Nos voisins musulmans, 14 siècles de méfiance réciproque
En 2004, j’ai écrit le livre « Nos voisins musulmans du Maroc à l’Iran, 14 siècles de méfiance réciproque » à l’époque où j’enseignais l’histoire du monde arabe à l’ESCP. Il s’est passé beaucoup de choses en 20 ans, mais qui finalement n’ont fait que confirmer ce que j’écrivais alors.
Parmi ces faits nouveaux il y a eu la naissance puis la mort (pas totale) de l’État islamique et ses centaines de milliers de victimes, notamment chez les Arabes chrétiens, mais ça ne fait que confirmer ce que j’écrivais déjà.
Il y a aussi l’examen critique de l’histoire musulmane qui va très loin en disant que le Coran et la naissance de l’islam sont des récits fabriqués après coup.
Il est difficile de savoir si cette thèse est réaliste ou non, d’autant qu’elle est très peu débattue puisque les enseignants de l’histoire de l’islam ont peur de se faire violenter par des islamistes.
Tout au plus certains musulmans vivant en Occident concèdent que l’histoire des religions enseignée aux croyants comprend une part légendaire, comme pour toutes les autres religions.
Mais de là à dire que le Mahomet du dogme n’a pas existé, il y a bien sûr un gouffre…
Bref, je confirme les termes employés à l’époque : l’islam est une prison pour les uns et un cocon pour les autres.
Voici maintenant l’introduction de ce livre, qui me semble donc ne pas avoir vieilli.
L’islam : une prison pour les uns, un cocon pour les autres
Depuis quelques décennies, et particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2002, une bonne part des Occidentaux ont une vue très critique des musulmans.
Ces derniers subissent des attaques, dont certaines sont tout à fait excessives, tandis que leur défense par une minorité islamophile, taxée d’« angélisme », est peu crédible.
Oublions l’excessif. Deux images se partagent l’opinion « éclairée ».
- La première est celle de musulmans empêtrés dans leur archaïsme et rattrapés par la modernité, d’où leurs réactions violentes, mais vouées à l’échec.
- L’autre image est celle d’un « autre monde » méritant un respect total. Cela part d’un certain « respect de l’autre », renforcé par « l’anti-modernisme » de ses auteurs : ce qui est traditionnel est respectable, les mondes passés sont meilleurs que les mondes actuels etc
S’y ajoute une ignorance économique et géopolitique, voire religieuse, de l’histoire des pays musulmans.
Pour les uns, les musulmans seraient prisonniers de systèmes archaïques, dont les plus éclairés rêvent de s’évader.
Pour les autres, ils défendent une société croyante, cohérente, à l’abri de nos dérèglements et seraient dans un « cocon » finalement assez enviable. Notamment pour des Occidentaux bousculés, stressés, exploités par le MEDEF, les Américains, Microsoft ou que sais-je ?
Enviable aussi par les dégénérés que nous sommes, et que « trop de liberté » ont amené à toutes sortes de perversions.
Bref, il s’agit, pour une certaine gauche, d’illustrer l’horreur de la liberté économique, et pour une certaine droite de s’opposer à « la décadence », à « la permissivité », au nom de traditions idéalisées (et différentes des nôtres, ce qui a aussi « l’avantage » de conclure à la nécessité d’une barrière).
Bref l’islam est « prison » pour les uns et « cocon » pour les autres.
Les musulmans répondent qu’ils sont croyants, que cela n’a pas à être commenté.
Mais il ne s’agit pas ici de parler de l’islam en tant que religion.
D’une part, je ne suis ni lettré en arabe littéraire et encore moins théologien.
D’autre part, ce qui m’intéresse, ce sont les musulmans, des hommes et des femmes qui sont nos voisins, car nous nous parlons surtout dans ce livre des habitants de la zone allant du Maroc à l’Iran, dont se soucient les Européens plus que, par exemple, des Bengladeshis ou des Malais, pourtant plus nombreux.
Une bonne part du souci de ces voisins est actuellement le conflit israélo-palestinien, omniprésent dans leurs médias et objectivement d’une très grande importance économique, politique et sécuritaire pour le monde entier par le terrorisme qu’il suscite (voire, selon certains, qu’il justifie).
Nous ne parlerons toutefois pas de ce conflit lui-même, mais seulement de ses conséquences sur le fil conducteur de notre analyse.
