La Malaisie, puissance moyenne d'Asie du Sud-Est

La Malaisie, entre islam traditionnel et minorités dynamiques

Poursuite de mon tour d’horizon des pays de l’Asie du Sud-Est, mal connus des Français et qui jouent pourtant un rôle de plus en plus important tant par eux-mêmes qu’en tant que voisins de l’Inde et de la Chine.

Après le Vietnam, l’Indonésie et les Philippines, je vous emmène cette semaine à la découverte de la Malaisie.

Une géographie compliquée

La Malaisie est un État divisé en deux grandes parties séparées par la mer de Chine méridionale :

  • La Malaisie péninsulaire, ou Malaisie occidentale, qui partage sa frontière avec la Thaïlande au nord et Singapour au sud, est le cœur historique et économique du pays.
  • De l’autre côté de la mer de Chine, sur l’île de Bornéo, se trouve la vaste Malaisie orientale, formée des États du Sabah et du Sarawak, qui jouxtent l’Indonésie et encerclent le petit sultanat de Brunei.
Carte de la Malaisie - Encyclopédie Universalis
Carte de la Malaisie – Encyclopédie Universalis

Un emplacement stratégique

La situation géopolitique de la Malaisie est stratégique :

  • elle est proche du détroit de Malacca — l’une des voies maritimes les plus fréquentées du monde —
  • elle se trouve au carrefour des échanges entre l’Océan Indien et le Pacifique.
  • Et la Chine et l’Inde sont proches
Carte de situation de la Malaisie - Encyclopédie Universalis
Carte de situation de la Malaisie – Encyclopédie Universalis

Le peuple malais et ses minorités actives

La Malaisie compte environ 33 millions d’habitants, dont la composition ethnique est complexe et politiquement sensible : malais, chinois, indiens, autochtones…. C’est le problème de base de ce pays, que je détaille plus bas.

Le taux de fécondité a beaucoup baissé dans toutes les catégories de population, comme dans de nombreux autres pays d’Asie.

Il est passé de 6,2 enfants par femme en 1950 à 1,57 en 2024.

Les malais musulmans seraient autour de 2, les chinois et indiens à 1 voire au-dessous.

55% de Malais

L’ethnie des Malais forme environ 55 % de la population. Ils bénéficient du statut de « Bumiputera » (« fils du sol »), qui leur donne des privilèges

  • éducatifs : quotas dans les universités publiques, bourses pour les études supérieures, internats d’élites réservés,
  • économiques : accès préférentiel aux contrats publics, aides financières à leurs entreprises, réservation d’une part du capital de certaines entreprises cotées, quotas de logements à des prix inférieurs au marché

Ils forment la population principale en dehors des grandes villes, c’est-à-dire dans la quasi-totalité de la surface du pays, même si l’exode rural attire maintenant des Malais en ville.

Ils sont en général musulmans traditionalistes et l’islam est la religion officielle de la Malaisie.

Cette réglementation a officiellement pour objet de les mettre « à égalité économique » avec les Chinois et les Indiens

23% de Chinois

Les Chinois de Malaisie représentent environ 23 % de la population, souvent bouddhistes, chrétiens ou sans religion et sont largement les acteurs du développement.

Avant 1965 les communautés chinoise et malaise étaient à peu près de même importance.

C’est la sécession de Singapour en 1965 qui a donné à chacun des deux pays une majorité ethnique, chinoise à Singapour et malaise en Malaisie. 

Depuis Singapour est devenu un état très moderne rayonnant dans toute la région, tandis que le développement de la Malaisie, bien qu’honorable, est loin derrière. On imagine les propos privés qu’en tirent les Chinois, tandis que la majorité malaise y voit une justification des privilèges donnés aux « fils du sol ».

7% d’Indiens

Les Indiens, principalement tamouls et de religion hindoue, et accessoirement chrétiens, forment environ 7 % de la population. Ils sont davantage tournés vers les professions libérales et l’enseignement. Cela donne au pouvoir une deuxième justification des privilèges accordés aux « fils du sol ».

Le reste est constitué d’autochtones – notamment les Dayaks de Bornéo – souvent chrétiens, mais soumis à la pression de l’État pour les islamiser.

Diversité de langues et de religions

Cette diversité se reflète dans les langues parlées (malais, mandarin, tamoul, anglais) et les religions et alimente des tensions identitaires et communautaires, particulièrement en période électorale.

Cela avantage également l’anglais, langue commune dans le domaine des affaires.

La langue malaise (bahasa Melayu) est officielle en Malaisie et à Brunei, et très proche du bahasa indonesia, la langue officielle de l’Indonésie, dont nous avons vu qu’il s’agissait d’une langue « artificielle » plus simple que les dialectes malais.

