L’école continue de cafouiller

Pendant ce temps-là, l’école continue de cafouiller

Parler de l’école ? Non, à l’agenda parlementaire, on évoque la dette et le budget, la sécu ou les retraites… et nos élus y pataugent de façon plus que brouillonne. Mais, de l’école, curieusement, personne n’en parle !

Pourtant l’heure est grave, tandis qu’on ne fait rien, l’école continue de cafouiller, ce qui est suicidaire : nous perdons notre culture et notre futur niveau de vie, faute de compétences. 

Certes, chaque nouveau ministre de l’Éducation nationale arrive avec son « plan ». Mais il est amendé puis rejeté immédiatement ou quelques années plus tard. Et il ne s’agit que de réformettes !

Le plan Attal peut-il débloquer l’éducation nationale ?

Les diagnostics sont désormais bien connus, les classements internationaux sont impitoyables, les enseignants sous-payés et découragés, les familles inquiètes.

Cette chute dans les classements s’explique à mon avis par des blocages idéologiques profonds qui empêchent de prendre des mesures qui paraissent évidentes.

I. Un état des lieux inquiétant

Les comparaisons internationales sont sévères. Dans les grandes enquêtes standardisées, la France recule ou stagne.

Voici par exemple les résultats de l’enquête internationale Pisa, qui teste des élèves de 15 ans révolus, c’est-à-dire ayant eu 9 à 10 ans d’apprentissage scolaire : évolution de la note de la France.

Année           Mathématiques               Lecture               Sciences

2000              517 (+haut)                         505                        500

2012               495                                     505                        499

2022                474                                    474                         487

La baisse française est particulièrement nette en mathématiques, mais touche aussi la compréhension de l’écrit et les sciences. S’y ajoute, toujours d’après ces enquêtes, une inégalité sociale parmi les plus fortes.

Voici les commentaires de ces chiffres par la Fondation IFRAP et vie-publique.fr :

  • Autour de 2000, la France figurait nettement au-dessus de la moyenne OCDE et mieux que plusieurs voisins européens.
  • Autour de 2012, elle était dans la moyenne.
  • En 2022, la France est toujours dans la moyenne OCDE, avec une baisse marquée surtout en mathématiques. Mais les résultats de l’OCDE sont dégradés par rapport à de nombreux pays.

Et pour commencer, par rapport aux pays asiatiques, actuellement en pointe sur le plan technologique : Singapour, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Chine (zones urbaines).

L’écart en mathématiques est aujourd’hui de 60 à 90 points PISA, soit l’équivalent de 1,5 à 2 années scolaires !

De même, par rapport à l’Europe non-OCDE : Estonie, Pologne et Lituanie qui étaient très en dessous de la moyenne de l’OCDE, sont maintenant au-dessus.

En maths et sciences, ces pays sont désormais au niveau du Japon, donc très au-dessus de la France, de l’Allemagne ou de l’Espagne.

Et que dire du baccalauréat de 2025 ? Tout le monde l’a réussi !

Les réformes, enfin, ont été le plus souvent partielles et vite abandonnées.

Chaque ministre de l’éducation laisse sa marque, sans jamais remettre en cause une hyper centralisation et l’idéologie égalitariste qui sont, à mon avis, les principales faiblesses de notre éducation nationale.

L’éducation nationale se trompe d’objectif

Je vais les exposer puis proposer les réformes possibles.

II. L’héritage de Bourdieu

Je ne vais pas ici discuter des idées de Bourdieu, mais de l’application qui en est faite : l’institution serait un outil de reproduction sociale contre laquelle il faudrait lutter.

Donc l’école ne devrait pas enseigner ce qui constitue des barrières sociales, notamment la culture générale, principalement littéraire et artistique.

En effet, dans les siècles précédents, la vie culturelle a été largement le fait de la noblesse de la bourgeoisie. Mais de là à dire que cette culture n’a pas à être transmise, c’est autre chose.

S’il est exact que le niveau intellectuel des élèves reflète grossièrement celui des parents, c’est assez naturel. Faudrait-il donc empêcher les parents d’élever leurs enfants comme ils le souhaitent en leur transmettant une bonne qualité de parole, d’écriture, d’expérience etc, bref de culture générale ?

Je viens d’avoir un exemple dans ce sens : un enseignant de mathématiques s’est trouvé face des élèves dont les grands-parents étaient allés un peu plus loin que le programme.

Les élèves ont demandé à l’enseignant d’en parler, leurs camarades ont voulu savoir de quoi il s’agissait, et l’enseignant a été sanctionné pour « être allé au-delà du programme ».

