Encourager la francophonie économique sans la paralyser

Publication parue dans la revue n°218 (4e trim 2017) de l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques) dans la Rubrique Langue Française, page 33.

ENCOURAGER LA FRANCOPHONIE ÉCONOMIQUE SANS LA PARALYSER

La francophonie économique est à la mode. À juste titre. Mais sait-on vraiment ce que c’est ?

Pendant longtemps, la francophonie a été principalement culturelle, mais le poids que l’économie a pris dans la politique et dans les affaires du monde a relégué le culturel à une place toujours honorable, mais secondaire. De plus les pays qui ont pris un poids économique prépondérant considèrent le français comme un obstacle à leur puissance. Aux États-Unis comme en Angleterre, où les milieux cultivés parlent français ou du moins connaissent notre civilisation, le pouvoir est entre les mains de gens totalement différents, dont Donald Trump est la dernière incarnation. Il était donc inévitable que la francophonie se soucie d’économie, mais ses militants ignorent souvent le monde des affaires et analysent mal le problème.

Pour la compréhension de ce qui suit, je vais faire un bref rappel de mon expérience. Je suis un militant du français dont la première intervention remonte à la « révolution tranquille » au Québec en 1963. Le système d’enseignement français m’a dirigé vers l’Ecole Centrale de Paris avant que je puisse satisfaire à Sciences-Po mon appétit pour la compréhension économique. J’ai eu la chance d’enchaîner des métiers géopolitiques (pétrole et énergie) dans une douzaine de pays, et être confronté comme dirigeant aux questions de langue de travail. Tout cela m’a aidé à avoir plus tard un doctorat de géographie humaine. Parallèlement j’ai enseigné en grandes écoles, et j’ai même fini par en diriger une. J’ai donc toujours été très attentif aux liens entre formation, notamment linguistique, carrière des hommes et destin des entreprises, et ainsi à la francophonie économique dont personne ne parlait alors.

Je précise tout de suite que le mot « francophonie » signifie pour moi l’ensemble des hommes ou des pays parlant français.

Je décrirai les fondements puis la nature de cette francophonie économique.

Les fondements de la francophonie économique

Derrière l’économie, il y a des hommes. Combien sont-ils ?

Des centaines de millions de personnes

Les pays francophones regroupent environ 460 millions d’habitants sur 35 pays totalisant 16,3 millions de kilomètres carrés, soit quatre fois l’Europe. C’est l’ensemble démographiquement le plus dynamique du monde avec une croissance de 2,1 % par an, dont 2,8 % en Afrique subsaharienne. Cela nous mènera à 850 millions d’habitants vers 2050.

Vous avez remarqué que je parle « des pays francophones » et non « des francophones ». Pourquoi ? Parce que ce qui compte en francophonie économique, c’est la population totale d’un pays et le fait que l’on puisse y travailler en français. Le nombre de gens qui parlent français à la maison compte moins. C’est le cas au Maghreb bien que le français n’y soit pas officiel ; c’est le cas en Afrique subsaharienne où le français est langue officielle, seul ou avec une ou plusieurs langues locales. C’est le cas évidemment en France, en Suisse en Belgique et au Québec, à condition de bien noter que j’ai  précisé « le fait qu’on puisse travailler en français », pour tenir compte des entreprises qui ont décidé de travailler en anglais. À tort naturellement, comme je m’en explique dans mon livre « La langue française, arme d’équilibre de la mondialisation ».

Un ensemble en croissance

La presse nous décrit la stagnation (à un niveau élevé) de l’économie de l’Union Européenne, et nous parle moins du dynamisme économique de l’Afrique subsaharienne francophone. La croissance y a été de 5,6 % par an de 2012 à 2015, à comparer à 3,7 % pour l’Afrique anglophone. Donc non seulement cela permet des opportunités, mais également infirme la propagande  très intéressée  que vous pouvez trouver sur Internet, et que l’on peut résumer par : « l’Afrique anglophone est en meilleure situation que l’Afrique francophone, il faut donc laisser tomber français pour l’anglais ».

