Ma Corée – La Traversée du Siècle #15

Poursuite de La Traversée du Siècle, l’histoire depuis les années 50 et suivantes, évoquée à partir des souvenirs personnels d’Yves Montenay, féru de politique depuis son plus jeune âge.

Pour ce 15e épisode, je vais évoquer plus de 60 ans de fréquentation intellectuelle puis concrète de la Corée.

J’ai découvert ce pays dans les années 1950 comme raconté dans mes souvenirs à l’occasion des grands reportages qu’en faisait Le Figaro sur la guerre qui le détruisait.

Années 50 : la guerre de Corée

En 1950, la Corée du Nord communiste envahit la Corée du Sud et l’ONU vola à son secours. L’URSS, qui aurait dû bloquer la décision avec son veto était absente… quelque chose m’échappe depuis toujours dans cette péripétie !

Seule résistait encore la ville de Busan lorsque débarqua l’armée occidentale, principalement américaine mais comprenant aussi un bataillon français suivi justement par le Figaro.

Elle libéra la Corée du Sud et entra en Corée du Nord jusqu’à la frontière chinoise. La Chine communiste réagit en envoyant 1,7 millions de « volontaires »… Finalement le cessez le feu se fit à peu près sur les frontières initiales, laissant la Corée du Sud complètement ravagée. La capitale Séoul changea quatre fois de mains !

De quoi me souvenir toute ma vie du « pays du matin calme ». J’ai donc noté tout ce qui se disait à son sujet dans mes lectures.

Ainsi j’ai lu 1000 récits de voyages d’Européens du XIXe siècle dans ces étranges pays d’Extrême-Orient. Je me souviens notamment de missionnaires catholiques ou protestants un peu  « féodaux », droit de cuissage compris, qui régnaient en maître sur le village qu’il avaient converti. Et cela m’est revenu lorsque j’ai lu qu’une grande partie des Coréens étaient chrétiens.

Plus tard, devenu économiste, j’ai suivi la reconstruction et de modernisation rapide de la Corée.

Années 80 : la découverte occidentale d’un « Petit Dragon »

Dans les années 1980, la Corée était un des « dragons asiatiques » qui pulvérisait les records de développement avec Taiwan, Singapour et Hong Kong, alors colonie britannique très autonome.

Étant alors maître de conférences en économie à Sciences-po, le club de formation du RPR fit appel à moi vers 1984 pour que j’explique le mystère du développement si rapide de ce pays.

L’idée dominante, à cette époque où le Japon était encore la 3e puissance mondiale, était que cette ancienne colonie japonaise marchait sur les traces de son ancienne métropole. A l’époque, la deuxième puissance mondiale n’était pas la Chine, notre obsession d’aujourd’hui, mais l’URSS qui s’est effondrée depuis.

Ce fut l’occasion de me replonger dans ce que devenait la Corée, qui avait alors un régime capitaliste autoritaire.

Le président Park, au pouvoir de 1962 à 1979, avait orienté le pays vers des industries dévoreuses de capitaux comme les chantiers navals. Il fallait pour cela beaucoup d’argent, et la Corée se mit à emprunter massivement sur le marché international des capitaux. La dette coréenne devint une préoccupation mondiale, mais tout fut scrupuleusement remboursé, contrairement à de nombreuses dettes africaines et sud-américaines…

Depuis, la démocratie et des activités financièrement beaucoup moins lourdes, comme la musique ou les jeux vidéo, ont complété l’industrie, notamment automobile et électronique.

Comment ce développement rapide a-t-il réussi ?

Rien de miraculeux ! Il s’agit d’un « rattrapage » de l’Occident.

J’explique ce mécanisme de rattrapage dans un article sur la Chine, mais il est valable pour tous les pays.

Croissance : il n’y a pas de miracle chinois

Il est simple à énoncer, beaucoup plus difficile à réaliser, comme le montrent les échecs ou les lenteurs de bien d’autres pays.

On peut le résumer par : population alphabétisée, ordre public physique et juridique, accueil des étrangers et adoption non seulement de leur techniques mais de leurs méthodes d’organisation et d’enseignement, notamment scientifique.

Ce rattrapage coréen fait suite à celui du Japon et précède le rattrapage chinois.

Il faut noter l’acceptation d’un travail très dur pour reconstruire le pays… comme cela a été le cas en Allemagne après 1945.

Corée du Sud : succès économique, naufrage démographique

J’attendais donc avec curiosité une raison d’aller sur place, ce qui s’est présenté des décennies plus tard.

2013 : une bonne occasion de connaître enfin la Corée

En 2013, je sautais sur l’occasion de participer au congrès mondial des démographes qui se tenait à Busan en Corée.