Sur nos voisins, nous disons des choses tout à fait contradictoires, ce qui finalement est assez justifié puisque eux-mêmes le sont largement.
Ainsi, j’ai entendu mille fois mes amis, en général assez occidentalisés (mais se sentant néanmoins « très musulmans »), me dire « Ben Laden n’est pas musulman » ou « ce n’est pas le véritable islam« .
Mais qu’est-ce que le véritable islam ? Il y a des milliers de réponses divergentes, car l’islam n’a ni église ni pape.
De même, il y a mille façons d’essayer de comprendre les musulmans d’aujourd’hui.
Dans ce livre, notre fil conducteur est de montrer peu à peu comment se construit la prison (ou le cocon).
Notre piste sera l’histoire, car de même que les soldats français ont tenu quatre ans dans leurs tranchées de 14-18, avec la vie et la mort épouvantable que nous savons, parce que l’école primaire leur avait enseigné l’amour de la France, le devoir de récupérer l’Alsace et la Lorraine, l’exemple de Jeanne d’Arc, de Bayard et de bien d’autres.
De même, pour les musulmans, l’histoire, qu’elle soit vraie ou fausse, structure leur personnalité et explique une bonne part de leurs réactions.
Cette histoire, nous allons l’axer sur les regards réciproques entre musulmans et occidentaux.
Elle comporte deux parties assez différentes :
- L’une se passe pour les musulmans dans un état de supériorité puis d’isolement, donc sans rien qui ne vienne perturber leurs certitudes.
- La deuxième, avec l’irruption des Européens à titre colonial ou non, avec de bonnes intentions ou pas, est au contraire une période d’humiliation, de doute et de réactions désordonnées.
Ce n’est qu’une fois cette charpente bien posée que nous verrons l’actualité récente.
Ces deux périodes, chez les musulmans, voient alterner ouverture et fermeture, tant intérieure qu’extérieure.
Ces deux notions n’ont pas chez nous la même connotation que chez eux, où, par exemple, la fermeture est une notion ambivalente :
- pour les uns, nous l’avons vu, c’est une prison, prison imposée par l’extérieur (méfiance envers les musulmans, absence de visa pour sortir de son pays ou de la zone musulmane) ou prison intérieure avec l’accroissement, ces dernières années, du poids du religieux et des pressions sociales corrélatives.
- pour d’autres musulmans, cette fermeture est au contraire ce « cocon » où l’on est à l’abri de ce que les Occidentaux appellent la « modernité », et l’on peut continuer à cultiver tranquillement les traditions et à œuvrer au salut de son âme.
Ainsi certaines communautés musulmanes, jadis ou aujourd’hui, bien qu’étant dans la misère la plus profonde et exposées au mépris et à la brutalité de leurs dirigeants, semblent couler une vie sereine grâce au secours de la religion.
Cocon aussi, et plus confortable, pour les milieux qui en bénéficient en autorité ou prestige, voire matériellement.
Parallèlement, toute fenêtre sur l’extérieur est pour les uns la possibilité d’échapper à la prison, et, pour les autres, une agression insupportable de la part d’étrangers, par ailleurs méprisables.
Ces étrangers ne sont, de toute façon, momentanément supérieurs économiquement et militairement que parce que Dieu veut punir les musulmans de n’avoir pas été suffisamment religieux ou de s’être laissé dévoyer.
Une illustration en a été donnée par les réactions d’Algériens, même non-islamistes, au tremblement de terre de mai 2003, ressenti comme une punition divine et comme un rappel d’avoir à revenir aux vraies valeurs (par exemple le voile pour les femmes).
De notre côté, en tant qu’Européens non musulmans et laïcs, nous devons prendre comme grille d’interprétation celle que nous fournit l’histoire, d’autant plus que nous la connaissons mieux que les pays musulmans, souvent aveuglés ou empêtrés dans des interprétations paralysantes.
Nous veillerons aussi à éviter les malentendus, par exemple celui sur l’idée que l’on se fait du Moyen-Age.
Le « nôtre » malgré certaines connotations sympathiques – de la foi des bâtisseurs de cathédrales à la chevalerie – reste néanmoins une période globalement rude et obscurantiste et largement concurrencée dans notre imaginaire par une « belle » Renaissance », un « magnifique » classicisme de Louis XIV aux Lumières, un premier Empire « épique » alors que pour les musulmans, le Moyen-Age est de très loin la principale référence, et souvent la seule positive de leur imaginaire.
