Le jour de Trump est arrivé

Le jour de Trump est arrivé

Après plusieurs rebondissements cet été, le jour de Trump est finalement arrivé avec ses nouveaux « tarifs » pour les importations américaines : que va-t-il se passer maintenant ?

Le 7 août, les droits de douane de Trump entrent en application. Cette annonce a entraîné la panique depuis le 1er août : les chefs d’entreprise européens rivalisent d’alarmisme, la bourse baisse…

Donald Trump y voit un moyen de protéger l’économie nationale, générer des revenus budgétaires et rééquilibrer la balance commerciale.

Il espère notamment forcer les entreprises à installer des usines aux États-Unis et à y créer des emplois.

Pourtant, l’analyse économique et l’histoire montrent que les effets réels peuvent être très différents.

Pour cela, rappelons la théorie du libre-échange, revenons sur l’histoire du protectionnisme et analysons les conséquences probables des mesures récentes annoncées par Trump.

Vertus du libre-échange et limites du protectionnisme

Au début du XIXe siècle, David Ricardo, économiste britannique, a démontré que le libre-échange permettait la spécialisation des producteurs, donc une allocation optimale des ressources à l’échelle mondiale. Ce qui permettait une baisse des prix pour les consommateurs et un accroissement général de la richesse.

Le libre-échange favorise aussi la concurrence, l’innovation et la diffusion des technologies.

Les économistes classiques et néoclassiques en sont donc partisans, arguant que les droits de douane élèvent les prix des produits importés, introduisent des distorsions dans les échanges et nuisent à l’efficacité économique.

Le protectionnisme au XIXe et au XXe siècle aux États-Unis et en Europe

Malgré ces avantages, le libre-échange a toujours été menacé par la pression des industriels craignant la concurrence étrangère.

Aux États Unis

Les États-Unis eux-mêmes ont longtemps été un pays protectionniste.

Dès le XIXe siècle, ils ont protégé leurs industries naissantes, notamment avec le « Tariff of 1828 », surnommé «Tariff of Abominations » par ses détracteurs et destiné à casser la concurrence britannique et européenne.

Ce protectionnisme américain s’est poursuivi au début du XXe siècle avec des lois comme le tarif Hawley-Smoot de 1930, qui a élevé les droits de douane américains sur plus de 20.000 produits.

Mais cette mesure a contribué à l’aggravation de la Grande Dépression en provoquant des représailles commerciales et en réduisant fortement le commerce mondial.

Forts de cette expérience, les États-Unis sont ensuite redevenus libre-échangistes.

En Europe

En Europe, le protectionnisme a aussi été largement pratiqué, notamment dans les périodes de crise.

L’entre-deux-guerres a vu le retour massif des barrières douanières et la plupart des pays ont cherché à protéger leurs marchés intérieurs au détriment de leurs voisins.

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, avec la création du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) en 1947, puis de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1995, que la logique du libre-échange a été progressivement réaffirmée à l’échelle mondiale.

Mais Trump a quitté l’OMC…

Que va-t-il se passer maintenant ?

Des droits de douanes de +10% à… +50% !

Le 7 août, date à laquelle s’appliqueront les nouveaux droits de douane, ces derniers vont augmenter de 39 % pour la Suisse, 35 % pour le Canada, 25 % pour l‘Inde, 20 % pour Taïwan et le Vietnam, 15 % pour l’union européenne, 19 % pour l’Indonésie, 15 % pour la Corée du Sud… et « seulement » de 10 % pour le Royaume-Uni.

Mais ils vont exploser à 50 % pour le Brésil, gros fournisseur de produits alimentaires, car ce pays a déplu au président américain en s’attaquant à  son « ami » Bolsonaro, l’ex-président du pays,dont les idées politiques et sociétales sont voisines des siennes.

Souvenons-nous que, dès 2018, Donald Trump était revenu au protectionnisme, notamment à l’égard de la Chine. L’objectif était déjà de réindustrialiser les États-Unis et de rééquilibrer sa balance commerciale.

Mais les fournisseurs étrangers ont souvent répercuté les droits de douane sur leurs prix, au détriment des consommateurs, tandis que la production nationale américaine n’a pas pu s’ajuster.

Ce qui fait que les produits importés restent achetés malgré la hausse de leurs prix.

Réduire les importations n’est pas si simple

Les iPhones assemblés en Chine, bien que conçus aux États-Unis, ont un prix pour les consommateurs américains qui reflète le bas coût de la main-d’œuvre asiatique, 10 à 12 fois inférieurs à ceux de la main-d’œuvre américaine.