Je tentais ma chance en proposant « Colonisation et population musulmane en Algérie » qui fut acceptée car elle se trouva être originale de deux façons :

  • d’une part, parce que c’était de la démographie politique, discipline inventée par l’université Paris IV et notamment par le recteur Dumont. Or les démographes avaient étudié sous toutes les coutures toutes les fécondités et mortalités du monde entier, cherché les causalités, et en étaient même venus à fouiller des corrélations entre telle nourriture locale et le nombre d’enfants par femme. Bref ils étaient à court de sujets, la démographie politique leur apportait un champ neuf, et je fus l’objet d’une grande curiosité lors de ce congrès à Busan.
  • d’autre part, parce que si l’histoire de l’Algérie avait fait l’objet de nombreuses controverses entre FLN, Pieds-noirs, et Français « de France », son examen de manière neutre par la démographie était une nouveauté. Et c’était par ailleurs dans le prolongement de ma thèse sur la Démographie politique des Pays Arabes d’Afrique

Enfin, à Séoul

Bien sûr, je décidai d’arriver quelques jours plus tôt pour mieux le connaître le pays.

Mais comment faire ? A la recherche des traces de langue française sur Internet, je tombai sur une association francophone dont les membres faisaient ponctuellement les guides pour cultiver leur français. Je fis ainsi connaissance d’un « vrai » Coréen, quand les guides touristiques sont souvent spécialisés dans certains créneaux artistiques ou historiques, le tout bien raboté pour être compris par le grand public.

Séoul est une immense capitale qui regroupe 42 % de la population nationale et la plus grande part de ses activités industrielles et de services.

Le premier soir je me suis promené seul au centre-ville dans une foule dense de touristes très jeunes et tout à fait excités par l’endroit  pour des raisons de notoriété d’artiste ou de personnages de fiction mondialement connus paraît-il, mais que j’ignorais totalement.

La majorité de ces touristes semblait être de jeunes Chinois et surtout Chinoises…

Le lendemain, mon guide m’a fait visiter la ville, notamment, si j’ai bien compris la première gare, construite à l’européenne (photo), quelques rues non touristiques et le grand parc sur la montagne rocheuse qui domine Séoul.

Le tout était bien organisé et bien propre. On aurait pu être en Allemagne. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à faire un parallèle entre les l’ordre et la propreté japonaises et coréennes d’une part, et allemandes ou suisses de l’autre.

Busan

Ce port au sud de la Corée, donc à l’opposé de Séoul, a été le dernier réduit des Sud-Coréens au début de la guerre. Les Américains, pardon, les troupes de l’ONU, ont ensuite redressé la situation, comme évoqué plus haut. Mais aujourd’hui les Américains sont toujours là à la grande fureur des Chinois.

Busan est au sud du pays.

Busan avait été, il y a longtemps, un relais commercial pour les Russes. Il suffit de regarder la carte pour en comprendre l’intérêt, surtout on se souvient que la Russie était en froid avec la Chine et le Japon

Je partis de Séoul par le train pour voir le pays et m’endormis sur mon siège. Je fus réveillé en pleine nuit par la femme de ménage et réussis à trouver le dernier taxi après un labyrinthe fléché en alphabet coréen.

Je n’étais pas capable de lire cette remarquable invention du roi Sejong le Grand en 1443 pour « que le peuple puisse apprendre l’écriture » plus facilement qu’avec les caractères chinois, et bien sûr également pour affirmer la personnalité du pays.

Une remarquable organisation trilingue

La première impression le lendemain matin fut analogue à celle des voyageurs découvrant la Chine d’aujourd’hui après avoir entendu – à juste titre – que le pays était extrêmement pauvre, puisqu’une génération plus tôt, les Français adoptaient des enfants coréens pour les sauver de la famine. Tout était propre et bien organisé, et particulièrement au congrès des démographes.

27e Congrès international de la population à Busan, en Corée du Sud, du 26 au 31 août 2013.
27e Congrès international de la population à Busan, en Corée du Sud, du 26 au 31 août 2013.

Les Coréens respectèrent scrupuleusement le bilinguisme franco–anglais de l’Union internationale des démographes, bien que les francophones y soient devenus très minoritaires. Ils ajoutèrent bien sûr le coréen pour leurs universitaires et étudiants.

Pour la traduction simultanée du français vers l’anglais ils avaient choisi des Pondichériennes, venant de cette modeste capitale des ex « comptoirs de l’Inde » français que nous avons rétrocédés à l’Inde après son indépendance. Il y est resté un lycée français et un noyau de francophones, dont beaucoup émigrent en France.

Bref c’était un très bon choix de la part des Coréens, à la fois économiquement (une traductrice pondichérienne est beaucoup moins chère qu’une française, belge ou québécoise) et symboliquement en valorisant leurs compétences en français.

