La Turquie, membre perturbateur de l’OTAN

La Turquie membre perturbateur de l’OTAN

La Turquie est un membre important de l’OTAN, mais elle y sème le trouble. Elle est en conflit permanent avec un autre membre, la Grèce, bloque la demande d’adhésion à l’alliance de la Suède et de la Finlande, sans parler de son action en Syrie et Libye.

Voyons tout d’abord pourquoi la Turquie a rejoint l’OTAN, puis comment elle la perturbe.

Pour cela il faudra se plonger profondément dans l’histoire, car si l’OTAN n’a que 70 ans, les rapports entre la Turquie et l’adversaire de l’OTAN, la Russie, sont conflictuels depuis 600 ans.

Pourquoi la Turquie a rejoint l’OTAN et en reste membre

Ce vieux conflit entre Russie et Turquie est la principale raison de l’appartenance de la Turquie à l’OTAN.

L’empire ottoman et la sainte Russie, ennemis séculaires.

L’empire ottoman date de la fin du XIIIème siècle. La Russie de 1547, avant de devenir l’Empire Russe en 1721.

A partir du XVème siècle ces deux puissances profondément religieuses, l’une musulmane et l’autre orthodoxe, sont en conflit quasi permanent.

L’enseignement public et les discours des gouvernants replongent régulièrement les populations des deux pays dans cette histoire conflictuelle.

L'Europe du Sud-Est après le traité de Bucarest (1812).
Carte de l’Europe du Sud-Est après le traité de Bucarest (1812).

Une carte politique des Balkans et de la mer Noire courant 18e ou début XIXe siècle

Voilà environ six siècles que Moscou voulait atteindre la Mer Noire et pour cela éliminer les khanats musulmans d’Ukraine, et notamment de Crimée. Et depuis 3 siècles le recul ottoman est continu. Ça ne se pardonne pas !

L’URSS fait main basse sur la mer Noire

Il faut se souvenir que pendant la guerre froide, de 1945 à 1990, la majorité des rives de la mer Noire, de la Bulgarie à la Géorgie comprises était sous domination soviétique.

Mais la mer Noire ne suffit pas à Staline, qui veut également pouvoir utiliser pour sa flotte les détroits trucs stratégiques du Bosphore à Istanbul et des Dardanelles.

Les détroits turcs, le Bosphore et les Dardanelles
Les détroits turcs, le Bosphore et les Dardanelles (crédit M. Bazin et JF Pérouse) 

La pression que Staline exerce sur la Turquie de 1946 à 1953, date de sa mort, font adhérer la Turquie à l’OTAN en 1952.

Les Américains, alors en pleine guerre froide, furent heureux de gagner ainsi un allié sur le flanc sud de l’URSS.

L’OTAN et le retour de l’ennemi russe

Après 1990, il y aura une brève période de paix.

L’éclatement de l’URSS a libéré la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, et l’Ukraine, qui comprenait la Crimée et la Géorgie, ne laissant à la Russie comme littoral de la mer Noire que le fond de la mer d’Azov.

Mais Poutine tente maintenant de reconstituer l’URSS : il a arraché l’Abkhazie à la Géorgie, mis la main sur une partie de la Moldavie (la Transnistrie) et pesé sur son gouvernement.

Il a pris la Crimée et une partie du Donbass à l’Ukraine. Et maintenant il envahit ce pays.

On comprend l’attachement de la Bulgarie et de la Roumanie à l’OTAN, et même, dans leur esprit, à Washington.

Quant à la Turquie, qui a probablement la 2e armée de l’OTAN et a remporté l’importantes victoires contre les armées occidentales pendant la première guerre mondiale et plus tard contre la Grèce et Chypre, elle se voit comme un membre à statut un peu spécial dans l’alliance.

Et elle se sent menacée par l’extension poutinienne sur les rivages de la mer Noire.

L’OTAN dans le rebondissement contemporain de la rivalité russo–turque

Turquie et Russie s’affrontent aujourd’hui en Libye et en Syrie.

En Lybie

En Lybie, Ankara soutient le gouvernement el-Sarraj d’union nationale avec des envois d’armement et de mercenaires syriens qui tient l’ouest du pays.

De son côté, à l’est, le Kremlin soutient l’Armée Nationale Libyenne du Maréchal Khalifa Haftar, via le célèbre « groupe Wagner ».

La Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan, jadis provinces ottomanes, furent conquis en 1912 par les Italiens qui créèrent la Libye.

La nostalgie impériale de la Turquie qui a perdu ces provinces au profit de l’Italie, s’ajoute à la soif de pétrole d’Ankara.

L’OTAN n’est pas directement partie prenante, mais est attentive aux prétentions turques de modifier les frontières maritimes et à un conflit qui permet à la Russie de s’implanter dans l’est du pays.

En Syrie

En Syrie, le Kremlin soutient le gouvernement de Bachar Al Assad, pour conserver son influence dans la région et sa base navale de Tartous qui lui donne enfin une implantation en Méditerranée.

L’aviation russe est maître du ciel et s’appuie sur terre sur des forces iraniennes et du Hezbollah chiite libanais… et le Groupe Wagner.

De son côté, Ankara garde la nostalgie impériale de sa domination des pays arabes et veut contrôler le nord de la Syrie pour parfaire son écrasement des Kurdes de Turquie.

Mais elle fait face à des forces américaines et françaises soutenant les Kurdes dans leur lutte contre l’État islamique, et qui utilisent une base de l’OTAN en Turquie.

En Ukraine

En Ukraine, les Turcs se souviennent qu’une grande partie de ce pays avait été directement ou indirectement ottomane il y a longtemps, même s’il ne reste aujourd’hui que des minorités musulmanes dispersées, dont les Tatars de Crimée.

Cela a pu jouer sentimentalement dans l’appui de la Turquie à l’Ukraine, ce qui s’ajoute au désagrément de voir le grand rival russe contrôler davantage la mer Noire.

Mais Ankara ne va pas trop loin dans l’appui à l’Ukraine pour ne pas ouvrir un troisième front avec la Russie après la Syrie et la Libye.

Finalement, la Turquie a condamné la Russie, livre ses excellents drones à l’Ukraine, mais ne prend pas part aux sanctions.

La Turquie, membre perturbateur de l’OTAN

Ce qui précède a montré quelques différences entre l’action turque et la politique générale de l’OTAN. Mais il y a plus grave, et, pour commencer, les retombées de l’histoire gréco–turque

Le lourd passé entre la Turquie, la Grèce et l’Europe centrale

Il faut dire que le passé de la Turquie et de la Grèce était plus que conflictuel, avec la révolte puis l’indépendance sanglante de la Grèce (1821-1830) pour échapper à l’empire ottoman.

Les innombrables massacres de la population civile grecque par les Turcs finirent par ébranler « la sainte alliance » qui ne voudrait pas changer la carte de l’Europe, et une union russo–anglo–française finit par arracher une partie de la Grèce à l’empire ottoman, le reste étant libéré progressivement dans les 80 ans qui ont suivi.

Tout cela a renforcé l’image de la sauvagerie turque non seulement en Grèce mais dans l’ensemble de l’Occident.

Cette image était déjà profondément gravée dans les pays d’Europe centrale jusqu’à leur délivrance un siècle plus tôt par les Autrichiens.

Ironie de l’histoire, ces pays d’Europe centrale se retrouvent aujourd’hui alliés à leur colonisateur sanglant d’avant-hier contre leur colonisateur russe, tout aussi sanglant d’hier !

De plus, la Grèce, après la première guerre mondiale, a subi une lourde défaite face à la Turquie qui a éliminé les populations grecques de la côte ouest de l’Anatolie, pourtant présentes depuis au moins 3000 ans.

La Grèce garde néanmoins ses îles très proches de la côte turque, ce qui réduit à presque rien le domaine maritime d’Ankara dans cette région.

La question a été réglée par le « traité d’amitié, de neutralité et d’arbitrage » de 1930, sauf pour Chypre, colonie britannique qui deviendra indépendante beaucoup plus tard et où il y avait une minorité turque d’environ 20 %.

La rivalité gréco-turque au sein de l’OTAN

La Grèce entre dans l’OTAN en 1952.

En 1974 la Turquie envahit Chypre, devenue indépendante et voulant se rattacher à la Grèce. Cette agression, un peu analogue à celle de l’Ukraine par la Russie, se termina par l’annexion de la partie nord du territoire chypriote et l’expulsion de sa population grecque, la partie sud comprenant d’importantes bases de l’OTAN.

la partition de chypre
La partition de Chypre

Tout récemment le présidents Erdogan a remis en question le traité de 1930 reconnaissant à la Grèce la souveraineté sur les îles proches de la Turquie mais peuplée depuis toujours de Grecs.