Certes, historiquement, les Anglais, qui se soucient davantage des affaires que les Français, ont choisi les pays les plus peuplés et les plus riches d’Afrique (ressources en eau, minerais). Mais cela n’empêche pas ces pays d’avoir des problèmes de gouvernance qui se répercutent sur leur économie, ce qui a pu être masqué par le boom des matières premières de ces dernières années. En tout cas la langue de travail n’est pour rien dans tout ça.

Et il n’y a pas que l’Afrique subsaharienne : stables ou en croissance modeste, mais partant de beaucoup plus haut, les pays francophones du Nord ont un poids économique important et de grandes entreprises mondiales. Quant au Maghreb, le développement du Maroc y est honorable, mais l’Algérie et la Tunisie ont les problèmes que vous connaissez.

Au total c’est un ensemble économique important. J’hésite à évoquer les « 15 % du PNB mondial » souvent cités, car ce chiffre n’a pas grand sens. Il est notamment sous-évalué du fait de l’exagération chinoise et de l’importance de l’économie informelle en Afrique. Retenons plutôt le dynamisme des entrepreneurs africains qui est une bonne surprise pour les pessimistes, et le changement de mode de développement avec (enfin !) l’arrivée massive des technologies numériques.

 Ce qui améliore considérablement la situation mondiale du français

Cette montée de l’Afrique francophone, et donc la situation mondiale du français, a été remarquée sur le plan international, du moins hors d’Europe. Si, sur notre continent, le français a perdu beaucoup de positions traditionnelles en passant de première à deuxième langue dans le secondaire et derrière l’anglais à Bruxelles, le nombre d’apprenants du français bondit dans le reste du monde, notamment en Asie. En partie pour travailler en Afrique, demandez aux Chinois. Dans d’autres pays on a bien noté que cela donnait des points supplémentaires pour immigrer au Québec.

Certains pays ont même rendu récemment le français obligatoire : Bahrein au Moyen-Orient en 2010, la Sarre  en 2007, la Syrie en 2003, les pays non-francophones d’Afrique de l’Ouest dans les années 2000, dont le Ghana, équivalent à lui seul de la Côte d’Ivoire.

Parfait, pensent certains militants du français, souvent fonctionnaires et donc peu au courant de la vie économique, on va organiser tout ça.

Attention !

La francophonie économique est l’affaire des entreprises, pas des États, sauf…

Organiser tout ça ? Ce serait retomber dans la manie jacobine des Français qui leur a coûté si cher, particulièrement en économie. Ce serait de l’énergie et de l’argent de perdus, car c’est l’affaire des entreprises et elles ne supporteraient pas de recevoir des instructions administratives. Cela pourrait même les faire fuir, ce qui serait une catastrophe.

Il est plus utile de comprendre quelles sont les motivations des entreprises. D’abord survivre, et, si possible, se développer et pour cela rechercher le profit. Créer des emplois va en général de pair avec le développement, mais ce n’est pas un but en soi. La  question de la langue de travail n’apparaît donc pas directement malgré son rôle important : on travaille mieux dans sa langue maternelle ou de formation que dans une langue étrangère, a fortiori si elle est étrangère aux deux parties. Voir l’exemple très étudié des Français et des Japonais travaillant ensemble en anglais dans « l’alliance » Renault–Nissan… dont la conclusion est que chacun doit travailler dans sa langue et qu’un interprète, de préférence employé par l’une des parties, donc la connaissant bien, coûte beaucoup moins cher que les malentendus évités.

Les cadres, le personnel et les interlocuteurs extérieurs à l’entreprise doivent donc répéter que le travail en français en zone francophone permet que les compétences soient mieux employées, d’éviter des injustices envers ceux qui sont techniquement meilleurs, mais moins à l’aise dans une langue étrangère, ce qui augmentera l’efficacité.