Une fois de plus, je fus frappé par « la trahison » d’intervenants français les plus connus, dont le directeur de l’INED, aujourd’hui au Collège de France, intervenant en anglais au mépris des dispositions de plurilinguisme des organisateurs. Je ne suis pas certain que cette méthode, déjà très discutable sur le principe, ait été efficace, car cela signifiait se fondre dans la foule des intervenants américains et asiatiques sans en avoir forcément l’aisance linguistique.

Les militants francophones se réunirent peu après pour débattre de l’efficacité d’intervention en français (en traduction simultanée, je le rappelle). Des Chinois débarquèrent pour nous dire en substance : « nous comprenons le problème, nous pensons que la France ne pèse pas suffisamment lourd, mais la Chine, elle, oui. Nous ferons donc un maximum de colloques en mandarin ».

Je n’en ai pas entendu parler depuis, mais peut-être les colloques en mandarin ne donnent-ils pas lieu à une publicité en France.

Un peu d’exploration

Le congrès fut très réussi, mais dans un décor de bâtiments modernes. À part la nourriture, ça aurait pu être dans n’importe quel endroit du monde.

Pour mieux connaître la Corée, je décidai de me promener seul sur le port et aux alentours, et je suis entré l’air innocent dans des restaurants populaires.

Problème pour le premier dîner : pas de table ni de chaise, tout le monde était assis en tailleur. Les serveuses visiblement ravies de l’incident me bricolèrent en gloussant un siège et un semblant de table. Ce fut très bon.

Pour le second dîner, je m’assurai d’abord il y avait des meubles à l’européenne, mais que c’était quand même indigène. Mais une fois assis, j’eu un doute : si les autres clients parlaient apparemment coréen entre eux, ils étaient grands et costauds et avaient une allure bizarre. Je finis par réaliser qu’il s’agissait de descendants métissés des Russes. Ce qui expliquait peut-être la présence des tables et des chaises.

Bref j’ai gardé de la Corée de souvenirs d’un pays sympathique, sans l’orgueil qu’ont parfois les Chinois ou Japonais derrière leurs démonstrations de politesse.

Et merci aux Coréens d’avoir apporté leur pierre à mes articles sur le développement asiatique, en apportant la démonstration qu’il est possible de réussir par la voix démocratique !

Yves Montenay

 

La Traversée du Siècle, L’histoire depuis les années 50 et suivantes, évoquée à partir des souvenirs personnels d’Yves Montenay, féru de politique depuis son plus jeune âge.

Si vous avez manqué les épisodes précédents :
#1 – De la Corée au Vietnam (1951-54) : la géopolitique vue par mes yeux d’enfant
#2 – Algérie, Hongrie et Canal de Suez : 1954-56, tout se complique !
#3 – L’école, les Allemands et les Anglais des années 1950
#4 – Des gouvernants calamiteux et l’affaire algérienne achèvent IVe République 
#5 – URSS, 1964 : un voyage rocambolesque
#6 – 1963 et la francophonie américaine
#7 – Le Sahara
#8 – Une aventure au Laos (1974-1984)
#9 – Mon Chirac (1967-1995)
#10 – Le président Senghor, français et africain
#11 – La Roumanie, loin derrière le mur de Berlin
#12 – Le Moyen-Orient autour de 1980
#13 – Entreprendre au Moyen-Orient : la catastrophe évitée de justesse
#14 – La disparition des vieilles civilisations du Proche Orient

5 commentaires sur “Ma Corée – La Traversée du Siècle #15”

  1. Merci beaucoup de cet article qui rend justice à un pays trop méconnu, infortune classique quand on est (beaucoup) plus petit que ses voisins auxquels on attribue maintes découvertes et créations dudit pays : par exemple, de même que maints Français pensent en toute bonne foi que Simenon était français, on attribue souvent à la Chine l’invention cruciale du caractère d’imprimerie qui est coréenne.

    Connaissant ce pays depuis bientôt trente ans, j’espère avoir plus de temps que maintenant pour vous faire part de mes réflexions, que ce soit pour louer la remarquable qualité du cinéma coréen, y compris télévisuel (il existe des  » dramas  » télévisés très bien mis en scène) ou pour maudire le performant mais haïssable système d’enseignement qui massacre l’enfance de presque tous les Coréens…