De même, les terres rares, essentielles à l’électronique ou aux énergies renouvelables, sont majoritairement extraites et transformées en Chine.

L’adaptation est théoriquement possible à long terme, mais, en attendant, cela revient à freiner la transition énergétique aux États-Unis.

Et, à long terme, toutes sortes de nouveaux événements peuvent arriver et changer totalement la situation.

Il en va de même pour de nombreux produits non substituables : certains produits tels que les fruits tropicaux, l’aluminium ou l’acier.

Pénuries de main d’œuvre

Enfin et surtout, les pénuries de main-d’œuvre, tant qualifiée que non qualifiée, va rendre quasiment impossible toute augmentation de l’offre.

En effet, le chômage est au plus bas aux États-Unis avec 400.000 offres d’emploi non satisfaites et ces pénuries de main d’œuvre sont aggravées par la chasse aux migrants et les 100.000 expulsions menées depuis six mois.

Et ça ne va pas s’arranger avec la révocation par l’Administration Trump du statut légal de plus de 500 000 migrants, institué sous Joe Biden, qui autorisait les ressortissants de 4 pays – Venezuela, Cuba, Nicaragua et Haïti – à résider aux Etats-Unis en raison de la situation des droits humains dans ces Etats.

Conséquences prévisibles de la hausse des droits de douane

Immédiatement, il ne se passera pas grand-chose car pendant les discussions avec les États-Unis, les importateurs ont multiplié les stocks, ce qui explique que l’on constate une progression économique dans certains pays, dont la Chine.

L’inflation 

Dans les mois et années suivantes, il y aura d’abord une hausse de l’inflation.

Cette inflation, si elle n’est pas compensée par une hausse équivalente des salaires, pèsera sur le pouvoir d’achat des ménages américains.

Et si les pénuries de main-d’œuvre facilitent cette hausse de salaire, alors l’inflation s’accélérera.

La hausse des taux d’intérêt

Par ailleurs, Trump aura beau exercer une forte pression sur le patron de la banque centrale américaine pour baisser les taux d’intérêt, il est probable que cette institution exercera sa mission en les augmentant pour combattre l’inflation.

Dans quelques mois, Trump pourra – peut-être – nommer un président à sa botte qui baissera les taux… et fera redoubler l’inflation !

Le déficit commercial américain va-t-il vraiment diminuer ?

Nous avons vu que les importations de biens, que ne peut produire l’Amérique, resteront stables en volume, mais que leur valeur augmentera en raison des nouveaux droits de douane.

De même pour les biens qu’elle pourrait physiquement produire mais à des prix bien plus élevés, du fait du niveau des salaires américains.

Les mesures de rétorsion

S’y ajouteront les mesures de rétorsion que prendront les pays pénalisés au détriment des exportateurs américains, notamment dans l’agriculture (le soja, les produits laitiers, le vin…).

Et des mesures de rétorsion pourraient pénaliser également les services américains, par exemple en réglementant les réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle, principalement d’origine américaine.

Je n’y crois pas trop à priori, mais des provocations répétées peuvent entraîner des réactions illogiques.

Vers de nouvelles négociations ?

Enfin, devant cette masse d’effets négatifs, je pense que de nouvelles négociations finiront par s’imposer.

On l’a vu avec la Chine, où après plusieurs vagues de sanctions douanières, les deux pays ont été contraints de trouver des compromis.

On peut donc parier que les droits de douane imposés dans un premier temps finiront par être abaissés via des accords bilatéraux.

Et beaucoup de productions du Canada et du Mexique voisins sont intimement liées au fonctionnement de l’économie américaine, ce qui a généré et générera encore des exceptions pour tel ou tel produit.

Tout cela illustre l’instabilité qu’engendrent les politiques protectionnistes.

Elles perturbent les chaînes de valeur mondiales, créent de l’incertitude pour les entreprises et ne produisent que rarement les effets escomptés.

En résumé, le protectionnisme, devrait se heurter aux réalités de l’interdépendance mondiale.

En conclusion

Les droits de douane renchérissent les produits pour les consommateurs et pèsent sur le niveau de vie, donc sur la croissance, non seulement des pays producteurs mais aussi des États-Unis, tout en empoisonnant les relations commerciales.

L’histoire du protectionnisme et l’analyse économique invitent à la prudence. Je crains notamment un ralentissement de l’innovation.

