Cours de Géopolitique des Pays du Moyen-Orient et de l’Afrique 2e partie

Du décrochage du monde arabe à la période coloniale

Malgré leur importance croissante dans la géopolitique mondiale, les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique restent largement méconnus en France, d’un point de vue historique, économique et politique. J’y consacre un cours de géopolitique à l’Association Philotechnique (*), dont voici la 2e partie des fondements historiques, pour mes élèves comme pour vous, amis lecteurs. Lien vers la première partie. 


(*) L’association Philotechnique, fondée en 1848 et reconnue d’utilité publique, dispense un enseignement général pour adultes dans 60 disciplines, en présentiel (Paris) ou en visioconférence.


Retour en arrière : les origines du décrochage du monde musulman

Pour comprendre les transformations du XIXe siècle au Maghreb, au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne, il faut revenir sur une évolution beaucoup plus ancienne : la divergence progressive entre le monde musulman et l’Occident.

Au Moyen Âge, le monde arabo-musulman avait développé une civilisation brillante, notamment dans les domaines des mathématiques, de la médecine, de la philosophie et du commerce. Cela en traduisant en arabe, puis en perfectionnant l’héritage des Grecs classiques.

Comme les croisades l’ont montré, leur développement était en gros analogue à celui de l’Occident. Mais cette relative égalité ne s’est pas maintenue.

Au Maghreb, un premier bouleversement résulte des migrations de tribus arabes venues d’Orient, notamment les Beni Hilal au XIe siècle. Ces populations nomades bouleversent les équilibres agricoles et politiques. Elles dépeuplèrent les villes faute de nourriture, ce qui porta un coup final à la civilisation antérieure et chrétienne.

Une deuxième évolution, intellectuelle cette fois, me paraît encore plus importante.

À partir des XIe et XIIe siècles, certains courants religieux privilégient une lecture de plus en plus restrictive du dogme. On brûla publiquement des livres scientifiques. J’ai appelé cette évolution la « première réaction islamiste », par analogie avec les mouvements ultérieurs de retour aux sources.

L’épisode d’Averroès est symbolique. Ce philosophe musulman d’Andalousie affirme que la raison et la foi ne sont pas nécessairement contradictoires. Disgracié en 1195, il voit paradoxalement ses œuvres traduites en latin et étudiées dans les universités européennes.

L’Occident va progressivement développer le raisonnement scientifique, puis l’imprimerie, les découvertes maritimes et finalement la révolution industrielle. Le monde arabe, sans être intellectuellement immobile, ne connaît pas la même dynamique. Souvent, l’innovation est considérée comme une hérésie.

C’est le début d’une divergence qui s’étendra sur plusieurs siècles.

Les conquêtes mongoles, puis la domination ottomane sur une grande partie des pays arabes, compliquent encore leur évolution. Les Turcs conservent longtemps une puissance militaire remarquable, mais prennent eux-mêmes du retard sur l’Europe occidentale.

Ce retard sera partiellement comblé par la Turquie moderne, alors qu’il restera beaucoup plus profond dans plusieurs pays arabes.

Le XIXe siècle : la redécouverte réciproque

Les Européens redécouvrent le monde arabe

À la fin du XVIIIe siècle, la supériorité technique et militaire européenne devient manifeste.

L’expédition de Bonaparte en Égypte, en 1798, en constitue un symbole spectaculaire. L’armée française est accompagnée de savants, d’ingénieurs et de spécialistes chargés d’étudier le pays. Leur travail aboutira notamment à la monumentale Description de l’Égypte.

Ce n’est pas seulement une expédition militaire : c’est aussi la rencontre de deux mondes dont les trajectoires se sont éloignées.

D’autres voyageurs suivront : diplomates, explorateurs, archéologues, orientalistes, commerçants et ingénieurs. Ils contribuent à une meilleure connaissance de l’Orient en Europe, même si leurs descriptions reflètent parfois les préjugés de leur époque.

Mais le phénomène le plus important est peut-être inverse : les élites arabes découvrent progressivement l’ampleur de leur retard militaire, industriel et administratif.

Deux réactions vont alors se dessiner.

Imiter l’Occident ou revenir aux sources religieuses ?

La première réaction consiste à adopter les méthodes occidentales, comme au Japon.

En Égypte, Méhémet Ali entreprend de moderniser le pays, notamment avec des Français venus avec Napoléon. L’Empire ottoman engage également des réformes, particulièrement avec les Tanzimat, à partir de 1839.

Ces transformations rencontrent des résistances populaires, religieuses, sociales et politiques. Moderniser une armée est relativement simple par rapport à la transformation des mentalités, de l’enseignement et des institutions.

La deuxième réaction consiste à rechercher les causes du déclin dans l’abandon supposé de la pureté originelle de l’islam.