Cette limitation de la culture enlève ainsi aux enfants un entraînement important à leur activité intellectuelle, sans parler de l’aspect économique : avec l’évolution des tâches, les employeurs ont de plus en plus souvent besoin d’employés comprenant rapidement le contexte de leur travail et l’organisation sociale.

L’école le fait, ou devrait le faire, par des commentaires de textes un peu complexes ou de dissertation sur des textes les plus variés possibles : histoire, littérature etc.

De plus cette idéologie est contre-productive, car, en abaissant les exigences, on pénalise d’abord les élèves sans capital culturel familial : en voulant supprimer un blocage social, on discrimine les enfants de milieux moins favorisés.

Remarquons que des parents très consciencieux mais n’ayant pas été formés à la culture française, comme c’est le cas d’une partie des immigrés (d’autres sont au contraire issus de la bourgeoisie des pays francophones) comptent d’autant plus sur l’école pour transmettre la culture française à leurs enfants.

Ils contournent ce problème en insistant sur l’importance de l’école et le respect dû aux enseignants.

On constate ainsi la réussite de nombreux enfants d’immigrants d’Asie orientale, malgré l’absence de culture française de leurs parents.

De même, de nombreux Maghrébins ayant réussi rappellent que leur mère analphabète les poussait à la réussite scolaire.

III. L’égalitarisme et Affelnet 

L’égalitarisme dénonce les différenciations et les hiérarchies. Il refuse la diversité des rythmes et des capacités.

Ainsi, on reproche aux groupes de niveau de montrer du doigt des élèves plus faibles et aux bons lycées de n’accueillir que les meilleurs élèves.

C’est l’occasion de dénoncer la folie d’Affelnet (Affectation des Élèves par le Net), procédure nationale informatisée utilisée  pour affecter les élèves à l’entrée au lycée (seconde générale, technologique ou professionnelle).

Il est déjà très délicat en démocratie « d’affecter » des élèves plutôt que de laisser le libre choix à la fois aux parents et à l’établissement concerné.

Mais le pire, à mon avis, est d’ajouter au dossier des notes de chaque élève un « critère CSP » qui donne des points aux élèves défavorisés de manière à les mettre « à égalité » avec les élèves de parents plus favorisés. Bref on tente de faire un rééquilibrage social.

L’ingénierie sociale est d’abord à mon avis contraire à l’esprit de la démocratie, mais elle est également source d’arbitraire : pourquoi tel calcul plutôt que tel autre pour « compenser » une CSP insuffisante des parents ?

Outre l’arbitraire, la CSP est loin d’être une note individuelle puisque l’on classe et note les catégories sociales.

Très officiellement, il s’agit de favoriser la mixité sociale en donnant un avantage aux élèves issus de milieux populaires dans l’accès aux lycées réputés.

Au risque d’affaiblir le lien entre travail et récompense… ce qui ne déplairait pas à certains qui jugent les récompenses et les punitions comme des inégalités.

On peut imaginer que « les lycées réputés » le deviendront moins, dans un premier temps du fait de ce mode de recrutement et dans un deuxième temps du fait d’avoir moins de demande d’enseignants prestigieux.

Et que deviendront « les lycées moins réputés » ? Si leur niveau monte, on aura fait tout ça pour rien… et s’ils restent médiocres, les parents seront à juste titre furieux !

Le résultat sera une fuite vers le privé. Il faut donc brider ce dernier disent les égalitaristes (voir plus bas)

Remarquons que cette affectation ne change quelque chose que dans les zones denses, à Paris par exemple, alors que dans une campagne peu peuplée, il n’y a qu’un seul lycée… on aura donc donné « pour rien » une note sociale à chacun.

Et puis, en me mettant momentanément à la place des égalitaristes, ce n’est pas à l’entrée du lycée mais à la maternelle et au primaire que l’on peut gommer les différences sociales.

La guerre scolaire est relancée

Les remèdes à ces travers sont débattus depuis longtemps mais ne donnent lieu qu’à des débats idéologiques bloquants.

IV. Décentraliser réellement : un chef d’établissement responsable

Une première réforme serait de donner une véritable responsabilité au chef d’établissement.

L’avantage de cette réforme est qu’elle ne nécessite aucune dépense – sauf peut-être une augmentation pour les intéressés – et qu’elle ne s’oppose pas aux deux idéologies ci-dessus.

Mais par contre les syndicats d’enseignants y sont violemment opposés, car leurs membres se voient un peu comme « une profession libérale » et ne souhaitent pas avoir de patron.