Yves Montenay
PS : j’espère vous avoir donné envie de (re) découvrir ce livre, encore disponible en ligne et en librairie sur commande.

Tout cela est magnifiquement exprimé .
Question :
Que doivent faire les occidentaux
et leurs voisins qui se référent à l’un ou à l’autre Islam, pour sortir de cette situation ?
À mon avis, tout ce qui augmente l’information des musulmans est utile. C’est difficile car les propagandes officielles des pays musulmans, de certains partis politiques du Nord et les réseaux sociaux répandent de fausses nouvelles. Par contre les discussions d’homme à homme sont souvent plus efficaces, mais elles ne touchent que quelques individus.
Oui ce rappel et cette introduction me donnent envie de lire le livre, encore plus nécessaire Aujourd’hui : Les « musulmans » ne sont pas seulement nos voisins, ils sont aujourd’hui nos compatriotes ou concitoyens !
Notre monde doit être pluriel dans le vrai respect de l’autre. Ceci posé une certaine vérité ( justice ) se révélera.
Oui, et de mon côté je serais heureux d’en discuter avec une personne compétente
Je suis bien d accord notre monde doit être pluriel dans le respect de l’autre ,le problème c est que l autre ne veut pas toujours d un monde pluriel et désire plus imposer le sien qui n est pas « cocon «
Les discussions d homme à homme sont rares malheureusement !
Bien d’accord !
Admiratif mais sceptique. La prison est dûment acceptée, même revendiquée quand on répond au questionnement: je crois et cela se suffit . C’est une fermeture en ne répondant pas au questionnement éthique et civilisationnel. Pour avoir pratiqué longtemps les milieux musulmans, bien modérés, et dans un contexte non conflictuel, je n ‘ai jamais réussi à obtenir, ne serait-ce qu’une affirmation étayée, un commentaire éclairé. Ceci est incompatible avec notre tradition dialectique, pourtant commune avec les musulmans, au moins par Ibn Rushd et Avicenne. La réfutation du doctor angelicus, elle, n’est pas convaincante et marque une fissure dramatique que la Somme Théologique conforte, même et surtout parce qu’elle est fondée sur un pro et contra permanent, exclusivement fidéiste, nous plaçant front à front avec l’islam..
L’argument du retard musulman n’est pas acceptable, mais le caractère conquérant par la guerre ou l’élimination physique nous ramène à une conception agonique de la coexistence. On dirait que la bonhomie romaine (les Tusculanes) a été gommée par le surgissement à plusieurs siècles de distance du christianisme et de l’islam.
L’entente entre les hommes, les pleurs sur le rare dialogue, l’unanimisme sont des voeux pieux pour ceux qui ne sont pas décidés à affronter le rêve musulman. Il est vrai que la France n’a plus d’âme, mais ce n’est pas l’Islam qui lui en donnera une.
Avec mes sentiments excellents.
C’est justement pour ces raisons qu’une partie des musulmans quittent l’islam, même s’ils ne le proclament pas pour des raisons sociales, familiales ou d’intolérance dans les pays où ils se trouvent. Intolérance qui peut aller jusqu’au lynchage comme au Pakistan.
Il apparaît que le désir de monde pluriel est séduisant pour tout, avec des connotations politiques qui ne me laissent pas indifférent.
Accomplir ls gestes de la vie quotidienne en tant que musulman ou animiste, ne présente qu’un intérêt mineur: c’est le corpus social général de Dunkerque à Tamanrasset.
En revanche, refuser la dialectique opérative, s’enflammer dès qu’on parle du Saint Coran, hors les imam et souvent avec violence, me paraît construire la plus volontaire des prisons, exportable ad nauseam. Il n’y a aucun dialogue possible, l’exemple de la conférence de Sant Egidio en est l’illustration.
L’affrontement Israël v/ monde arabe est comparable à la cravate de Clinton: les murs ne se sont jamais effondrés, depuis des millénaires et n’a que de lointains rapports intellectuels avec le christianisme, tout en servant de base aux horreurs de l’Islam contre les chrétiens arabes.
Le monde ne sera jamais pluriel, sauf par la contrainte qui n’est qu’une forme de guerre.