Ce n’est pas en taxant « les riches » que l’on réduira les inégalités !

Le discours « anti-inégalités » devient envahissant. Les médias en débordent. À droite on donne des statistiques d’un ton navré, à gauche on crie au scandale et on exige des impôts.

Ce discours est éternel. Il a été relancé par Thomas Piketty, avec son ouvrage Le Capital au XXIe siècle, vendu à 2,5 millions d’exemplaires où il « démontre » la captation de la croissance par les plus riches. Le Monde du 13 décembre revient une fois de plus sur le sujet avec « l’enquête la plus fouillée : depuis les années 1980 les 1 % les plus riches du monde ont capté 27 % du revenu mondial … c’est une menace planétaire ».

L’objet du présent article n’est pas de faire un énième tableau, ni de critiquer des failles voire les trucages de ces études (s’agissant de Piketty, un article de Richard Sutch paru en octobre 2017 dans la revue Social Science, chez Cambridge University Press est particulièrement sévère).

Mon objet n’est pas de me lancer dans une bataille de chiffres mais d’analyser ce que qu’ils veulent vraiment dire, ce qui mène à constater que l’on confond les symptômes et les causes.

Je parlerai peu de la France car nous sommes un des grands pays les plus égalitaires, surtout après impôts au sommet et allocations à la base, ce qui est oublié par la plupart des études, qui citent des chiffres avant redistribution ! D’ailleurs les articles incendiaires sur ce sujet portent rarement sur la France, mais plus souvent sur les États-Unis ou sur l’ensemble de la planète.

Que disent vraiment les chiffres sur les inégalités ?

Eh bien ce n’est pas très clair, car on passe sans arrêt de la dénonciation des inégalités à celle des « riches », le seul lien entre les deux étant que pour réduire les premières, il faut taxer les seconds.

Voyons cela de plus près : l’inégalité, c’est la comparaison des pauvres et des riches. Reste à voir comment on choisit les uns et les autres.

Choisir les pauvres

La palme du choix tendancieux des pauvres revient à l’affirmation qui a envahi les réseaux sociaux : « sur la planète, une poignée de riches a un patrimoine supérieur au total de celui de centaines de millions de pauvres ». Or il est facile d’avoir un patrimoine supérieur à… des centaines de millions de fois zéro.

De même pour les revenus : l’Inde est certes mathématiquement le pays le plus inégalitaire, avec des patrons vertigineusement payés en nombre de salaires ouvriers, mais ça vient surtout du bas niveau de ces salaires, niveau qui reflète l’immense retard de l’économie indienne.

Cela vient également tout simplement d’un beaucoup plus grand nombre d’enfants par famille, cinq puis trois pendant les dernières décennies, contre de 1,2 à 1,5 dans la plupart des pays développés et en Chine. Remarquons que si la faible fécondité de la Chine et l’Occident amoindrit des inégalités internes, cela pose un problème dramatique quant à l’avenir de leurs retraites, voire leur survie tout court. L’obsession des inégalités a le défaut de cacher d’autres problèmes !

Choisir les riches

Parlons maintenant du choix des riches dans les exemples d’inégalités : en vrac on y trouve les inventeurs, les entrepreneurs, les sportifs, les chanteurs, les détourneurs d’argent public, les prédateurs politiques de certains pays d’Afrique et d’ailleurs, les trafiquants d’êtres humains et j’en oublie…

Bref, dire « les riches », c’est comme dire « les musulmans », « les plus de 1 mètre 80 », « les socialistes », ce n’est pas opérationnel. Je veux dire que c’est une catégorie trop hétérogène pour pouvoir porter un jugement moral global et même pour en faire une simple analyse économique.

Par ailleurs, être riche n’est pas un état permanent, alors que la lecture des diverses études suggère le contraire. D’après des données allant jusqu’en 2015, une étude des universités Cornell et Washington à Saint Louis (États-Unis) estime qu’environ 50 % des Américains ont fait partie des 10 % les plus riches pendant au moins une année, et que 11 % ont même fait momentanément partie des 1 %. Et parmi ces 1 %, 83 % sont des self-made-men et seulement 17 % des héritiers.

Une autre faiblesse des affirmations sur les inégalités est de confondre entreprises et actionnaires. Certes, certaines entreprises sont très riches, mais une entreprise n’est pas une personne. Les personnes, ce sont les actionnaires.

Si dans les grandes entreprises cotées le fondateur s’est enrichi, la masse des actionnaires sont souvent des gens modestes qui tentent de bâtir leur retraite via les fonds de pension, les compagnies d’assurances et autres institutionnels. C’est largement à ces retraités que vont les « gros dividendes » si souvent dénoncés.

En résumé, les inégalités sont une notion est trop complexe pour être laissée aux idéologues.

Face aux inégalités, taxons, taxons !

