Georges Montenay les pétroliers arrivent Devenons pétroliers !

Georges Montenay : Les pétroliers arrivent ? Devenons pétroliers !



Au début des années 60, le monde de l’énergie est bousculé par l’arrivée des produits pétroliers, distribués par des groupes puissants comme Total, Esso et Shell… C’est un nouveau défi pour l’entreprise charbonnière de Georges Montenay

Dans ce quatrième article, je poursuis le récit de la vie de mon père Georges Montenay, dont le parcours d’entrepreneur me semble exemplaire et instructif (épisode 1 / épisode 2 / épisode 3).

Le fuel enfonce le charbon

Nous sommes autour de 1960. Un concurrent du charbon apparaît : le fuel domestique. Chimiquement c’est tout simplement du gasoil, qui sert également de carburant. Mais il est moins taxé que ce dernier, ce qui explique que les stockages et les circuits soient différents.

Pour éviter l’anglicisme, le terme officiel est aujourd’hui fioul, mais je vais garder ici l’orthographe de l’époque.

Son apparition comme concurrent de charbon impacta différemment les deux branches de l’entreprise : celle des chantiers de charbon du centre ouest et celle de la diversification en gestion de l’énergie.

Pour la première, c’est un concurrent du charbon qui gagne du terrain pour plusieurs raisons : sa manutention est plus facile et plus propre (tuyaux, pompes…) et parce qu’il est distribué par des entreprises puissantes : Shell, Esso, Total… agissant soit en leur nom propre, soit à partir de leur réseau de stations-service distribuant du carburant.

C’est donc un péril pour les chantiers de charbon.

Pour la deuxième activité, celle de la gestion d’énergie, c’est un combustible comme un autre, que l’on aura de plus en plus tendance à favoriser.

La synergie entre les deux branches était très forte, puisqu’obtenir un contrat de gestion d’énergie consolidait la vente de charbon des chantiers de l’entreprise, car ce contrat était à long terme, souvent 20 ans pour les hôpitaux par exemple.

Ce long terme s’expliquait parce que le gestionnaire d’énergie devait gérer et changer à ses frais tout le matériel et en particulier l’adapter à de nouvelles techniques.

Mais, le temps passant, cette synergie devenait moins évidente parce que les contrats de gestion d’énergie pouvaient être conclus en dehors de la zone desservie par les chantiers et parce qu’il était de plus en plus souvent rationnel de changer de combustible et de passer au fuel.

La reconversion des chantiers

Le premier mouvement des directeurs de chantier fut de se plaindre, comme toute victime de changements technologiques : « Monsieur Montenay, ce fuel est diabolique, je perds mes clients, que faire ? ».

Il fallut toute la diplomatie de Georges Montenay et les succès du département gestion d’énergie, mené par Noël Fournier, pour leur faire admettre qu’il fallait vendre du fuel ou périr : « Les clients veulent du fuel ? Trouvez-en ! ». Car la première richesse de l’entreprise étant sa clientèle, il fallait absolument la suivre, même si elle changeait de combustible.

Dans un premier temps, profitant la concurrence sur les grandes compagnies pétrolières, chaque directeur réussit à trouver un approvisionnement compétitif, et adapta son matériel et ses habitudes. Mais c’était évidemment une solution précaire, car à la merci de tout changement d’humeur du directeur local des groupes pétroliers.

Il fallait trouver autre chose.

Un peu par analogie avec l’histoire des chantiers 20 à 30 ans auparavant, Georges Montenay réfléchit à pouvoir s’approvisionner en amont auprès d’autres fournisseurs, à devenir compétitif en transport et à stocker lui-même pour assurer la sécurité de ses clients.

Mais cela posait des problèmes juridiques, que je vais vous exposer plus bas, et des problèmes financiers car si on peut poser du charbon à même le sol, ce n’est pas possible pour le fuel, qui nécessite des cuves de stockage coûteuses.

Le problème financier se révéla soluble car, contrairement à l’époque du lancement des chantiers de charbon 20 à 30 ans plus tôt, l’entreprise avait fait ses preuves entretemps et jouissait de la confiance de ses banquiers.

Et pour donner plus de force au changement d’image, je fus envoyé au front en tant que Sciences-po formé à la finance et ingénieur par ailleurs, ce qui faisait sérieux.