La Turquie a même violé la zone économique exclusive de la Grèce en y envoyant un navire turc en août 2020, obligeant la Grèce à une de remilitarisation de cet espace avec l’appui d’armes françaises.

La Grèce la Turquie et la France… ou le retour de l’Histoire

La Turquie reste dans l’OTAN, mais prudemment

Malgré ses relations chaotiques avec la Grèce, la Turquie demeure un membre actif de l’Alliance. Dans les années 1990, la Turquie va militer pour faire intégrer les pays balkaniques à l’OTAN, d’abord la Bulgarie et la Roumanie, puis l’Albanie, la Croatie et la Macédoine, pays avec lesquels elle a des intérêts économiques et desquels elle souhaite également se rapprocher.

Cette présence de l’OTAN via la Turquie sur le flanc sud de la Russie est toutefois mesurée pour éviter de braquer Moscou. Ankara s’est notamment opposé à l’intégration de l’Ukraine et de la Géorgie, qui sont de nouveaux évoquées aujourd’hui… et en achetant des armes à la Russie !

En effet la Turquie a de nouveau semé la perturbation dans l’OTAN en choisissant de se doter d’antimissiles S-400 de fabrication russe, au grand dam des États-Unis.

Certes rien dans les statuts de l’OTAN n’oblige ses membres à se fournir militairement exclusivement auprès d’autres membres. Mais cette acquisition par la Turquie de missiles conçus pour abattre des F-35 étatsuniens laisse perplexe.

La Turquie marchande l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’OTAN

Les nouveaux membres devant recueillir l’unanimité des anciens pour entrer dans l’OTAN, la Turquie en profite pour exiger de la Suède et de la Finlande la livraison de membres du PKK. Ce parti kurde, qui participe aux élections turques depuis très longtemps, est maintenant considéré comme terroriste par Ankara, à la suite d’un soulèvement suivi d’un écrasement à l’artillerie.

Bien entendu les systèmes judiciaires de la Suède et de la Finlande exigent que soit d’abord prouvée l’accusation de terrorisme pour chaque individu, et ne sont pas aux ordres de leurs gouvernements.

Au moment où j’écris, je ne sais pas comment sera réglé ce problème.

La demande de la Suède et de la Finlande est une conséquence directe de la guerre de la Russie à l’Ukraine, ce qui donne l’impression que la Turquie vote contre son propre camp puisqu’elle soutient l’Ukraine.

Une Turquie qui se rêve impériale

Si la Russie se rêve impériale en souvenir de la sainte Russie et tente de reconstituer l’URSS, il en va de même en Turquie.

Certes son président ne peut ré-annexer les pays arabes et européens faisant jadis parti de l’empire ottoman, mais cette nostalgie impériale a été rappelée en 2016 par une longue énumération des villes arabes, balkaniques et caucasiennes qui demeurent « les frontières de cœur de la Turquie … où demeurent les traces de nos ancêtres ».

Bref le président turc se pose comme l’héritier des grands sultans de l’Empire Ottoman, dont Mehmet II, le conquérant de Constantinople… Constantinople dont la Russie se dit l’héritière : « Byzance étant entre les mains des Turcs, Moscou est la troisième Rome » !

Et l’autoritarisme et l’islamisme d’Ankara perturbent l’OTAN.

Pendant plus de 50 ans, la Turquie était directement ou indirectement gouvernée par des militaires laïques et cette « complication » n’existait pas. Mais aujourd’hui…

Certes, théoriquement, la ré-islamisation de la Turquie, la rigueur religieuse et le soutien aux fondamentalistes musulmans sont une affaire intérieure turque. Mais cela rejaillit inévitablement sur la politique extérieure du pays et sur l’image de la Turquie dans les pays occidentaux libéraux, d’autant que la sauvagerie turque qui a duré jusqu’au début du 20e siècle est toujours présente dans les manuels scolaires.

De plus, cette islamisation se passe dans le cadre d’un autoritarisme croissant, avec une justice aux ordres et l’étouffement des médias d’opposition.

