Les évadées du harem, ou les derniers jours de l’empire ottoman

A Istanbul avant la première guerre mondiale, l’empire ottoman vit ses derniers jours. Déjà très affaibli, il est profondément divisé entre modernistes et traditionalistes. Mais ces derniers sont au pouvoir et on trouve le temps bien long dans les harems. Pierre Loti, grand écrivain français aujourd’hui un peu oublié, était là !

Pour illustrer cette période, je vais m’appuyer sur le livre d’Alain Quella-Villéger « Evadées du harem, affaire d’État et féminisme à Constantinople (1906) ». Il décrit l’évasion de 2 jeunes femmes aidées par Pierre Loti.

Non, nous ne sommes pas dans un roman populaire orientaliste, tels qu’ils sont actuellement vomis par le politiquement correct ! Cependant Pierre Loti connait aujourd’hui un regain d’intérêt, alors qu’il avait été longtemps décrié pour son « orientalisme », considéré comme une forme de mépris colonial.

Loin d’être une fiction exotique, ce livre est un récit-témoignage soigneusement vérifié : on sent la patte de l’universitaire.

Pour comprendre cette aventure il faut d’abord rappeler cette période très particulière dans une ville qui l’était tout autant.

L’empire ottoman, société figée mais travaillée en profondeur

Cette ville, c’est Istanbul, alors encore souvent appelé Constantinople. C’est une ville cosmopolite où les chrétiens grecs, arméniens, français, anglais et allemands jouent un rôle important, mais ce cosmopolitisme ne touche qu’une minorité des musulmans, masculine bien entendu.

Constantinople 1906 par Warwick Goble
Constantinople-1906 par Warwick Goble

Pour combler son retard sur l’Occident, l’empire modernise l’armée, qui sera effectivement redoutable pendant la première guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne. Cette armée infligera notamment une sévère défaite aux Anglais en Irak et aux franco-anglais dans les Dardanelles.

Mais cette armée moderne ne supporte plus le régime. Elle est une composante du mouvement des « jeunes Turcs », parmi lesquels émergera Mustafa Kemal, le futur Atatürk.

Toujours pour rattraper son retard sur l’Europe, l’empire a proclamé quelques décennies plus tôt l’égalité entre musulmans et non musulmans, ce qui fait grincer les notables, souvent moins qualifiés.

Le brassage qui en résulte fait entrer les idées « modernes » jusqu’au fond des harems, d’autant que toute personne de bonne éducation se doit d’être francophone et a donc des lectures qui ne sont plus du tout en phase avec les contraintes sociales.

L’aventure commence par un livre sur les femmes musulmanes

Pierre Loti prépare un livre sur ce thème, qui sera « Les désenchantées ». Cette description de l’enfermement des femmes musulmanes d’Istanbul à cette époque est le produit d’une collaboration entre l’écrivain, deux jeunes Turques et une mystérieuse troisième personne, apparemment turque mais en réalité française spécialiste du féminisme suédois.

Cette collaboration est bien sûr surtout épistolaire, puisque les rencontres sont théoriquement impossibles, Pierre Loti cumulant les défauts d’être homme et non musulman.

Les très rares rencontres qui ont effectivement lieu n’ont pu être montées qu’au prix de complots d’une complication toute orientale, mettant en danger la réputation et donc la vie des interlocutrices.

La collaboration est extrêmement poussée puis que l’intrigue est discutée dans tous ses détails entre les intervenants, et que toutes les données sur la vie concrète du harem sont fournies par les mystérieuses jeunes Turques.

L’évasion du harem

Elles étouffent dans la société ottomane et finissent par demander à Pierre Loti d’organiser leur évasion. Évasion qui sera rocambolesque et pleine de rebondissements.

Les archives diplomatiques et la presse de l’époque permettent de documenter l’énorme scandale social et diplomatique que fut cette évasion de deux filles d’un ministre turc, de culture européenne et ne supportant pas la perspective de rester cloîtrées à vie.

