Hong Kong National Security Law

Hong Kong, la Chine et Trump

Pékin impose à Hong Kong une loi menaçante pour la liberté de ses habitants. L’Angleterre, l’Australie et surtout les États-Unis protestent et prennent des mesures de représailles. La Chine répond qu’il s’agit d’une affaire intérieure qui ne regarde personne.

Mais Hong Kong est-il chinois ?

Une création britannique, une population particulière

Une anecdote d’abord : nous sommes dans les années 1920, Albert Bodard, père du célèbre écrivain Lucien Bodart est consul de France à Yunnan Fou, chef-lieu d’une province du sud de la Chine que certains Français rêvent de rattacher au Vietnam et y construisent pour cela un chemin de fer vers leur colonie. La ville est gouvernée par un « seigneur de la guerre », le maréchal Tang Jiyao. L’écrivain rapporte qu’à l’annonce d’une manifestation d’étudiants, il les encercle de ses mitrailleuses et leur demande de creuser leurs propres tombes avant de les abattre.

Plus tard, le seigneur de la guerre sent qu’il va mourir et on s’apprête déjà à tuer ses concubines qui ne doivent pas survivre au maî

tre. Il fait venir le consul de France et lui dit : « tu es le seul dans cette ville qui puisse comprendre mon message. Mes enfants font des études en Grande-Bretagne, voici le numéro de mon compte à la Banque de l’Indochine de Hong Kong, je te charge de le leur transmettre ».

Bref, on peut massacrer les étudiants et avoir besoin de Hong Kong. Est-ce à rapprocher des hésitations de la Chine en 2019 à reprendre en main Hong Kong, de peur, disait-on, de faire baisser la valeur de l’immobilier qui appartiendrait aux plus hauts responsables politiques de Pékin ?

En 1841, les Britanniques s’installent sur quelques rochers, plus tard agrandis par une presqu’île voisine. La population vient de la côte et parle donc cantonais (et non mandarin). Elle devient largement chrétienne et adopte l’anglais comme deuxième langue officielle à côté du cantonais.

Les Britanniques installent « la civilisation occidentale », par pudeur on dit aujourd’hui « leurs usages » : liberté d’entreprendre, liberté d’expression, administration et justice indépendantes et non corrompues. C’est le début de l’essor économique, en tant que porte de la Chine sans les risques du pays.

En 1949, Mao prend le contrôle de la Chine. L’élite économique perd ses entreprises de Shanghai, qui était jusque-là une ville internationale de fait et la métropole économique. Cette élite se réfugie à Hong Kong (alors de passage, je vérifie dans les statistiques officielles que la langue de Shanghai est devenue la 2e après le cantonais).

Dopé par cette immigration qualifiée et débarrassée de la concurrence de Shanghai, Hong Kong prospère. La Chine y gagne également, puisque cela lui donne une porte ouverte sur l’Occident et ses produits.

« Un pays, 2 systèmes »

En 1997, sous la pression de Pékin, est signé l’accord anglo–chinois « un pays, 2 systèmes » qui rattache Hong Kong à la Chine mais garantit son système politico-économique jusqu’en 2047.

Hong Kong : l’orgueil chinois réveille le souvenir des guerres mondiales

Intellectuellement, tout ce qui était « colonial » était alors devenu indéfendable, et seule la population locale se demande pourquoi des libéraux chrétiens pour qui la langue chinoise est étrangère doivent-ils être citoyen d’un pays communiste et athée.

Interrogation partagée par les Tibétains bouddhistes et les Ouïgours musulmans, qui ont eux aussi une langue et une culture totalement différente.

Une Chine de plus en plus allergique

Si économiquement tout se passe bien pour Hong Kong, la Chine est de plus en plus agacée par le comportement de sa population qui pousse la provocation jusqu’à célébrer chaque année l’anniversaire de la répression de Tiananmen et à élire des députés d’opposition à l’assemblée locale.

