Le technocrate et le gilet jaune

Je ne suis pas La Fontaine, mais je vous propose cette petite fable entre deux messages plus sérieux.

Notre technocrate arrive dans son costume trois pièces et sa voiture de fonction. Un gilet jaune l’arrête au rond-point. Notre technocrate, rôdé à la «  la pédagogie des réformes » ouvre la conversation le plus poliment possible :

    • Cher Monsieur, je suis ravi de cette occasion d’échanger nos points de vue.
    • Oh ! Je vous dis tout de suite le mien : c’est un scandale, je travaille mais n’arrive pas à assurer mes fins de mois, je suis plus pauvre que mes parents !

     

    • Cher Monsieur, vos parents n’avaient pas de téléphone portable, vous bénéficiez donc d’un service important qu’ils n’avaient pas, c’est une composante du niveau de vie. Vous vivez donc mieux qu’eux.
    • Mon téléphone portable m’est indispensable et ce n’est pas votre raisonnement qui me permettra d’assurer mes fins de mois.

     

    • Cher Monsieur, bien sûr, mais néanmoins vous vivez mieux. D’ailleurs, outre votre téléphone portable, vous avez toutes sortes de matériels qui sont meilleurs que ceux qu’avaient vos parents.
    • Je vous répète que tout cela n’assure pas mes fins de mois.

     

    • Cher Monsieur, vous vivez 5 à 10 ans de plus que vos parents. Cela correspond à une somme importante. Même en se fondant sur une petite retraite à 1000 € par mois, ça fait 60 000 à 120 000 € de plus que pour vos parents, somme qui sera payée « par les autres »
    • Ce n’est pas non plus ce raisonnement qui me permettra d’assurer mes fins de mois.

     

    • Cher Monsieur, réfléchissez ! C’est un point important : ça vous fait 1500 à 3000 € de plus que vos parents chaque année pour une vie de travail de 40 ans (un calcul national fondé sur la retraite moyenne donne 3 à 6000 € « d’avantage » annuel).
    • Vous vous fichez de moi, je paye au contraire des taxes, que l’on appelle des cotisations, pour la retraite, et c’est d’ailleurs ça qui m’empêche de boucler mes fins de mois. Il faut qu’elles soient payées par les riches. Et puis, de l’argent dans 30 ans, ça ne m’aide pas pour mes fins de mois !

     

    • Cher Monsieur réfléchissez : non seulement vous vivrez plus longtemps aux frais des autres, mais vous vous porterez mieux presque toute votre vie. C’est aussi un avantage important.
    • La santé ? Oui, je paie les cotisations pour cela, et c’est cela qui pèse sur mes fins de mois.

     

    • Cher Monsieur, ces cotisations de retraite et de santé, auxquelles on pourrait ajouter celles pour le chômage, sont en fait la constitution d’un capital qui vous sera distribué au fur et à mesure de vos maladies, de votre chômage et de votre retraite.
    • Je ne vois toujours pas en quoi ça peut permet de boucler mes fins de mois aujourd’hui.

     

    • Cher Monsieur, il faudrait que vous vous penchiez sur vos dépenses mensuelles, car beaucoup de choses m’étonnent. Par exemple, le prix de l’essence, dont vous vous plaignez, est deux fois plus faible que celui que payaient vos parents, si on prend le SMIC comme unité. De plus, les voitures d’aujourd’hui consomment moins. Or leur pouvoir d’achat était plus faible que le vôtre. Je ne vois donc pas pourquoi vous vivez plus mal.
    • Il roulaient moins que moi. L’usine a fermé, et je dois aller travailler plus loin. Le commerce de mon voisin a fermé et il a dû se loger à la campagne pour payer moins cher ; il se ruine aussi en essence. Et puis l’école a fermé aussi, donc il faut rouler pour déposer les enfants plus loin.

     

    • Cher Monsieur, une école coûte cher et on ne peut pas la maintenir pour quelques élèves.
    • ll n’y a pas que l’école. Tous les services publics s’éloignent : on sera bientôt obligé de faire 50 km pour accoucher, il paraît que La Poste fermera et peut-être la gare. Non seulement nous nous sentons abandonnés, mais ça fait des clients en moins pour nos derniers commerces qui devront fermer.

     

    • Cher Monsieur, pourquoi n’habitez-vous pas près de votre travail ? Il y a une école à proximité, et tous les services publics. D’ailleurs il y a plus d’un siècle que les gens vont de plus en plus vivre en ville, et cela dans tous les pays !
    • Les loyers sont trop chers en ville, pensez à ma fin de mois.
    • N’exagérez pas, personne ne vous demande de vivre à Paris ou dans le centre des métropoles.
    • Justement, ça m’énerve de voir tous ces gens des grandes villes avoir de bons emplois et des transports en commun, alors que nous, il faut qu’on fasse des kilomètres en voiture pour tout ! En voilà qui sont riches, et pas seulement en salaires !

     

    • Cher Monsieur, réfléchissez ! On ne peut pas couvrir les campagnes d’instituteurs, de médecins, de chefs de gare, de voies ferrées à entretenir, caillou par caillou. Non seulement ça coûte cher, et il faudrait donc des impôts supplémentaires, mais surtout ces gens n’existent pas : on a du mal à trouver des enseignants et des médecins, et le peu qu’il y a ne veut pas venir vivre chez vous ! Il est plus rationnel que soit vous qui changiez de logement et alliez là où il y a des services publics.
    • J’habite dans la maison de famille, mon voisin dans l’ancienne maison de ses cousins et mes copains dans les HLM de notre bourg. Vous trouvez que les loyers ne sont pas chers en ville, mais c’est encore trop pour nous. Il faudrait les bloquer ou me donner une allocation logement.

     

    • Cher Monsieur, si on bloque les loyers il y aura de moins en moins de logements à louer et si on vous donne une allocation de logement, qui paiera ?
    • Les riches ! Et si le gouvernement ne veut pas, ça prouve qu’il est à leur service. Que vous ne compreniez pas ce que c’est qu’une fin de mois me montre bien que vous en êtes un, de riche, et que c’est vous qui devez être taxé !

    Fuite du technocrate qui marmonne « ces campagnards ne comprennent rien ! ». Il entend le gilet jaune crier « ces technocrates se foutent de nous ».

Et pourtant, malgré leurs divergences, nos deux interlocuteurs me semblent avoir quelque chose en commun. Le gilet jaune pense qu’il faut exiger une solution de l’État, le technocrate pense que tous ces avantages mis en place par ce même État sont de la bonne politique. Bref ils ont en commun le culte de l’État et une croyance en sa toute-puissance.

Mais le technocrate ne peut qu’être ébranlé par le peu de considération pour ces avantages pourtant si coûteux. Il rêve : « Si on laissait tout cela à leur charge en contrepartie d’une baisse d’impôts, ils se rendraient compte de la valeur de ces avantages, et les apprécieraient ». Puis, par déformation professionnelle, il pense à toutes les difficultés politiques de cette solution pourtant a priori si simple. Il y aura des gagnants et des perdants… et puis, il réalise brusquement que son rôle ne serait plus justifié !

Il retourne dans son bureau et n’y pense plus.

 

Yves Montenay

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