Mais comme tout cela est bien connu, je pense que le problème se simplifiera après le départ de Trump… et même probablement avant, l’intéressé n’en étant pas à une contradiction près !

Yves Montenay

 

6 commentaires sur “Le jour de Trump est arrivé”

  1. Merci Yves pour tous vos articles qui sont tellement intéressants surtout en cette période estivale si affligeante intellectuellement

  2. petite imprécision : « Le 7 août, date à laquelle s’appliqueront les nouveaux droits de douane, ces derniers vont augmenter de 39 % pour la Suisse, 35 % «  »
    [passer à 39 % …]

  3. En fait, industrie et libre-échange font assez mauvais ménage et c’est la cause profonde de la Guerre de Sécession qui était au départ une guerre pour ou contre le libre-échange, Lincoln ayant déplacé l’objet du conflit sur la question de l’esclavage pour remobiliser son camp démoralisé par l’enlisement du conflit.

    Pour le reste, la politique de Trump s’inscrit dans la continuité de celle de ses prédécesseurs, si ce n’est que lui ne prend pas de gants là où Obama ou Biden opéraient en douce sans faire de vagues…

  4. Tout cela constitue une expérience économique à grande échelle qui contribuera peut être à faire évoluer la science économique. Je serais étonné que cela soit à terme profitable aux états unis. L’économie mondiale est tellement imbriquée avec des produits dont les composantes viennent de nombreux pays, que ceux qui s’interdisent l’accès aux meilleurs composants en paieront le prix avec leurs propres productions devenant ainsi non compétitives.
    Et si les américains doivent se retourner vers un production interne plus chère, cela générera une baisse de niveau de vie.
    Si la taxe est assez élevée pour faire s’effondrer l’importation, ce n’est pas forcément une perte sèche pour les producteurs européens car ils pourront soit trouver de nouveaux débouchés pour ne pas baisser leur production, soit la baisser en fermant leur lignes de production les moins rentables, ce qui contribuera à augmenter leur productivité. Et encore plus si les moyens libérés sont réorientés vers autre chose.
    A mon avis il ne faut pas s’affoler et ne rien changer à nos prix de départ d’Europe. Si les importateurs-distributeurs américains veulent baisser leur marge, libre à eux.
    Et il ne faut pas taxer les importations en Europe. Elles sont utiles quand on n’a pas les moyens de les produire à meilleur prix.
    En revanche certains services numériques sont indispensables à la souveraineté européenne. Susciter l’émergence de champions européens ne serait pas idiot. Et dans le numérique on peut brûler des étapes et n’avoir pas forcément besoin d’une mise de fonds gigantesque au départ. Il suffit de saisir au vol les bonnes idées qui peuvent rebattre les cartes (cela arrivera surement avec l’IA). Je suis persuadé que des google et amazon européens sont possibles.
    Trump n’a pas tort en voulant rééquilibrer sa balance commerciale (qui n’est pas tant déséquilibrée si on n’oublie pas les services). Mais le problème n’est il pas simplement que les USA consomment trop par rapport à leur production (ils ont aussi un problème de désindustrialisation impossible à corriger sans baisse du cout du travail) ?
    Et si Trump fait baisser le dollar et ses taux d’intérêt, il en paiera le prix en n’arrivant plus à vendre ses bons du trésor et en générant une inflation gigantesque si pour compenser il force sa banque centrale à créer de la monnaie.

    1. A ceci près que ça fait déjà un certain temps qu’on est sorti de l’économique pour repasser au politique, la « fin de l’Histoire » n’ayant en fait duré que le temps de l’euphorie post-guerre froide, mais dès la fin de la décennie 90 la situation a commencé à se retendre, surtout à partir de la présidence de Bush jr et de la clique d’affairistes et d’idéologues l’entourant (Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz…) ayant ouvert la boîte de Pandore avec leur guerre en Irak.

      Et depuis, la politique américaine est orientée dans le sens d’une rivalité grandissante avec la Chine et le déclin des classes moyennes américaines engendré par le libre-échange a permis l’émergence de trublions comme Trump ne faisant qu’accélérer le processus.

      Il faut rajouter par dessus la crise du Covid ayant mis en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques mondialisées et les prélèvements sur les stocks ont été tels pour soutenir l’Ukraine que les Etats-Unis n’ont au mieux que quatre semaines de munitions en cas de conflit de haute intensité avec la Chine.

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