Le réflexe général face à ces études est « augmentons les impôts, tant sur la fortune que le revenu, et cette richesse indécente sera limitée ». Cette idée pêche sur plusieurs points :

  • Taxer n’est possible que dans les pays où il est techniquement et politiquement possible de prélever les impôts sur les personnages puissants, c’est-à-dire en pratique en Occident. Donc dans les pays où les riches sont en général des entrepreneurs, ce qui laisse de côté la masse des prédateurs ou des corrompus, c’est-à-dire les cas moralement indéfendables,
  • A l’inverse, les riches Occidentaux sont souvent utiles. Leur faire la chasse est souvent contre-productif. Par exemple imposer les riches Français donne-t-il de l’emploi aux chômeurs ? C’est plutôt l’inverse. Et ils payent les charges sociales bénéficiant à leurs salariés, la TVA, les taxes locales… même si certains arrivent à escamoter une partie de l’impôt sur les sociétés. Il faut y réfléchir à deux fois avant de de les ruiner ou de les faire fuir ! La Suède en a fait l’expérience.
  • Taxer suppose que le produit de l’impôt ira aux plus pauvres. Là aussi, ce n’est possible que dans les pays où le système fiscal et social fonctionne bien, c’est-à-dire dans les pays occidentaux. Or c’est là que les pauvres sont moins pauvres qu’ailleurs. Rappelons une formule fréquente aux États-Unis : presque tous « nos » pauvres ont un toit, une voiture et la télévision ; rien à voir avec les pauvres de l’Inde, qui ne bénéficieront pas d’un éventuel impôt américain.

L’exemple du philanthrope Bill Gates

Ce milliardaire supposé être le plus riche, ou le deuxième plus riche, du monde, alors qu’il est probablement plus transparent que d’autres fortunés, utilise son argent de manière infiniment plus efficace que les super-impôts que l’on regrette de ne pas lui avoir appliqués, comme l’illustre son action pour les toilettes en Inde : il a longtemps été le seul à se préoccuper de cette terrible inégalité en matière d’hygiène et de santé, qui touche des centaines de millions de personnes.

Que dit l’analyse des causes des inégalités ?

Finalement, il nous semble plus utile de comprendre les causes des inégalités avant crier au scandale, pour voir s’il faut vraiment les corriger et, dans l’affirmative, si l’impôt est vraiment la meilleure solution.

Les inégalités ne sont en effet souvent que les conséquences de causes très variées dont certaines ne font que refléter des phénomènes neutres, voire souhaitables :

– l’accès des femmes aux études supérieures a entraîné multiplication des couples très diplômés, accumulant un patrimoine difficile à obtenir dans l’ancien modèle familial,

– la valorisation de l’entreprenariat individuel a créé de nombreux millionnaires et quelques milliardaires, et permis de grands progrès du mode de vie dont on ne s’aperçoit plus,

– l’arrivée des émigrés de pays pauvres va statistiquement augmenter les inégalités dans le pays d’accueil en élargissant le bas de la pyramide sociale, alors que ces immigrés auront considérablement amélioré leur niveau de vie. Et la statistique ne fera pas de distinction entre leurs ressources venant d’un travail ou des allocations, remplaçant une vraie question par un faux problème,

– la multiplication des situations de détresse accroissant les inégalités sont également la conséquence de catastrophes naturelles, de guerres civiles et autres événements dramatiques dont la solution ne passe pas par l’impôt !

Sans oublier les rentes immobilières ou intellectuelles…

Une cause moins connue des inégalités est la création de rentes. Par exemple la rente immobilière due à une raréfaction administrative des terrains à bâtir. Cela peut être justifié, mais il ne faut pas se plaindre des conséquences.
Le cas de Paris est emblématique : c’est d’une part une ville-musée, donc agréable et touristique, d’autre part un foisonnement d’offres d’emploi, les deux favorisés par des transports en commun efficaces, particulièrement appréciés par les étrangers. Il n’est donc pas étonnant que le monde entier surenchérisse pour s’y loger, mais faut-il raser le centre historique comme le proposait Le Corbusier pour y loger 10 fois plus de monde à des prix éventuellement plus abordables ?

The Economist pointe également les rentes intellectuelles : des entreprises importantes, dont les GAFA (Google Apple Facebook Amazon), achètent des « jeunes pousses » et stérilisent leurs brevets ou les utilisent à leur profit ce qui accroît encore la fortune de leurs actionnaires. Mais ces derniers, nous l’avons vu, ne sont souvent pas des riches. Dans ce cas, l’éventuel remède n’est pas l’impôt, mais par exemple l’assouplissement ou la disparition des brevets. J’avoue ne pas savoir si c’est souhaitable.

Conclusion : n’imitons pas les médecins de Molière !

Finalement les inégalités ne sont que des symptômes et le défaut des débats actuels est de ne pas s’intéresser aux causes. Quelques remèdes sont classiques : la formation, notamment face à la crainte du déclassement, la démocratie, notamment face aux autocrates et aux prédateurs qui, de toutes façons sont hors de portée des impôts.

Bref l’impôt pour contenir les inégalités c’est un peu la saignée des médecins de Molière : on ne sait pas quelle est la maladie, mais on commence par vous enlever une pinte de sang. Il faut tuer le malade pour le guérir !

Yves Montenay

1 commentaire sur “Ce n’est pas en taxant « les riches » que l’on réduira les inégalités !”

  1. Pourquoi faudrait-il réduire les inégalités? Elles sont naturelles et se produisent spontanément dans une société libre. Par contre l’égalité résulte d’une volonté politique et doit donc être imposée par la force.
    Nous avons besoin de l’égalité en droits, pas de l’égalité des conditions. Il suffit de lutter contre la pauvreté par une politique économique qui favorise la liberté.