Selon cette interprétation, les musulmans auraient perdu leur puissance parce qu’ils se seraient éloignés de leur religion. Le remède serait donc un retour aux premiers temps de l’islam, notamment aux salafs, les pieux ancêtres.

Cette réaction religieuse donne la Nahda, à mon avis mal traduite par « renaissance arabe ».

Or cette appellation est ambiguë. La Nahda comprend de véritables mouvements de modernisation intellectuelle, littéraire et scientifique, mais aussi et surtout le regain du traditionalisme. D’où une fierté identitaire, mais aussi le rejet des institutions qui auraient pu favoriser la modernisation économique.

L’Empire ottoman : de la disparition à une Turquie moderniste

Les peuples chrétiens des Balkans obtiennent progressivement leur autonomie ou leur indépendance : Grecs, Serbes, Roumains, Bulgares.

L’Empire perd ainsi une grande partie de ses possessions européennes au XIXe siècle, avant de disparaître après la Première Guerre mondiale.

La Turquie d’Atatürk choisira ensuite une occidentalisation autoritaire, notamment dans l’enseignement, le droit et l’organisation de l’État. Ce choix explique en partie pourquoi son évolution économique a été différente de celle de nombreux pays arabes.

Le cas particulier de l’Algérie et du Maghreb

L’Algérie suit une autre trajectoire avec la conquête française commencée en 1830.

Il faut ici distinguer deux notions souvent confondues : les colons et les colonisateurs.

Les colons sont principalement des Européens installés sur des terres agricoles. Ce sont eux qui ont alimenté le sentiment de dépossession des populations locales.

Les colonisateurs comprennent les militaires, fonctionnaires, enseignants, médecins et autres représentants de la puissance dominante. Le rapport avec leurs administrés fut très variable selon les époques, et surtout selon les individus. Hors des grandes villes, où ils étaient davantage entre eux, ils s’attachèrent souvent aux populations administrées. J’en ai rencontré beaucoup dans ma jeunesse.

Une troisième catégorie était les représentants des entreprises, mais ces dernières ont été très peu présentes, contrairement aux pays sous domination britannique, sauf dans une certaine mesure au Maroc, ce qui est une des composantes du maintien des liens entre ce pays et la France.

L’Algérie est un cas particulier parce qu’elle devient une colonie de peuplement, avec une population européenne (et, au départ, non française : espagnole, sicilienne …) importante, quoique très minoritaire.

La conquête est violente et s’accompagne de transformations foncières considérables. Mais la période française introduit également des infrastructures, des administrations, des techniques agricoles et des équipements sanitaires.

Le bilan ne peut donc se réduire à un jugement global, positif ou négatif. Il faut examiner séparément les expropriations, la gestion administrative, les transformations économiques et leurs conséquences démographiques.

L’indépendance de 1962 ouvre une autre période, marquée par le choix d’une économie largement étatisée et par la dépendance croissante aux hydrocarbures.

Comme je l’ai développé dans mon article sur « l’Algérie empêtrée dans son histoire et le pétrole », les difficultés contemporaines ne peuvent être expliquées uniquement par le passé colonial.

La Tunisie devient un protectorat français en 1881, puis le Maroc en 1912. Ces deux pays connaissent une présence européenne plus tardive et des modalités de domination différentes.

Leurs trajectoires après l’indépendance seront également distinctes, illustrant le poids des choix politiques nationaux.

L’Afrique subsaharienne : des traites esclavagistes à l’époque coloniale

La fin de la traite européenne et l’expansion de la traite arabe

L’histoire de l’Afrique subsaharienne au XIXe siècle est très différente de celle du monde arabe.

Pendant plusieurs siècles, la traite atlantique a conduit à la déportation de millions d’Africains vers les Amériques. Des marchands et des pouvoirs africains participaient à ce commerce, notamment en capturant ou en vendant des populations de l’intérieur aux négriers européens.

Mais cette traite est progressivement abolie au XIXe siècle :

  • La Grande-Bretagne l’interdit en 1807 et utilise ensuite sa marine pour combattre les navires négriers.
  • La France l’interdit définitivement en 1815, même si sa répression effective sera plus tardive.

Parallèlement, les traites transsaharienne et orientale, souvent appelées « traite arabe », restent actives et connaissent une expansion considérable dans certaines régions, notamment en Afrique orientale et centrale.

Des réseaux marchands, dont ceux de Zanzibar, organisent la capture et le transport d’esclaves vers les marchés de l’océan Indien et du Moyen-Orient.

Il faut rappeler que l’esclavage existait également au sein de nombreuses sociétés africaines avant l’arrivée des Européens.

L’intervention des puissances européennes à l’intérieur du continent supprima l’esclavage interne et la traite arabe.

La conférence de Berlin : que s’est-il réellement passé ?

La conférence de Berlin, réunie de novembre 1884 à février 1885, est souvent présentée comme le moment où les Européens auraient découpé l’Afrique sur une carte.

