Le plan Attal peut-il débloquer l'éducation nationale

Le plan Attal peut-il débloquer l’éducation nationale ?

L’éducation nationale se trompe d’objectif en favorisant la mixité sociale et la réduction des inégalités plutôt que le niveau de connaissances. En effet, la dégradation du niveau général est nuisible à tout le monde et elle réduit l’égalité des chances en nivelant par le bas. 

Depuis la publication en avril de mon article « L’éducation nationale se trompe d’objectif » , sont arrivés les résultats de la dernière enquête PISA (*), qui confirme la catastrophe, et le plan Attal qui tente d’y pallier.

Ce plan vient tout juste d’être annoncé, et on n’en connaît pas encore toutes les dispositions concrètes, et encore moins sa mise en œuvre par les enseignants.

Je rappellerai d’abord les résultats de cette enquête, puis l’analyse qu’en font les différents acteurs. Ensuite nous verrons ce que prévoit le plan Attal et ce qui pourrait le compléter.

Une réalité catastrophique

Il y a trois regards sur l’éducation nationale : celui des observateurs extérieurs, celui des employeurs et celui des parents d’élèves.

Des observateurs extérieurs sévères

Les observateurs extérieurs sont ceux qui élaborent l’enquête PISA. On peut critiquer tel ou tel point de ces classements, mais l’accumulation pendant des décennies de données catastrophiques montre que le déclin ne peut plus être nié.

La dernière version de PISA (*) a été menée en 2022 auprès de 690.000 adolescents de 81 pays.

L’enseignement principal pour la France est la chute importante du niveau de mathématiques (-21 points) et de compréhension de l’écrit (-19 points).

Etude PISA 2022 Mathématiques - Résultats Pays OCDE

Ce déclin touche maintenant tous les élèves, y compris la proportion des élèves les plus performants (12,9%), tandis qu’augmente la proportion des élèves les plus en difficulté.

Un élève de 4e a aujourd’hui les connaissances de l’élève de 5e en 1995.

Le Conseil Scientifique de l’Education Nationale a alerté en septembre 2023 (*) sur l’incompréhension totale des fractions et des nombres décimaux mesurée à l’évaluation nationale des élèves à l’entrée en 6è : la moitié des élèves de 6e ne savent pas combien il y a de quarts d’heure dans trois quarts d’heure !

Et c’est là qu’apparaît une césure dans les médias que nous retrouverons souvent.

Certains, en général à gauche, insistent sur la persistance des inégalités, alors que les médias conservateurs ou libéraux insistent sur le fait que la chasse aux inégalités amplifie le déclin français, déjà sensible depuis des décennies.

Le constat des employeurs

Les employeurs sont navrés du niveau de français de leurs nouveaux embauchés, à qui ils doivent souvent offrir une période de mise à niveau, comme en témoigne la floraison d’entreprises de services en la matière.

De même en mathématiques, ce qui est dramatique pour l’économie et la carrière des élèves.

Je pense notamment au retour au nucléaire dont il faut reconstituer les équipes, suite à l’abandon de cette filière depuis François Hollande sous la pression des écologistes français, mais aussi allemands.

Pour cette filière nucléaire et la réindustrialisation en cours de la France, il faudrait que nos grandes écoles forment 20 000 ingénieurs de plus par an.

Le législateur peut trouver que telle discipline est utile (résister au harcèlement, éducation à la sexualité, protection de l’environnement…), mais on oublie qu’il faut alors rogner sur les horaires des fondamentaux que sont les mathématiques et français.

De même pour les langues étrangères : l’anglais est intégré aux programmes scolaires dès le primaire (au lieu de la 6e auparavant) et la deuxième langue dès la 5e (au lieu de la 4e).

En 2022, les élèves ont ainsi perdu, primaire et collège additionnés, 522 heures de français (*) par rapport aux horaires de 1968, fois deux années de formation

La réaction des parents d’élèves

Je vais parler de ceux qui se soucient concrètement de l’avenir de leurs enfants, et donc s’efforcent de leur trouver les meilleurs établissements possibles, publics ou privés.

Là nous touchons à une hypocrisie : il est de bon ton de protester publiquement contre les inégalités dans l’enseignement, mais en privé on fait tout pour les aggraver.

Ce qui est naturel : mettre en place des règles obligeant les parents à  laisser leurs enfants dans des établissements jugés mauvais pousse à des stratégies de contournement.

L’avis des enseignants

Les enseignants se plaignent d’abord et surtout d’une rémunération insuffisante, d’une part par rapport aux autres pays européens et d’autre part parce que cela entraîne un manque de candidats aux concours, et donc un recrutement insuffisant, tant en quantité qu’en qualité.

67 % des élèves sont scolarisés dans des établissements manquants du personnel.

Depuis la réforme Haby de 1975, les enseignants français se plaignent également d’avoir à gérer l’hétérogénéité, avec la massification de l’enseignement secondaire.

Depuis une dizaine d’années, les milieux conservateurs accusent également “l’immigration”, en oubliant qu’elle touche aussi les autres pays européens dans lesquels les immigrés ne connaissent pas la langue du pays.

Alors qu’avec notre immigration assez largement francophone, nous avons un problème de moins que, par exemple, l’Allemagne.

Certains enseignants, en général les plus diplômés, répandent des discours alarmants sur la baisse de niveau des connaissances les plus élémentaires, mais leur propos est en général taxé d’élitisme.