Résultat : le chef d’établissement reste un gestionnaire des problèmes matériels sans pouvoir choisir ses enseignants, contrairement à son homologue du privé.

Les affectations de postes se font d’une manière qui lui échappe, et principalement à l’ancienneté.

Or il est celui qui connaît le mieux ses élèves, et pourrait donner la préférence à tel profil, érudit dans certains endroits, « meneur d’hommes » dans d’autres etc.

Au lieu de voir débarquer dans un collège difficile une frêle jeune femme très érudite mais sans ancienneté, alors que cette dernière aurait été plus efficace dans un autre milieu.

V. Lever le verrou du privé sous contrat

Une mesure immédiate et très simple consisterait à lever le plafond limitant à 20 % la part des enseignants du privé sous contrat.

Ce secteur coûte moins cher à l’État et est déjà organisé de façon décentralisée. Ce qui prouve d’ailleurs l’efficacité de cette organisation !

Sans réformes dans le public, on verrait certes l’effectif du privé augmenter rapidement. Mais est-ce un drame si par ailleurs les résultats s’améliorent ?

De plus, il est probable que les meilleurs directeurs du public s’inspireraient du privé… pourvu qu’on leur donne les pouvoirs nécessaires !

Certes, dans le passé, gauche et droite se sont violemment opposés sur l’enseignement privé, ce dernier étant très majoritairement catholique. Ce qu’il ne resterait pas forcément s’il devait s’élargir.

Le programme de François Mitterrand était de faire disparaître le privé : une énorme manifestation l’a fait changer d’avis et est à la source de ce compromis plafonnant le privé à 20 %.

Les politiques vous disent : « ne touchons à rien, c’est délicat ».

Mais il me semble que ce conflit a perdu de son intensité et que bousculer un peu les hommes politiques ne serait pas mauvais !

Conclusion : sortir des querelles politiciennes

Pendant que les responsables politiques s’écharpent sur des annonces symboliques, l’école française continue de se dégrader.

Le coût de cet immobilisme sera lourd pour la cohésion sociale et la compétitivité du pays.

Il est temps de rompre avec les dogmes et de revenir à la mission de base de l’école : donner un enseignement de bon niveau, tant pour les élèves que pour l’économie nationale !

Yves Montenay

 

9 commentaires sur “Pendant ce temps-là, l’école continue de cafouiller”

  1. Merci Alain pour ton analyse sur l’Ecole et ton approche pour freiner la baisse tragique du niveau des connaissances notamment dans le primaire. À suivre.

  2. A vertu pédagogique, il faut cantonner les engagements de retraite des fonctionnaires y compris éducation nationale à la Caisse des Dépôts et fortement réduire le nombre d »enseignants » qui ne voient jamais un élève, y compris détachés.

  3. Merci pour cet article qui effectivement tend à montrer que le citoyen devrait se préoccuper de l’avenir de ses enfants tout autant que « le pouvoir d’achat ». Mais les Français sont des « veaux » n’est-ce-pas comme a dit De Gaulle….. je suis ici bien cruelle mais Tout ne viendra pas d’En Haut. Nous sommes dans une société avant tout hédoniste….alors quand même quelques questions : quel est le rôle et la responsabilité des parents dans l’acquisition des connaissances, le sens de l’effort et l’autocritique ? et….surtout quelle doit être l’implication des instits – car tout commence au primaire- et des profs dans ce sens de l’effort, dans l’incitation et la possibilité à la réparation concrète face à un échec , l’émulation dans le travail en équipe, le sens de l’évaluation, l’incitation au questionnement et à la réflexion pour l’élève, etc …je fais fréquemment le constat que la pédagogie et l’implication des enseignants du primaire et du secondaire sont bien éloignées de ces aspects là et ce n’est pas une question de temps disponible ! les enseignants dans la fonction publique manquent d’encadrement ; il faudrait alors parler du rôle des syndicats …..Les projets d’Etablissement ? la plupart du temps non liés à la pédagogie et peu d’exigences…..

  4. Merci Monsieur Montenay pour cette synthèse très claire qui analyse les différentes causes de cette baisse de niveau et de résultats. Il est probable que certains chefs d’établissement sont plus timorés pour prendre des initiatives originales, mais entre l’obéissance pointilleuse aux consignes et la transgression de quelques règles il y a de la marge. Entièrement d’accord avec vous que « c’est à la maternelle et au primaire que l’on peut gommer les différences sociales ».

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