L’Europe séduit d’abord nos 2 évadées. Liberté de déplacement, liberté de parole, réception dans les salons intellectuels. Dans un premier temps, c’est le rêve…

Nos héroïnes se lancent dans l’action féministe (pas d’anachronisme, celle du début du XXe siècle), ce qui multiplie les occasions de réflexions réciproques sur les sociétés orientales et occidentales.

Mais l’histoire s’accélère

Mustafa Kemal Ataturk
Mustafa Kemal Ataturk

 Quelques années plus tard, elles commencent à sentir que la Turquie ne sera plus celle qu’elles ont quittée. Atatürk s’impose, un sentiment national turc et moderne remplace la tradition ottomane.

Or voici que des Européens, les Italiens, envahissent en 1911 la Tripolitaine jusque-là sous domination turque. Nos héroïnes sont choquées alors que les Européens accordent peu d’importance à ce petit événement qui leur paraît dans l’ordre des choses, ordre colonial à l’époque.

Et la première guerre mondiale se prépare. En 1908 l’Empire austro-hongrois avait annexé la Bosnie-Herzégovine au grand dam de la Serbie. Car c’est une terre « yougoslave », c’est-à-dire peuplée de slaves du Sud par la langue.

Serbes, Croates, Bosniaques parlent le serbo-croate mais sont séparés par la religion : catholiques, orthodoxes, musulmans… sa capitale Sarajevo sera l’allumette de la première guerre mondiale, dont le résultat sera justement… la Yougoslavie.

Cette première guerre mondiale va permettre à Mustafa Kemal Atatürk de prendre le pouvoir et de transformer l’empire ottoman en un pays en principe occidentalisé, la Turquie.

Finalement l’une de nos 2 héroïnes se mariera avec un Européen, et l’autre reviendra en Turquie.

 

Un siècle de bouleversements des visions du monde

Ce livre illustre les rapides bouleversements du XXe siècle.

Il commence dans une société musulmane traditionaliste au pouvoir, et qui connaît encore l’esclavage. Une Société régnant sur d’innombrables variantes de chrétiens d’Orient tout aussi traditionalistes. Une société profondément déstabilisée par l’irruption pacifique de l’Occident : conseillers, hommes d’affaires, enseignants, artistes…

Nous connaissons la suite : l’effondrement de l’empire sous les coups d’Atatürk qui colonise son propre pays en détrônant le calife et en y imposant par la force l’alphabet latin, le droit civil suisse, le vote des femmes avec 20 ans d’avance sur la France…

L’instruction laïque devient obligatoire au grand scandale des notables musulmans. Dans les villages, entre le militaire représentant l’État et l’imam, c’est l’épreuve de force et l’un des deux sera tué. C’est bien sûr l’armée qui gagne, mais la résistance islamiste (le mot n’existe pas encore, mais c’est bien de cela qu’il s’agit) passe dans une demi-clandestinité.

Elle en ressortira peu à peu à la fin du XXe siècle pour prendre le pouvoir avec l’actuel président Erdogan.

Volte-face également dans les esprits occidentaux. On passe de la curiosité et de la condescendance pour l’empire ottoman à une admiration pour l’œuvre d’Atatürk. En oubliant ses faiblesses, parmi lesquels l’échec du développement turc étouffé par son étatisme dictatorial.

Et c’est justement en s’appuyant sur le secteur privé et en libéralisant l’économie que les islamistes vont s’allier aux entrepreneurs et reprendre le pouvoir. Dans un premier temps les succès économiques et la discrétion des islamistes vont rallier la majorité de la population.

Mais dans un 2e temps l’affirmation islamiste et le problème kurde vont diminuer ce soutien. On verra également l’échec de la tentation impériale, qui, bien sûr, ne séduit absolument pas les pays arabes voisins. Enfin, actuellement, la dérive autoritaire du pouvoir, les excès islamistes et la fin du rattrapage économique rendent minoritaire le parti du président qui doit s’allier avec les ultranationalistes, augmentant encore les tensions internes.

C’est donc presque un cycle complet qui s’est déroulé depuis l’évasion du harem. Un islam traditionaliste peut de nouveau s’exprimer, mais personnellement je suis sceptique sur sa pérennité, la société ayant profondément changé.

Yves Montenay

 

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