne sur les réseaux sociaux venant des pays signalés dans mon article. Si vous voyez quelque chose en ce sens, dites-moi SVP

    2. Yves Montenay, votre plaidoyer est émouvant.
      Même si attribuer à la Chine et à la Russie le progrès de la langue anglaise a un petit air de capillotracté qui fait irrésistiblement penser aux mésaventures du président Trump. Quand mon chien vient voler le gigot sur la table, moi aussi je m’en prend au président Poutine. Tant que cela marche, pourquoi se priver ?
      Les algériens et autres marocains ne nous doivent rien. (nous ne leur devons rien non plus, mais c’est une tout autre histoire)
      Ils sont libres de concevoir et d’organiser leur futur comme bon leur semble.
      La vraie question est celle du déclin de notre pays. Quelle image donnons nous de nous mêmes, qui puisse motiver durablement un pays de langue française à garder tout ses œufs dans le même panier ?
      Le débat est ouvert.

      P.S.
      Quoi de surprenant à voir la SG demander des profils francophones ? Vous avez essayé avec la Deutsche Bank ou Citybank ?

      1. Il y a quelques années, la Deutsche Bank et même la Citibank aurait travaillé en français seulement. Aujourd’hui, effectivement c’est moins évident. Quand je lis des offres d’emplois dans les journaux marocains, il y a environ les 3/4 de demandes de « bon niveau de français » et 1/4 de « bon niveau de français et d’anglais ».
        Dans l’état actuel du Maghreb, les employés de la Citibank sont obligés de pouvoir répondre en français. Je ne sais pas si ça durera

        Pour ce qui concerne l’action éventuelle de la Russie, de la Chine et éventuellement d’autres pays, je n’ai pas pour l’instant d’informations précises. C’est purement logique, ces pays cherchant toutes les occasions de diviser des groupes de citoyens ou des pays. Je le constate en France, la presse américaine le constate aussi, les Anglais l’ont constaté pendant la campagne du Brexit …

        1. “Divida et Impera” a de tous temps existé et a été l’instrument privilégié de la lutte asymétrique, celle du fort contre le faible. Celui de notre voisin britannique contre un suzerain français pourtant numériquement très supérieur, celui des croisés contre des musulmans divisés, et aujourd’hui celui de nos rivaux contre nos sociétés gangrenées par leurs incertitudes et leurs divisions.

          Brexit n’existerait pas si l’UE était restée fidèle à ses promesses fondatrices et se contentait d’être une zone de liberté, capable d’assumer sa puissance tout en respectant ses peuples fondateurs. Hillary Clinton, pour toutes ses fautes, serait aujourd’hui présidente si le parti démocrate avait respecté son électorat traditionnel et le bon sens de l’électeur étasunien. De la même façon aucune gesticulation verbale ne peut masquer notre faiblesse. Aucune repentance sur notre passé réel ou fantasmé ne pourra jamais susciter le respect, et nos positions maintenant si souvent alignées derrière le suzerain étasunien ne peuvent plus masquer notre faiblesse.

          Pourquoi un pays par exemple du Maghreb suivrait-il la France sur quelque sujet que ce soit s’il sait que la France pourra le lâcher au premier éternuement étasunien. Pourquoi un jeune talentueux préfèrerait il le français à l’anglais quand ce dernier est déjà et massivement la lingua franca par excellence. Par exemple en une génération après l’indépendance les républiques d’Asie Centrale que vous connaissez bien ont hissé la langue anglaise au même niveau que la russe, alors et quand bien même leurs élites étaient totalement soviétiques et russophones. Les assistants trentenaires des décideurs sexagénaires y sont maintenant anglophones, même si le fond de la population n’a pas encore suivi. La faiblesse de la Russie de Boris Yeltsine à la fin du siècle dernier y a joué un grand rôle, tout comme la politique actuelle de la Russie, plus déterminée et plus respectueuse d’elle-même, joue un rôle dans le rééquilibrage actuel.

          Le respect ne se presume pas et ne se décrète pas. Il se mérite. Tous les jours.

