carte Moyen Orient

L’Arabie tourne mal !

L’arrivée au pouvoir du nouveau roi, et à cette occasion de son fils le prince héritier avait suscité de grands espoirs. Mais aujourd’hui c’est le pessimisme qui l’emporte chez les Occidentaux.

Les grands espoirs avaient été symbolisés par la décision d’accorder le droit de conduire aux femmes, l’ouverture de quelques lieux publics, une polémique sur les réseaux sociaux entre adversaires et partisans du voile saoudien, ces derniers disant que son obligation « n’est fondée sur aucun texte religieux » (comme, à mon avis, les autres voiles). Et plus généralement le prince héritier s’était posé comme un frein au pouvoir religieux wahhabite. En économie, il a multiplié proclamations visant à sortir le royaume du « tout pétrole ».

Mais depuis, la déception est forte, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

A l’intérieur, le grand tour de vis

A peine l’autorisation pour les femmes de conduire avait été proclamée que les militantes qui l’avaient demandée étaient emprisonnées.

Il y a eu aussi cet épisode bizarre d’assignation à résidence de grands notables du royaume, libérés moyennant de très importants versements au Trésor saoudien (notion d’ailleurs imprécise). Si faire payer les riches, et probablement corrompus, connait toujours un succès populaire, on est loin des procédures d’un État de droit.

Et il vient d’y avoir cette histoire ahurissante d’un journaliste d’opposition, Jamal Kashoggi, disparu dans le consulat d’Arabie à Istanbul et qui y aurait été abattu par un commando venu spécialement de Riyad.

L’affaire est pimentée par le fait que le journaliste était proche des Frères musulmans, comme le gouvernement turc, alors que la confrérie est opposée au pouvoir royal saoudien. Pour ne rien arranger aux relations turco–saoudiennes, rappelons que la Turquie soutient le Qatar contre l’Arabie.

À l’extérieur, l’obsession iranienne

L’Iran est chiite non seulement par la majorité de sa population mais aussi par son gouvernement religieux dont le chef suprême est censé parler directement à Dieu. L’Arabie est sunnite, donc ennemie des chiites depuis 14 siècles.

À cela s’ajoute une rivalité régionale entre ces deux puissances du Moyen Orient. Si l’Iran finit par avoir la frappe nucléaire, ce qui est en balance actuellement, l’Arabie menace de faire de même. Les deux pays ont chacun des minorités qui s’estiment brimées, sunnites en Iran, chiites en Arabie.

L’armée iranienne est, directement ou indirectement, présente au Nord du royaume en Irak, en Syrie et au Liban, pays gouvernés de fait ou de droit par des chiites et formant le fameux « arc chiite » reliant l’Iran à la Méditerranée.

Cette présence de l’Iran dans ces pays est la conséquence d’autant de défaites pour l’Arabie, qui a été jusqu’à aider des islamistes sunnites ennemis de leurs gouvernements, dont, un temps, l’État islamique.

Tandis que la rébellion des Houtis chiites du Yémen contre un président sunnite, maintenant tué, au sud, lui donne un désagréable sentiment d’encerclement.

D’où la guerre du Yémen, où l’armée saoudienne, appuyée par celle des Émirats et par la logistique américaine est profondément enlisée.

Elle n’arrive pas à prendre le port d’Hodeida, seul lien de la rébellion avec l’extérieur, malgré plusieurs semaines de combats, et bombarde aveuglément la zone rebelle, y compris écoles, hôpitaux et marchés.

Les protestations internationales s’amplifient, mais l’Arabie est un client tellement important de nombreux pays que ces protestations viennent plutôt des sociétés civiles occidentales que des gouvernements, toujours heureux des grands contrats, notamment d’armement, obtenus auprès du royaume. Seul le Canada a osé parler net et s’est fait immédiatement punir. (voir Crise diplomatique entre le Canada et l’Arabie saoudite).

L’Arabie a même poussé la provocation jusqu’à demander d’adhérer à l’organisation internationale de la francophonie (OIF), alors que notre langue n’y est pratiquée que par quelques dizaines de milliers de Libanais et de Maghrébins, par ailleurs arabophones.Mais le royaume satisfait sur ce point les conditions d’adhésion puisqu’il multiplie les partenariats avec les universités françaises et encourage la diffusion de notre langue.

L’obstacle est plutôt que le régime a une philosophie totalement opposée à l’objet de l’OIF à savoir la tolérance, la liberté, les droits de l’homme… et de la femme. 

De plus il finance largement l’expansion du wahhabisme dans les pays francophones, à la grande peur de leurs gouvernants. Mais comme les Occidentaux, ces derniers ne le disent pas trop fort, voire même soutiennent cette candidature, comme le Sénégal ou le Gabon (qui n’est pas musulman) moyennant de probables contreparties ! Le possible meurtre de Jamal Kashoggi fera-t-il déborder le vase ? Ce 12 octobre, nous apprenons que l’Arabie a remis à plus tard sa candidature. Trump, toujours aussi direct, se pose publiquement la question de la dénonciation de ce crime, tout en rajoutant « qu’il faut trouver une forme de protestation qui ne remette pas en jeu nos grands contrats » (110 MILLIARDS de $ pour les seules ventes d’armes … notamment pour la guerre au Yemen)

Une poussée d’orgueil

Avec la hausse du pétrole et l’appui américain, l’Arabie se sent plus puissante que jamais. Elle ignore les reproches croissants sur son comportement tant intérieur qu’extérieur.

Mais chacun se souvient de l’assassinat du roi Faysal par son neveu. Les proches parents du roi précédent, furieux de voir le prince héritier les écarter du pouvoir, seront peut-être tentés de fédérer des oppositions, notamment si l’enlisement si se poursuit au Yémen.

Yves Montenay

Échos du Monde Musulman – 11 octobre 2018