Ce contraste avec les valeurs occidentales est particulièrement net dans le marchandage en cours pour l’approbation de l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN.

Conclusion, trois empires pour deux camps

L’ennemi est la Russie de Poutine qui rêve de l’empire qu’étaient URSS et la sainte de Russie. En face il y a une Turquie rêvant de l’empire ottoman et l’OTAN, qui est considérée aussi comme une sorte d’empire.

L’OTAN est perçu comme un empire américain par les souverainistes européens, et comme un empire occidental pour d’autres, notamment au Sud.

L’OTAN est de toute façon à direction américaine pour des raisons économiques, comme l’importance du budget militaire américain et la faiblesse européenne dans ce domaine.

Le position centrale des Etats-Unis au sein de l’OTAN a également des raisons historiques : les pays d’Europe centrale et orientale sous domination de l’URSS jusqu’en 1990 ne voient que les États-Unis comme seul et vrai défenseur. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui que la Russie chausse les bottes de l’URSS.

Or être une province de cet empire occidental est agaçant pour un président turc se rêvant lui-même empereur et « oriental ». De plus il doit lui-même faire face à deux contraintes : la première est que son parti a besoin de l’appui du parti ultranationaliste et donc souverainiste pour gouverner, la seconde est qu’il y a des élections présidentielles qui approchent, et que les sondages sont mauvais pour le président Erdogan.

D’où la tentation, comme en Russie, en Chine et ailleurs, d’un coup d’éclat en politique extérieure pour rassembler les votants sous le drapeau turc. Coup d’éclat qui ne serait pas forcément dans la ligne de l’OTAN.

En face, la Russie a un problème analogue de mécontentement économique des électeurs, même si le président Poutine organise efficacement la fraude électorale. Il a donc lui aussi besoin de coups d’éclat de politique extérieure.

Quant à l’OTAN, qui rassemble des pays démocratiques, elle souffre à l’inverse de la complexité des débats entre opinions publiques contradictoires, oppositions parfois alimentées par la Russie, notamment sur les réseaux sociaux.

Bref, si on constate que si l’agression russe en Ukraine a renforcé l’unité de l’OTAN, on sent bien que la Turquie reste à l’affût d’occasions perturbatrices. Et que l’OTAN devra les supporter, en espérant que les élections présidentielles turques changeront la donne…

Yves Montenay

3 commentaires sur “La Turquie membre perturbateur de l’OTAN”

  1. Je suis un lecteur assidu de vos articles toujours très enrichissants.Toutefois ce dernier passe sous silence la détermination des ÉTATS UNIS à isoler l’EUROPE de la RUSSIE. La TURQUIE adhère à l’OTAN en 1952 en pleine guère froide avec l’URSS. Avec Erdogan au pouvoir (membre actif des Frères Musulmans) , les relations de la Turquie avec l’Occident(USA ,Europe, Otan)se sont détériorées au profit de l’Ukraine. L’analyse généalogique du conflit Ukrainien d’Hubert Védrine, de Pierre Conesa, de Jacques Attali, soulignent le rôle déterminant des USA dans l’isolation de la Russie vis à vis de l’Europe. C’est une guerre entretenue par un budget américain énorme qui va vraisemblablement perdurer et entrainer le massacre de deux peuples frères. La responsabilité de déclaration guerre incombe évidemment à Poutine, mais il conviendrait de rechercher une paix acceptable pour l’Ukraine et la Russie plutôt que de tout faire pour entretenir les bains de sang à venir. A cela s’ajoutent les mesures économiques irresponsables prises contre la Russie car elles affectent d’abord notre propre économie déjà moribonde…. L’Otan n’a jamais été en état de mort cérébrale contrairement à l’Europe qui a l’impression d’exister en appliquant sans discernement les mesures dictées par les États Unis.

  2. Votre billet démontre combien il est important d enseigner l histoire mondiale pour comprendre le présent malheureusement cela est tout le contraire l enseignement de l histoire est en régression constante comme beaucoup d autres matières d ailleurs
    Il est prouvé que tenir la majeur partie du peuple dans l ignorance aussi bien dans une dictature ,une autocratie, même une démocratie permet aux dirigeants de raconter leurs visions pour atteindre leurs buts.
    Au plaisir de vous lire.
    Tiberle contra…

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