          1. C’est exact. Mais garder le français comme une des langues du Maghreb, ce qu’il est aujourd’hui, ce n’est pas « suivre la France ». C’est ne pas démolir encore plus ces pays !

  2. L’installation sur notre planète de la langue anglaise comme langue internationale est le fruit de la victoire internationale du capitalisme concurrentiel et individualiste promu (depuis plus d’un siècle) par les entreprises anglaises et anglo-américaines. Si les entreprises francophones prenaient au moins la peine, aujourd’hui, de défendre la langue française (tout un jouant le « jeu », incontournable actuellement, de la langue anglaise), devant leurs clients ou leurs salariés, la situation de la langue française ne serait pas si catastrophique que ça (il n’y pas de guerre naturelle entre les langues, et encore moins entre les langues française et anglaise). Malheureusement, ce n’est pas le cas. Les élites françaises se sont spécialisées dans la honte de soi et dans la propagande du monolinguisme anglophone: quelle image donne cette France-là aux populations jeunes des pays en quête de richesses et d’emplois ? Même si l’argument ‘l’anglais c’est l’emploi » est parfois irrationnel, il n’en demeure pas moins que ceux qui cherchent un job savent clairement que leurs recruteurs, même français, vont leur parler ou leur demander un CV…en anglais ! C’est une mécanique infernale, et l’Union Européenne (si chère à nos élites françaises ) n’est pas étrangère à cet abandon des langues nationales sur la scène internationale (et même dans les espaces nationaux de l’UE…!). Même à l’Institut Français de Hanoï, les brochures de présentation des Établissements d’Enseignement Supérieur fondés par la France sont..en anglais ( de quoi encourager les jeunes à apprendre…l’anglais !). Les Chinois ou les Russes sont un peu plus fiers d’eux-mêmes (et de leurs langues): quand ils font de la pub pour leurs entreprises (même sur les maillots de footballeurs…en France) ils la font..en chinois ou en russe ! Et à Nha Trang (Vietnam), les commerçants on transformé certains quartiers en espaces urbains entièrement écrits en chinois ou en russe (même l’anglais y est éliminé !) : pourquoi ? Parce que les clients chinois ou russes parlant leur propres langue, fièrement (pas l’anglais !). Pourquoi ces commerçants feraient-ils l’effort de promouvoir la langue française, puisque les touristes français eux-même ne parlent même pas français. Bref: une mécanique vicieuse : la cause de cette situation, ce n’est pas l’anglais, ce sont…les Français ! Que les Francophones soient d’abord attirants, confiants d’eux-mêmes et promoteurs de progrès économique et social pour les habitants de la planète, et cette dernière sera alors (ensuite, donc) attirée par la langue française. Si toutefois (Si…) les Francophones parlent français !

    1. Tout cela est malheureusement exact. Mais ça ne doit pas empêcher de réagir, ce que je tente de faire pour cet article

  3. Nouvelle offensive de l’Anglais : un message de la RAM, sous forme d’enquête, me demande comment s’est déroulé mon vol Bordeaux-Casablanca le 5 décembre dernier, celui-ci rédigé dans la langue de Shakespeare uniquement.

  4. Voici un article que je trouve intéressant, sur ce sujet. POUR INFO

    «Français, la soumission de vos universités à l’anglais désespère les amis de la France!»
    Le Figaro, lundi 9 décembre 2019
    GINGRAS, YVES

    TRIBUNE – L’universitaire québécois Yves Gingras juge que l’enseignement supérieur français manifeste une fascination ridicule pour l’anglais, qu’il tient pour la langue des vainqueurs.
    Yves Gingras est professeur d’histoire et de sociologie des sciences à l’université du Québec à Montréal. Son dernier ouvrage paru:«Histoire des sciences»(PUF, coll. «Que sais-je?», 2018)