    Quelques propos supplémentaires  » en désordre  » pour ce matin

    D’abord pour signaler deux mots coréens emblématiques de la tournure d’esprit de cette nation :
    –  » nunchi  » [pron. nounntchi] : c’est la capacité de se mettre à la place de l’autre, de comprendre ce qu’il peut ressentir dans telle ou telle situation et d’adapter en conséquence sa conduite vis-à-vis de l’autre ;
    –  » han  » [pron. hann’] : c’est un mélange de souffrance, de colère et d’amertume, sentiment hélas si souvent pertinent par rapport à la dure histoire de cette nation tellement malmenée, parfois cruellement, par ses voisins… surtout les Japonais.
    NB : les Coréens peuvent avoir la rancune longue (je dit parfois que les offenses se prescrivent par siècle) ; mais, contrairement à maints régimes ou peuples, ils n’ont jamais adopté de discours victimaire – si désastreusement fréquent, car démobilisateur, dans le monde arabo-musulman et en Afrique – légitimant inaction ou échecs par le fait colonial, ici japonais (50 ans d’occupation brutale qui modernisa mais opprima terriblement la Corée) ni par le poids du passé (alors que, comme vous le rappelez justement, la guerre de Corée détruisit à peu près tout, surtout en Corée du Sud qui commença l’après-guerre sans une seule centrale électrique en fonctionnement.
    Courage, ténacité, acceptation de conditions de travail parfois épouvantables, volonté de s’instruire (comme au Vietnam et au Japon, merci Confucius !), voilà les principaux facteurs de l’extraordinaire développement de la Corée du Sud. Quel dommage, comme vous l’analysez très bien dans un autre article, que cette attachante nation soit sur la route d’un véritable  » suicide démographique « , comme le Japon et pour des raisons en grande partie similaires…

    Ensuite pour rendre hommage à un des plus grands stratèges navals de tous les temps qui aurait une réputation planétaire s’il avait été Anglais ou Étasunien : l’amiral Yi Sun-shin qui, pendant la terrible guerre d’Imdjin (dévastatrices invasions japonaises entre 1592 et 1598) remporta 23 batailles navales sur 23, dont une avec 12 vaisseaux contre 133. Le plus bel hommage qui lui fut rendu furent ces mots de l’amiral Togo ultra complimenté à juste titre après sa victoire contre les Russes à Tsushima en 1905 :  » Il peut être approprié de me comparer à Nelson, mais pas au Coréen Yi Sun-shin, car il n’a pas d’égal. Nelson et moi avons tous deux mené des batailles avec le soutien total de nos gouvernements, mais le général Yi Sun-shin a remporté la victoire sans aucun soutien de son gouvernement [hélas, exact]. Comparé au général Yi, je ne suis qu’un petit officier.  »

    Enfin, pour terminer, si vous avez l’occasion de revenir à Séoul, je me permets de vous recommander la visite du quartier de Bukchon [pron. Bouktchonn’ – littéralement, le village du nord] qui jouxte à l’est le palais impérial de Kyonbokkung [ou Gyeongbokgung] : petites rues vivantes (par exemple, il n’est pas rare de voir juste devant des logis des cuvettes contenant du kimtchi ou d’autres légumes fermentés en cours de préparation par des  » adjumma  » [femmes d’âge moyen], comme si on était à la campagne) dont certaines n’ont presque pas changé depuis un siècle (un miracle, comme vous le savez !), rues parsemées de  » hanoak  » (maisons coréennes traditionnelles), de mini-musées, de boutiques traditionnelles et de salons de thé allant du sophistiqué au traditionnel : je garde un souvenir particulier d’un petit établissement tenu par une femme d’allure aristocratique (la classe sans la morgue) dans lequel je dégustai des thés raffinés dans de minuscules coupelles.

    Avec mon respectueux et cordial souvenir,

  2. Merci, cher Yves, pour cet article si vivant et qui entraîne un commentaire aussi passionnant. Intrigué par la « trahison » du français d’un ancien directeur de l’INED, il m’a suffit de taper « ancien directeur de l’INED » et Collège de France sur Google pour avoir son nom. Remerciements pour ton travail et amitiés.

  3. Comme toujours vous nous présentez un document exceptionnel. Sans aucun doute réunir toutes vos notes dans un livre un peu mémoriel serait une très bonne idée pour mieux connaître, mieux comprendre, mieux s’adapter à tous ces autres mondes en perpétuelle transformation, dont l’incident du Canal de Suez donne une idée avec cet énorme porte conteneurs construit dans cette île du non-repos occidentalisée par les USA et revendiquée par son ancien propriétaire dans la mer qui porte son nom. Victor Hugo écrivait que chaque vague en passant a tourné une page et nous le vivons pleinement avec la nouvelle route proposée par les russes par un océan arctique en voie de décongélation partielle et, pourquoi n’en parle-t-on pas plus, avec la pollution des océans par les peintures antifouling, et des milliards de déchets plastiques.
    Que de folies humaines sur fond de nécessités. Ne dit-on pas que le Diable se cache dans les détails.

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