Du côté des Etats, il y a deux choses à faire. Veiller à l’environnement des entreprises, administrativement et fiscalement. L’implantation d’entreprises francophones étrangères est trop souvent découragée en Afrique par la bureaucratie et la corruption. Mais il faut aussi veiller à l’environnement psychologique : se sentir désiré par le pays où on s’implante est très important. Il ne faut pas être considéré comme un intrus, un « sale capitaliste » (par certains, au Nord)  ou « un colon » que l’on tolère uniquement pour l’argent  qu’il apporte (par certains, au Sud). Le rôle des gouvernements francophones et de leur enseignement, non seulement technique mais aussi historique, est ainsi primordial. Le gouvernement français est imparfait dans ce domaine, même si d’autres sont pires.

Quelques exemples au ras du sol

Donnons maintenant quelques exemples de ce que peut être cette francophonie économique pour le citoyen de base des pays francophones du Sud dont le français n’est pas la langue maternelle.

Dans ces pays, le français est langue familiale de la partie haute de la pyramide sociale. Par leurs études et  leurs relations, ce sont les premiers cadres de la francophonie économique. Pour le reste de la population, la connaissance du français apportée par l’école publique est souvent insuffisante. Heureusement un enseignement privé général et professionnel en français se développe un peu partout, mais jusqu’à récemment les cadres administratifs de la francophonie (au sens large des organismes de coopération et des administrations locales) étaient peu attentifs à ce secteur éducatif privé  pourtant fondamental.

Une fois formés, une partie des jeunes deviendront les salariés des entreprises, permettant à ces dernières de se développer, entraînant avec elles l’ensemble du pays pour le plus grand bien de l’Afrique et la francophonie. Une autre partie préférera l’indépendance au salariat. Or le monde moderne regorge de possibilités de carrières indépendantes, encore multipliées par l’essor des technologies numériques. Que faut-il pour cela ? Une bonne formation informatique par exemple est bien sûr très utile, mais l’essentiel est une question de caractère, d’expérience, de milieu familial ou amical etc. Les exemples sont infinis.

J’ai rencontré en Afrique subsaharienne francophone des Libanais chiites ayant fait leur trou dans le commerce ou une petite industrie simple (tuyaux en plastique et autres petits matériels jusque-là importés), puis d’autres, rentrés au pays fortune faite, qui créaient une école franco-arabe dans leur village dont les élèves étaient motivés par cette réussite.

J’ai croisé au Maroc de nombreux Français techniciens modestes ou spécialisés, très demandés par les entreprises locales, qui allaient tous les trois mois dans les « enclaves » espagnoles (Ceuta et Melilla, géographiquement au Maroc) renouveler leur visa de touriste (Chut ! Ça s’arrange général ensuite). J’ai croisé de nombreux  Maghrébins devenus commerçants au Québec … sans parler des très nombreux qui se sont établis en France.

 

La francophonie économique c’est tout cela, donc principalement une affaire privée concernant les entreprises. Il ne faut pas tenter de « l’organiser » ce qui serait le plus sûr moyen de la tuer, mais les États doivent y jouer leur rôle, dans l’enseignement et dans de nombreux autres domaines, comme l’harmonisation du droit commercial entre les différents pays et une convergence des normes techniques et douanières. Bref un domaine bien différent de celui de la culture,  quoique les deux se rejoignent au fur et à mesure que l’on monte dans la pyramide des responsabilités.

Yves Montenay.

1 commentaire sur “Encourager la francophonie économique sans la paralyser”

  1. Effectivement, cet enjeu économique, sans doute fondamental est encore aujourd’hui trop mal perçu.

    Mais qui donc a dit, de mémoire … : « Si nous voulons tous nous prendre pour des anglo – saxons, nous ne devrions pas être étonnés que les anglo – saxons soient les seuls gagnants  » ?