Cette représentation est historiquement inexacte : ce qui fut déterminant furent les conquêtes territoriales qui ont eu lieu avant et après.

Pour la France, la raison principale fut géopolitique : contenir la poussée britannique et plus tard celle de l’Allemagne, notamment au Maroc. Elle fut plus économique pour la Grande-Bretagne qui disait souvent : « nous avons pris le meilleur et laissé le sable au Français »

Pourquoi parler d’« époque coloniale » plutôt que de « colonisation » ?

Dans mon article de 2017, « La colonisation », ça suffit ! Passons à « l’époque coloniale », j’expliquais pourquoi ce changement de vocabulaire me paraît indispensable.

Le mot « colonisation » est devenu un terme politique chargé d’une signification presque exclusivement négative, alors qu’il recouvre des réalités très différentes.

Il faut d’abord distinguer la conquête et la gestion.

Les conquêtes furent souvent violentes et accompagnées de massacres et de spoliations, surtout en Algérie. D’autres conquêtes ont reposé sur des traités et des protectorats qui ont souvent laissé des souvenirs positifs.

La gestion des territoires conquis constitue une autre étape.

Les autorités coloniales ont introduit ou développé des administrations territoriales, des routes, des ports, des écoles, des services sanitaires et des systèmes juridiques.

Ces réalisations ne suppriment ni les inégalités de statut ni les contraintes imposées aux populations. Elles sont nécessaires pour comprendre l’évolution économique et démographique.

L’analyse exige donc de comparer trois situations : celle qui précédait la conquête, celle de l’époque coloniale et celle qui suivit l’indépendance.

Cette méthode permet d’éviter aussi bien la condamnation systématique que l’idéalisation rétrospective.

Les principaux héritages : sécurité, santé, institutions et début d’instruction

Trois transformations méritent une attention particulière.

La première concerne la sécurité physique. Dans certaines régions, la disparition des razzias et des guerres locales a permis une stabilisation puis une croissance des populations.

La deuxième est sanitaire. La diffusion progressive de la vaccination, de l’hygiène et de la médecine moderne a contribué à réduire la mortalité, particulièrement au XXe siècle.

La troisième concerne l’instruction. L’école moderne, l’usage plus répandu de l’écrit et la formation d’agents administratifs ont créé de nouvelles possibilités de promotion sociale.

Toutefois, la scolarisation est longtemps restée très limitée, particulièrement en Afrique subsaharienne.

Enfin, l’administration coloniale française a légué des institutions centralisées, dont les effets sont ambivalents. Elles ont permis l’organisation d’États modernes, mais elles ont également transmis des pratiques autoritaires et bureaucratiques.

Conclusion : comprendre l’histoire plutôt que la juger

Le XIXe siècle marque une rupture fondamentale dans les relations entre l’Occident, le monde arabe et l’Afrique subsaharienne.

Mais cette rupture s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue. Le décrochage intellectuel et économique du monde arabe précède largement l’arrivée des Européens, tandis que l’Afrique subsaharienne était plombée par les traites et les conflits internes.

Le principal bouleversement en Afrique subsaharienne est peut-être d’apparition de l’écriture. Auparavant, sauf exceptions très ponctuelles il n’y avait pas d’écriture des langues locales. L’écriture arabe était limitée au Sahel (Tombouctou), à certains endroits d’Afrique orientale, et était à usage principalement religieux.

Il faut surtout se garder d’une interprétation exclusivement morale de l’histoire.

La période coloniale, comme la précédent et la suivante, comporte des violences, des injustices, mais aussi des transformations économiques, sanitaires et administratives dont les conséquences sont encore visibles.

Depuis les indépendances, les choix politiques et économiques des nouveaux États ont joué un rôle majeur, parfois positif, parfois catastrophique.

L’histoire doit permettre de comprendre les mécanismes du développement et du sous-développement, non de fournir des arguments aux affrontements politiques contemporains. Cela passe par une comparaison entre un passé pré-colonial souvent idéalisé, la période coloniale et celle des indépendances.

C’est pourquoi il me paraît préférable de laisser aux historiens l’analyse de l’époque coloniale et de consacrer davantage d’attention aux problèmes actuels : sécurité, éducation, santé, institutions et développement économique… et à la géopolitique qui déchire les mondes arabes et africains.

Yves Montenay

 

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1 commentaire sur “Du décrochage du monde arabe à la période coloniale”

  1. C’est malheureusement un vœux pieux, mais j’aimerais tant que tous nos éditorialistes à la petite semaine et les « influenceurs » de réseaux sociaux lisent cet article. Quitte à se limiter à la conclusion s’ils trouvent qu’il y a trop de mots, ça participerait certainement à l’apaisement des débats. Et on en a bien besoin !

    Merci pour cet article.

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