Rappelons que la majorité des membres en sont nommés et non élus, et que beaucoup de notables de Hong Kong sont soumis à Pékin qui peut bloquer à tout moment leur activité en Chine. Mais la minorité élue, largement démocrate et soutenue par une presse libre, irrite de plus en plus.

Parallèlement la Chine adopte le « communisme à la sauce chinoise » avec une large libéralisation économique, dont les contacts avec l’étranger. Shanghai redevient une métropole pouvant éventuellement concurrencer Hong Kong, mais reste encore handicapée par la non convertibilité de la monnaie chinoise, alors que celle de Hong Kong est rattachée au dollar américain.

La Chine va-t-elle absorber Hong Kong ?

Après une longue hésitation, Pékin tranche en 2020 le nœud gordien en votant « la loi sur la sécurité nationale » s’appliquant à Hong Kong (photo en couverture).

Cette loi donne le pouvoir à la police et à la justice de réprimer des idées très vaguement définies, et donc en pratique tout ce qui déplairait à Pékin.

Les opposants comprennent que la police et la justice ne seront plus celle Hong Kong, et craignent des « disparitions » précédées de torture. En quelques jours la peur s’est abattue sur la ville.

L’interférence avec le duel Chine–États-Unis

Par ailleurs le contexte est celui du duel planétaire entre la Chine et les États-Unis. Ces derniers saisissent l’occasion au nom de leur vocation à défendre la démocratie et les libertés, ce qui leur donne un avantage moral… du moins devant l’électorat américain, ce qui est important avant la présidentielle de 2020.

Donald Trump a donc a annoncé un décret mettant fin au statut commercial préférentiel de Hong Kong et une loi ouvrant la voie à des sanctions contre la Chine.

« Hong Kong va désormais être traité de la même manière que la Chine (argument qui me parait logique) : pas de privilèges spéciaux, pas de traitement économique spécial et pas d’exportation de technologies sensibles ».

Un point clé dont je ne vois pas de trace pour l’instant est le sort du dollar de Hong Kong qui devrait disparaître si cette logique est totalement appliquée.

De son côté, la Grande-Bretagne, en tant qu’ancienne puissance coloniale et signataire du traité de 1997 prévoit de faciliter l’installation des Hongkongais chez elle, et il est probable que l’Australie et le Canada feront de même.

Qui sera finalement perdant ?

L’opinion mondiale est troublée, craignant que les sanctions défavorisent la population de Hong Kong plutôt que la Chine. Je ne suis pas tout à fait cet avis, car tout ce qui nuit à Hong Kong nuit également à la Chine.

Si pour des raisons d’orgueil national il n’est pas question que la Chine recule sur les principes, des arrangements discrets sont toujours possibles.

Mais globalement un Hong Kong moins libre, moins mondialisé et ayant vu partir une partie de son élite ne fera qu’approfondir la divergence entre la Chine et le reste du monde. Divergence qui sera encore accrue par les sanctions américaines et une image chinoise écornée non seulement par l’atteinte à la liberté mais aussi par une parole non tenue.

Or par conviction personnelle, je pense que la pagaille démocratique occidentale sera à long terme plus créative que l’autocratie chinoise.

Je sais que beaucoup d’Occidentaux sont d’opinion inverse et admirent l’autorité et l’efficacité avec laquelle la Chine fait face à ses problèmes.

Encore faut-il que les problèmes soient bien posés et solutions bien choisies, ce qui serait miraculeux faute de débat.

Le choix actuel d’investissements à outrance dans des infrastructures largement inutiles, et les complications qui apparaissent dans la réalisation concrète des « routes de la soie » montrent qu’un pouvoir autoritaire peut aussi être faillible.

Par ailleurs, il est probable que de nombreux Chinois sont soucieux de ce qu’est devenue l’image de leur pays à l’étranger et de la gêne que cela va apporter à leurs affaires, à leurs voyages, à leurs études… bref ils craignent de retrouver « le vase clos » de naguère. Cela mènera-t-il à des soubresauts politiques internes ?