    Québécois, professeur invité en France chaque année depuis dix-huit ans dans différentes institutions d’enseignement supérieur, j’ai observé avec consternation au cours de cette période, une accélération de la soumission tranquille du monde universitaire, intellectuel et éditorial au nouvel impérialisme linguistique de la langue anglaise. Celle-ci s’impose d’autant plus facilement que ceux qui l’adoptent au nom d’une «internationalisation» ou d’une «globalisation» mal comprises, croient naïvement que cela leur permettra de conserver leur empire intellectuel pourtant révolu. En fait, cette anglicisation rampante est surtout le signe d’un déclin marqué des intellectuels français qui pensent ralentir ou même renverser leur marginalisation en adoptant la langue dominante à laquelle ils ont si longtemps résisté quand ils se sentaient dominants. À ce titre, ils devraient plutôt se mettre au chinois…
    Les maisons d’édition semblent avoir perdu la capacité élémentaire de traduire des titres pourtant loin d’être intraduisibles. Ainsi, l’ouvrage Lost in Math a été «traduit» par… Lost in math. Comment la beauté égare la physique , alors qu’un peu d’imagination linguistique aurait pu proposer «Beau mais faux. Quand la physique s’égare dans les maths», qui rend très bien la thèse centrale du livre. Comble de l’absurde, des ouvrages rédigés en français sont présentés avec des titres en anglais, comme s’ils allaient être plus «cool» et plus vendeurs. Quelques titres récents glanés au hasard des librairies: The Game, Earth First!, Carbon Democracy, Bullshit Jobs, Reclaim, etc.
    Bien que je suive cette évolution, que je juge scandaleuse, depuis longtemps, j’avoue avoir décidé d’écrire ce texte aujourd’hui après avoir vécu ce qui me paraît constituer un exemple de bêtise absolue. Invité à faire une conférence dans le cadre d’un programme d’une grande institution d’enseignement supérieur que la charité chrétienne m’interdit de nommer, on m’a suggéré de faire mon exposé en anglais, sous prétexte que deux ou trois personnes sur les vingt-cinq attendues n’étaient pas francophones. Étant bilingue, habitué à faire sans problème des exposés en anglais et écrivant très souvent des articles dans cette langue pour des revues spécialisées dans mon domaine de recherche, j’ai tout de même demandé à la personne qui m’invitait si les quelque vingt-trois personnes non anglophones étaient elles-mêmes vraiment capables de comprendre l’anglais, étant donné qu’elles étaient en toute probabilité françaises.
    Qu’une institution en soit venue à abdiquer, sans vraiment y réfléchir, l’enseignement dans la langue nationale, sous prétexte que moins d’un dixième des inscrits (ici 2 ou 3 sur 25) ne sont pas francophones, sans se demander si la majorité accepte avec plaisir une telle soumission, m’a laissé perplexe. Ce n’était pas un colloque international, mais bien, il vaut la peine de le répéter, une intervention dans une institution française, intervention à laquelle l’écrasante majorité des personnes inscrites étaient francophones.
    La question se pose de savoir comment la nation française peut continuer à penser sa spécificité si ses institutions d’enseignement supérieur abdiquent la langue nationale aussitôt qu’un anglophone apparaît dans le décor. Ne serait-ce pas à cette personne d’avoir la courtoisie d’apprendre ou du moins de comprendre la langue du pays dans lequel elle considère utile et intéressant de venir étudier? Du reste, ceux-ci maîtrisent parfois le français, mais personne ne s’avise de leur poser la question.
    À moins bien sûr que la finalité des institutions publiques d’enseignement en France, d’abord créées pour former les citoyens, ne se soit transformée sans crier gare pour se donner comme seule mission d’attirer des «clients» dans un marché international de l’enseignement supérieur dont la langue d’attraction est l’anglais? Cela serait légitime à condition d’être clairement dit et assumé. Cependant on se demande alors pourquoi l’ensemble de la population française devrait appuyer financièrement par ses impôts de tels organismes qui abandonnent leur mission originale et devraient dès lors relever du privé.
    Mais peut-être y a-t-il aussi un élément non négligeable de pensée magique. Plusieurs dirigeants semblent croire qu’il suffit de s’appeler «Institute of Technology» pour devenir l’égal du célèbre MIT américain ou encore d’écrire sur le fronton d’un édifice «Paris School of Economics» ou «Toulouse School of Economics», pour se considérer l’égal des School of Business américaines. Plus tordu au plan linguistique est bien sûr la récente «Sorbonne université», qui écorche la syntaxe et l’oreille françaises, gardant tout de même une petite gêne en troquant le «y»pour le «é», évitant ainsi d’écrire plus logiquement ce dont ils rêvent vraiment: «Sorbonne university».
    Ainsi, pour reprendre une autre expression utilisée récemment par le président Macron, il peut être parfois utile de lancer un «wake up call».