300 millions de locuteurs du malais

Aujourd’hui, plus de 300 millions de personnes parlent une forme ou une autre du malais, faisant de cette langue la principale de la région loin devant le vietnamien ou les langues thaï.

Le malais pourrait donc devenir officiel au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Mais sous quelle forme ?

L’Indonésie soutient la bahasa indonesia et la Malaisie « son » malais.

En attendant, c’est l’anglais qui est la langue officielle….

Les partis politiques en Malaisie

Les partis traditionnels sont à base ethnique : malais musulmans, chinois, indiens, autochtones.

Mais les partis plus récents essaient être trans-ethniques et depuis 2018/2020, la coalition au pouvoir s’est élargie.

Le parti principal est l’UMNO (United Malays National Organisation), qui vise un électorat nationaliste malais, s’appuyant sur des structures sociales musulmanes et « royales » (les sultans locaux) traditionnelles. Il est dominant jusqu’en 2018

Le parti défendant les intérêts chinois est le MCA (Malaysian Chinese Association). C’est le partenaire historique de l’UMNO dans la coalition Barisan Nasional.

Il est maintenant concurrencé par le Parti d’action démocratique (DAP pour le malais : Parti Tindakan Demokratik), majoritairement chinois mais qui se veut laïque et multiracial, probablement pour attirer l’électorat malais urbain

Celui qui défend les intérêts Indiens est le MIC (Malaysian Indian Congress). Partenaire minoritaire de l’UMNO dans la coalition BN, maintenant concurrencé aussi par les partis politiques « non ethniques ». C’est probablement un effet de l’urbanisation, donc des contacts interethniques.

Le PAS (Parti Islam Se-Malaysia) représente les courants plus ou moins islamistes voulant instaurer la charia. Il s’est rapproché récemment de l’UMNO.

Parmi les autres partis, dont certains se proclamant non ethniques, signalons le PKR anti-corruption, qui mène la coalition au pouvoir depuis 2022 avec Anwar Ibrahim, son créateur, comme Premier ministre.

Cette coalition se veut d’unité nationale et regroupe pour cela les principaux partis.

Signalons enfin les partis représentant les autochtones de Bornéo qui défendent leurs terres face à l’agriculture industrielle, probablement souvent chinoise.

Cette multiplication des partis peut faire penser que le pays est démocratique, ce qui n’est que très partiellement vrai, d’une part du fait du favoritisme en faveur des Malais musulmans et, d’autre part, du fait des multiples restrictions aux libertés.

En effet, si la liberté d’expression est garantie constitutionnellement, plusieurs lois permettent la censure de tout ce qui touche à l’islam (voir la liste impressionnante établie par Wikipedia dans la partie « religion » de son article), la critique du gouvernement ou des monarchies locales, est relatif aux privilèges des Malais ou favorable au mouvement LGBT…

Économie : du caoutchouc au numérique

Jadis colonie britannique dépendante des exportations de caoutchouc, d’étain et d’huile de palme, la Malaisie a maintenant une économie beaucoup plus diversifiée.

Les ressources naturelles sont importantes : pétrole, gaz naturel, bois tropicaux, minerais.

Il est également l’un des principaux producteurs mondiaux d’huile de palme. Ces productions déclenchent toutefois la déforestation et déstabilisent les populations autochtones.

À partir des années 1980, sous l’impulsion du Premier ministre Mahathir Mohamad, la Malaisie est devenue un centre important de production de semi-conducteurs et de composants électroniques.

Kuala Lumpur, la capitale, est devenue un pôle financier régional.

La Malaisie a investi massivement dans ses infrastructures : autoroutes, trains à grande vitesse, ports et télécommunications.

Le tourisme attire des millions de visiteurs grâce à ses plages, ses forêts tropicales et son patrimoine multiculturel.

Mais le système est compliqué par les privilèges (notamment les quotas) accordés aux Bumiputera, ce qui pèse sur la compétitivité des entreprises.

Une honorable puissance moyenne

Ni aussi peuplée que l’Indonésie, ni aussi technologiquement avancée que Singapour, la Malaisie est une puissance moyenne. Comme plusieurs de ses voisins elle est soumise à la pression chinoise en mer de Chine méridionale.

Elle bénéficie de la tendance actuelle de la relocalisation en Asie du Sud-Est des entreprises jusque-là implantées en Chine.

En sens inverse, elle subit la pression de Pékin qui s’exerce sur les communautés chinoises de l’étranger pour en faire des agents politiques ou économiques.

À mon avis, la Malaisie est un exemple intéressant de l’interaction entre le communautarisme de la population « de souche » et le développement économique (et donc urbain) qui brasse les ethnies avec des crispations à court terme et une atténuation des différences à long terme.