Je me souviens notamment de la première réunion avec un directeur de niveau très moyen d’une grande banque. J’avais bien préparé mon dossier, mais mon interlocuteur commença par faire de grands développements sur le Pinot des Charentes. On en était encore là au dessert, et je finis par comprendre qu’il respectait les rites de sa génération, selon lesquels Il fallait, avant d’examiner tout dossier, tisser des liens de sympathie en partageant un repas… Les dossiers se traiteraient plus tard, lors d’un autre repas ou sur demande écrite.

A l’époque, on savait prendre son temps !

Se glisser à l’amont des grands pétroliers

Il faut d’abord rappeler le contexte juridique de l’époque : l’activité pétrolière était un monopole d’État qui était concédé pour trois ans renouvelables à des entreprises ayant fait leurs preuves, comme Total, Shell ou Esso.

Ces entreprises se fournissaient à l’étranger, faute de gisements pétroliers en France. Puis elles importaient soit des produits finis dans les ports secondaires, soit du brut dans les ports principaux, qu’elles raffinaient ensuite.

Les produits finis étaient stockés soit dans les ports, dans de grandes cuves reliées aux ports par un pipeline, ou approvisionnées par trains complets.

Le dirigisme était poussé à un point tel que les prix étaient fixés par l’administration canton par canton et produit par produit. Bien entendu les données de l’administration venaient des pétroliers, qui avaient tendance à biaiser ces données en leur faveur.

Les prix étaient donc un peu plus élevés que le prix marginal théorique. Et le marché se rétablissait de fait en cotant par un rabais sur le prix officiel : la concurrence imposait par exemple à tel endroit un rabais de 10 Fr. sur le tarif.

Mais les fonctionnaires étaient loin du terrain et se sentaient tout-puissants.

Il fallait donc convaincre l’administration d’accorder une concession à l’entreprise Montenay SA et Georges Montenay monta à l’assaut de la direction de carburant du ministère de l’industrie.

Je passe sur les discussions économiques où il faisait valoir son expérience. Il se faisait également parfois appuyer par Noël Fournier pour montrer l’importance du service public que constituait l’approvisionnement et surtout la gestion de l’énergie des bâtiments publics et notamment des hôpitaux.

Et parfois par moi-même pour les arguments d’économie générale et notamment l’utilité de petits indépendants pour limiter la toute-puissance des grands groupes.

Je puisais alors dans mes souvenirs de Sciences-po pour retrouver les formules d’un de nos professeurs d’économie qui se prenait pour le ministre des Finances.

Je me souviens que la discussion avançant, notre interlocuteur nous dit :

  • « La France manque de stockage dans les Pyrénées. Si vous en faisiez un, ce serait une bonne raison de vous attribuer cette concession« .
  • « Mais nous n’avons pas de clients dans les Pyrénées !« 
  • « Ce n’est pas mon problème, ma mission c’est l’intérêt national ! »

Finalement, la concession fut obtenue sans condition, mais avec promesse d’un contrôle serré au moment de son renouvellement trois ans plus tard.

Et effectivement les chantiers de charbon se complétèrent par d’importantes installations de stockage approvisionnées par trains complets à partir des ports d’importation de fuel.

L’administration constata leur contribution à la sécurité d’approvisionnement du pays, et la concession fut régulièrement renouvelée.

Ce fut l’occasion de mieux comprendre l’économie pétrolière qui se révéla beaucoup plus moderne que celle du charbon avec d’excellentes statistiques professionnelles et des cotations publiques des produits, comme on peut le voir tous les jours dans la presse économique.

Et pour les historiens, je rajoute que le pouvoir tenta de prendre davantage encore la main sur le marché pétrolier en lançant l’entreprise ELF… utilisée comme tirelire par des gouvernements ultérieurs et qui finit, dans une période plus libérale, par être absorbée par Total.

La mort des grands charbonniers

Le front principal étant celui du pétrole, c’est maintenant moi qu’on envoyait aux réunions professionnelles des grands charbonniers qui nous snobaient 30 ans auparavant.

Je me souviens d’une réunion où, après avoir visité les immenses grues sous employées, il fallait discuter gravement du circuit de quelques milliers de tonnes, remplaçant les centaines de milliers de la belle époque.

Cette impression de fin d’un monde disparaissant fut confirmée par un petit incident : commençant à avoir faim je proposais qu’une question soit renvoyée à l’après-midi. L’ambiance devint glaciale, et je compris que j’avais gaffé.

On m’expliqua discrètement : « On fait de vrais grands repas, comme au bon vieux temps et l’après-midi, on va au bordel ». Malgré la loi de 1945 interdisant les maisons closes, je constatais que certaines traditions avaient résisté…

Yves Montenay

Laisser un commentaire