  5. Encore un article très intéressant sur ce sujet, paru dans la très anglophone revue Lancet Global Health:
    « Plaidoyer contre l’exclusion des francophones dans la recherche en santé mondiale »
    Il est peut-être accessible sur Internet: sinon, je peux la déposer sur ce blog (si on me dit comment faire).

  6. Bonjour,
    « Plaidoyer contre l’exclusion des francophones dans la recherche en santé mondiale » (Lancet Global Health, 2019) est en effet un peu long ( 2 pages) pour être recopié ici, dans les commentaires.
    Je l’ai donc envoyé par mail (à proposer aux lecteurs du blog, éventuellement).
    Cordialement

  7. Merci à M. Montenay et aux commentateurs pour la richesse de leurs arguments. Pourtant, il ne faudrait pas grand-chose pour convaincre nos compatriotes (surtout ceux de l’hexagone et même de l’intra-boulevard périphérique) de s’ouvrir un peu mieux à la diversité culturelle de la planète portée par un multilinguisme magnifique, tout en se réservant un rôle militant pour promouvoir fièrement la nôtre. C’est (très modestement) ce que je m’efforce de faire dans mon blogue « ouileslangues.com ». Je me rappelle toujours ce que me disait un professeur : « apprends la langue des autres et tu verras ils auront envie d’apprendre la tienne »; un directeur d’une grande école de commerce disait à des proviseurs de lycée : « insistez pour que les lycéens apprennent les langues, j’ai bien dit LES langues »; et moi qui ai enseigné l’anglais j’ai toujours dit à mes élèves qu’il faut aussi apprendre une ou deux autres langues pour avoir le ++ qui leur ouvrira des portes. J’aurais tant de choses à écrire, mais je vais terminer par ce dernier agacement devant les nouveaux panneaux que l’on trouve devant les monuments, qui ont des explications dans la langue du pays et en anglais. Alors je me dis si chacun de nous est censé comprendre l’anglais hors de notre pays, pourquoi ne pas faire l’économie de la langue du pays et n’utiliser que l’anglais ? je me dis aussi si c’est subventionné par l’Europe, donc les impôts de tous ces européens aux 24 langues sont utilisés uniquement à l’une d’entre elles, sommes-nous tous d’accord ? moi non et je pense que beaucoup pensent comme moi. Souhaitons bon courage à la francophonie et à tous ceux qui défendent leur patrimoine linguistique ! JDidier

    1. Merci pour cet appui ! Personnellement je parle assez bien anglais et allemand, et ai plaisir à les pratiquer. De plus, le passage d’une langue à l’autre oblige à préciser sa pensée. On voit bien que l’unilinguisme bruxellois génère des textes flous et compliqués.

      1. À propos de langue étrangère, je pratique assez souvent la langue portugaise du Brésil et c’est un régal. La « révolution » de 1975 l’a nettoyée de quelque scories. Les mots anglo-saxons sont rarement utilisés tels quels, mais le plus souvent « lusitanisés », au point de devenir des mots à part entière, quand ce n’en sont pas de nouveaux à partir du mot initial. Ainsi, « lider » ( leader ) entraîne la « liderança », le « nocaute » ( knock-out » ) entraîne le verbe « nocautar » … Les exemples sont nombreux de nouveautés du sabir anglo-saxon qui sont immédiatement assimilées de cette manière : « tweet » devient « tuite », après que « sandwich » soit devenu « sanduiche », etc … On remarquera que, de même que dans l’italien, les k et w disparaissent, accentuant ainsi la pureté de la langue.

        1. Merci !
          Nous devrions nous en inspirer, San Antonio l’a souvent fait, mais ces crétins de publicitaires préfèrent mettre le mot anglais, je n’ai jamais compris pourquoi. Un mot de ce genre attirait pourtant davantage l’attention !

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