Yves Montenay

8 commentaires sur “La Malaisie, entre islam traditionnel et minorités dynamiques”

  1. « Le taux de fécondité a beaucoup baissé dans toutes les catégories de population, comme dans de nombreux autres pays d’Asie. »

    En fait, cette baisse est naturelle quand on laisse faire le marché.

    Et c’est encore plus rapide en Asie où la culture est ultra macho et où une femme cadre doit généralement choisir entre le rester ou devenir mère.

    Et il est à noter que cette baisse avait également commencé en France au 19ème siècle, jusqu’à ce que l’Etat n’intervienne pour renverser la vapeur et avoir non pas des actifs pour payer les retraites, mais des masses de bidasses pour reprendre l’Alsace et la Lorraine aux Prussiens!

    1. La baisse de la fécondité est un très important phénomène mondial. Je suis notamment Docteur en démographie politique, et je suis de près cette question. Voir sur mon site des articles comprenant le mot « population » ou « démographie ».
      Je ne nuancerais votre calendrier sur l’action de l’État français qui n’a vraiment lancé une politique nataliste massive qu’en 1940 – 45, accentuant en France le baby-boom mondial

      1. Pour ma part, je suis ingénieur et économiste et je m’intéresse fatalement aux questions de démographie car c’est un bon indicateur avancé et puis les données démographiques ne mentent pas, contrairement aux données économiques auxquelles Churchill ne croyait pas, à moins qu’il ne les aie lui-même falsifiées :-)

        Et j’insiste sur le fait que les politiques natalistes ont commencé à partir de 1870 car l’infériorité numérique de l’armée française est un des facteurs ayant concouru à sa (cuisante) défaite.

        Mais oui, on a ensuite passé la vitesse supérieure en 1940 car l’instauration du régime de Vichy en France équivalait à la prise du pouvoir par Franco en Espagne, à savoir un régime autoritaire, conservateur, corporatiste et aussi et surtout où l’Eglise redevient un véritable Etat dans l’Etat…

        1. Vous avez partiellement raison : dans le deuxième moitié du XIXe siècle, il y a eu une prise de conscience et des débats. C’est de cette époque que date la revue Population et Avenir (son nom actuel) dont je suis administrateur depuis des dizaines d’années. Cette revue qui avait mal vieillie a été revivifiée par Philippe Rossillon (voir https://www.yvesmontenay.fr/2022/10/13/philippe-rossillon-heros-meconnu-de-la-langue-francaise-la-traversee-du-siecle-18/) puis par Gérard François Dumont (et Évelyne Sullerot). Cette revue a milité activement pour une reprise de la natalité, même si depuis quelques années, elle est davantage orientée vers l’aménagement du territoire.
          Si Pétain, puis De Gaulle, ont été effectivement favorables aux mesures natalistes, l’impulsion date d’avant, notamment grâce aux analyses d’Alfred Sauvy.

          1. La théorie d’Alfred Sauvy ne marche qu’un temps au terme duquel il choisir entre la dénatalité ou la création d’emplois artificiels pour créer un nouveau déversoir.

            Le cas extrême était l’Union Soviétique où le travail était obligatoire et où la population rurale à reconvertir gargantuesque, d’où un déversement s’étant largement fait directement de l’agriculture vers une bureaucratie dont l’inutilité n’allait échapper qu’à l’idiot du village…

          2. J’ajouterais que si Pétain et plus largement les dictatures latines sont ultra-natalistes, c’est en cohérence avec leur idéologie dont le logiciel économique est resté bloqué à l’époque du latifundisme et à partir du 20ème siècle, ce modèle ne pouvait plus tenir qu’avec des régimes autoritaires pour bloquer le transfert sectoriel et maintenir ainsi l’influence de l’Eglise et les rentes des propriétaires terriens.

            Nous échangions sur le fait que Meloni n’avait pas tenu ses promesses en matière d’immigration, c’est parce que l’Italie du sud continue encore largement à fonctionner sur ce modèle à faible productivité dont la seule variable compétitive est la rémunération du travail, d’où un nivellement par le bas sans fin jusqu’à ce que ça explose…

            La République romaine avait déjà en son temps crevé de ce modèle…

  2. J’ajouterais que la Malaisie est formellement une Monarchie confédérale de sultanats (en fait 13 états et 3 territoires), la royauté de Malaisie tournant tous les 5 ans entre le 9 sultanats héréditaires de la péninsule. Le roi désigne le premier ministre issu du parlement….pas simple.
    Pour le business, il est un peu étrange de saluer le PDG Bumi qui ne fait rien, avant de négocier avec son adjoint chinois qui gère la société.

    1. Merci pour exemple et le rappel institutionnel. Un bref article comme le mien ne peut pas être complet. Voir notamment la liste des interdictions de vocabulaire touchant l’islam sur Wikipédia (lien rajouté dans mon article)

Laisser un commentaire