Yves Montenay

 

Crédit photo de couverture : Hong Kong National Security Law – Photo: GovHK.

8 commentaires sur “Hong Kong, la Chine et Trump”

  1. Seulement une question : La Chine deuxième puissance pourrait s’imposer comme la première puissance mondiale dès la fin de l’épidémie, c’est ce qui se dit., Hong Kong sept millions d’habitants, colonie britannique à partir du traité de Nankin (1842), rétrocédée à la Chine en 1997 soit 155 ans plus tard, soit 25 ans de colonisation en plus que la colonisation de l’Algerie par la France ! Qui s’opposera à la Chine quoiqu’elle fasse à l’égard de Hong kong et des Hongongais ? Qui en a les moyens…L’occident tout entier est en perte de vitesse, des politiques qui s’opposent, des haines qui s’affichent, des états dans l’état etc…Les Hongonkgais ne seront-ils pas les nouveaux boat-people asiatiques du XXI eme siècle ? Ce qui rappellera de mauvais souvenirs à un nombre important de la communauté française oiginaire de notre ancienne Indochine ! Je ne doute pas une seconde que les cerveaux chinois de Hong Kong seront invités à quitter leur morceau de Chine par les pays occidentaux ! Surtout les spécialistes de la Finance ! Question: qui empêchera l’autorité chinoise d’imposer sa loi à Hong kong ?

  2. Les arguments rationnels, politiques ou économiques, sont insuffisants pour comprendre les événements en cours. Une dimension culturelle et historique apporte de meilleures clés. Si Monaco avait été arraché à la France il y a 150 ans par la Chine ou une puissance asiatique, imagine-t-on un seul instant que les Français accepteraient un destin différent du leur pour les résidents du rocher ? En chinois, Chine se dit Pays du milieu (中国 zhongguo) ou Sous le ciel ( 天下 tianxia). C’est dire si la Chine ne se regarde elle-même que de façon très unitaire et absolument pas fédérale. Le « la » est donné en toute chose par un seul ciel : l’empereur à l’époque, le parti ou la tendance majoritaire du moment aujourd’hui.
    De plus, nombre de mes amis hongkongais, sur place ou en France, sont favorables à cette loi qui ne visera que certains exaltés qui ont dépassé les bornes comme les gilets jaunes chez nous qui vandalisaient ou pillaient l’arc de triomphe et des magasins. Pas de quoi faire un fromage, et tant pis si la finance s’en va.
    Enfin, HK devient de plus en plus une ville comme les autres en Chine, et son PIB vient d’être dépassé par celui de Shenzhen et Canton ( PIB total, pas encore par habitant mais ça viendra). Son particularisme, admiré par certains, doit s’effacer et se diluer peu à peu dans l’océan chinois, ce qui est perçu par l’opinion publique chinoise majoritaire comme une réintégration normale et non pas une mise au pas violente. Et les hongkongais se réapproprier la culture commune aux Chinois qu’ils connaissent souvent bien mal sous le double effet du communisme de la Chine qui s’était hermétiquement refermée sur elle-même et de l’éducation britannique qui se référait évidemment aux valeurs anglo-saxonnes.

    1. Tout cela est vrai, mais cela n’empêche pas que c’est une profonde régression pour les Hongkongais Et que c’est probablement négatif pour la Chine (voir l’article)

    2. Je crois au contraire que la compréhension des évènements est tout à fait bonne. La Chine est en perte de vitesse, doit gérer des problèmes démographiques et économiques gravissimes et se trouve sous le contrôle d’une oligarchie largement corrompue qui exploite à son profit une économie encore très largement étatisée. La venue au pouvoir, pour la première fois depuis 40 ans d’un autocrate puissant au pouvoir à vie qui stimule le nationalisme chinois, arme le pays à toute vitesse et se livre à des provocations militaires à ses frontières est extrêmement inquiétant. La reconquête de Hong Kong est un test pour le véritable objectif que se serait fixé Xi Jinping: la reconquête de Taiwan dans les dix ou vingt ans.

      Il faut bien comprendre que contrairement à ce qui est dit ici (le discours tenu, manifestement sous influence, est tout à fait inacceptable pour tout occidental un peu déluré) la chine n’est pas unifiée et un citoyen de Hong Kong, tout comme un citoyen de Taiwan ne peut absolument se considérer semblable aux héritiers de la plus impitoyable tyrannie de toute l’histoire de l’humanité.
      Et il ne s’agit pas de « valeurs » occidentales opposées à des « valeurs » chinoises ou communistes, mais de la question parfaitement universelle de la liberté individuelle, écrasée et piétinée sans vergogne par le totalitarisme communiste chinois.

      Il faut que l’occident montre sa force militaire à la Chine, pour que celle-ci ne se lance pas dans un aventure voulant profiter de la faiblesse de ceux qu’elle hait et veut dominer, et qui pourrait mettre vraiment cette fois, le feu au monde.

  3. Merci M. Montenay pour cet article.
    Il est toujours bon de demander aux « empereurs » chinois (et non à la population chinoise) si tel ou tel territoire est…chinois !
    Pour les anciens mandarins ou les dirigeants « communistes » chinois contemporains, le Tibet est Chinois, comme le Vietnam et tout le Pacifique Sud (eaux indo-pacifiques). Et pourquoi pas, Singapour, ou la Malaisie ou même le Cambodge, le Laos ou la Thailande….?
    Il est toujours bon aussi de distinguer un État de sa population (et, encore +, de sa culture millénaire!): défendre la Chine, parce qu’on aime la culture chinoise ou les Chinois, c’est faire de la démagogie ou de la propagande étatique. Les Chinois, d’ailleurs, n’ont pas tant que ça de « culture commune »: prétendre cela, c’est faire un copié-collé de la phraséologie diffusée par le Parti Communiste Chinois. Les Chinois approuvent-il la « culture commune » de l’expansionnisme militaire de leur État non élu ? Pour le savoir, il faudrait qu’il y ait des référendums ou des élections démocratiques, en Chine….(ou seulement des sondages, anonymes)
    Il y a donc de quoi, au vu de ce qui se passe à Hong Kong, d’en « faire un fromage » : penser les manifestations à Hong Kong comme des évènements anecdotiques, c’est faire exactement ce que faisaient les militants dits »De Gauche » en France (et en Occident) qui traient les Boat-People (fuyant le Vietnam communiste) d’agents de la CIA ou de capitalistes traitres. Et on a vu les résultat….. L’État chinois actuel est un État dangereux: si on signe avec lui un nouveau « traité de Munich », nous donnerons un chèque-en-blanc à Xi Jin Ping et à ses « collabos ». Et les voisins asiatiques immédiats de la Chine, dont les pays de l’ASEAN, seront mis sous tutelle chinoise: après Hong Kong, ce sera Taiwan, Singapour, le Laos, le Vietnam….
    Comparer Hong Kong à la Corse, c’est se fermer les yeux volontairement sur la différence essentielle qu’il y a entre la France et la Chine: la démocratie ! S’il y avait eu à Hong Kong l’équivalent des actions du FNLC à Hong Kong, il y a bien longtemps que toute la population de cette île serait dans un Camp de Concentration (de « rééducation » pardon ) avec les Ouïgours. Et nul doute qu’une fois Hong Kong normalisée communiste, un déplacement massif de population bien ciblée (membre du PCC) se fera dans les 10 ans qui suivront (comme au Tibet). En Corse, il me semble que la République Française est tellement moins respectable que la Chine du dictateur à vie Xi Jin Ping qu’elle a acceptée que l’île soit dirigée par des autonomistes et des nationalistes locaux: c’est dire à quel point l’État chinois est admirable et respectable…. !

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