Bref, les observateurs extérieurs, les employeurs, et les parents attentifs sont extrêmement sévères quant à la chute du niveau, tandis que les enseignants et leurs syndicats ont une attitude très normalement plus corporatiste, ce qui accroît la difficulté du dialogue.

Le dialogue est encore compliqué par le fait que, jusqu’à présent, l’objectif proclamé par l’Éducation nationale n’est pas le niveau des connaissances mais la réduction des inégalités.

La priorité à la réduction des inégalités

Le poids de l’héritage de Pierre Bourdieu

Dans son livre « Les Héritiers » co-écrit avec Jean-Claude Passeron, il affirme, en résumé, que « l’école est une instance de reproduction sociale : les inégalités sociales sont transformées en inégalités scolaires, et redeviennent ensuite des inégalités sociales à la sortie. Bref elle légitime les inégalités par des diplômes censés correspondre à des mérites personnels. ».

Bourdieu estime notamment que l’enseignement transmet les «codes culturels » des classes supérieures, volontairement abscons pour les autres élèves.

Ce discours semble imprégner une bonne partie des enseignants, de leurs syndicats et de leur hiérarchie, et parfois l’ensemble des gouvernants.

J’ai même personnellement été harcelé dans des réseaux professionnels, puis exclu, pour ne pas avoir participé à ce véritable culte.

Remarquons que ce discours semble confondre codes sociaux et niveau scolaire, et fait bon marché de toutes les promotions sociales par l’école, qui ont été massives depuis deux siècles.

On pourrait ajouter que le problème est pris à l’envers : il ne faut pas adapter le niveau aux moins favorisés, mais au contraire le relever pour donner à tous les meilleures chances de promotion.

On retrouve la césure politique dans les raisons proclamées de cet échec.

Les causes citées à gauche

À gauche, on insiste sur la faiblesse des salaires des enseignants.

Pourtant, ce n’est pas lié au manque de moyens, la France dépensant toujours plus pour l’éducation nationale, en pourcentage du PIB et en comparaison avec les autres pays.

Comment fait-on en France pour dépenser plus de budget pour l’éducation tout en payant moins qu’ailleurs les enseignants ?

Une première remarque est qu’il y a, outre les 800 000 enseignants, 400 000 fonctionnaires non enseignants.

C’est à mon avis le prix de la centralisation et de l’uniformité : plus une institution est importante plus il y a d’échelons hiérarchiques et de services centraux.

Par ailleurs, il est compréhensible d’un point de vue syndical de tenir à cette centralisation et à cette uniformité : une fédération nationale est plus puissante que des syndicats dispersés.

La faiblesse syndicale dans les PME explique leur crainte de la décentralisation, et ils protestent d’avance contre toute autonomie qui pourrait mener à une privatisation de fait ou de droit, ce qui est un tabou politique.

Une autre explication de l’importance du poids financier de l’éducation nationale est le coût des retraites, qui se prennent plus tôt en France.

Le passage de 62 à 64 ans sera progressif et n’a donc pas encore joué. Surtout, il ne résoudra pas tout : on est plutôt vers 67 ans dans le reste de l’Europe.

Les causes citées à droite ou par les libéraux

La droite conservatrice prend comme référence le passé, qui, dans ce cas, est effectivement meilleur que le présent. Les libéraux mettent l’accent sur l’autonomie et la responsabilité.

Le corporatisme

Pendant longtemps, la gestion des carrières a été largement décidée par les syndicats qui ont privilégié des augmentations à l’ancienneté, plutôt qu’au mérite, dont l’appréciation serait selon eux arbitraire (mais qui est pourtant le cas général dans les entreprises).

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais la priorité de l’ancienneté demeure dans l’évolution des rémunérations et surtout l’attribution des postes, les plus difficiles étant confiés aux débutants.

On cite souvent comme exemple de corporatisme l’organisation du temps scolaire (*) pensée pour les enseignants et non pour les élèves.

Les libéraux rêvent bien sûr d’une rémunération mieux axée sur le mérite et l’efficacité.

La prévalence du pédagogisme dans la création des programmes

Les conservateurs sont frappés par le renversement de l’autorité pédagogique, illustrée par le slogan “mettre l’élève au centre”.

C’est le pédagogisme : préférer l’épanouissement de l’enfant à l’effort d’acquisition des connaissances.

Par exemple, en s’opposant à “l’évaluation-sanction” ou en poussant au « bac pour tous » avec les consignes pressantes de relever des notes.

C’est ainsi que la part de bacheliers dans une génération est passée de 29% en 1985 à 82,8% en 2022, malgré la baisse de niveau !

De ce fait, on a vu la multiplication des cours de rattrapage avant d’entrer dans le supérieur. Résultat :  les employeurs qui jadis recrutaient des bacheliers exigent maintenant Bac+3, voire Bac+5.

Une volonté non pas d’égalité mais d’égalitarisme

L’égalité constitutionnelle est celle du citoyen face à la Loi et non une revendication d’égalité des résultats.

Pourtant cette dernière est devenue dans les discours une priorité qui passe avant le maintien ou l’élévation du niveau.

Cela irrite évidemment les libéraux qui mettent l’accent sur l’originalité de chaque individu et donc le respect du mérite.

La dérive assez naturelle est alors d’égaliser les résultats en étant moins exigeant, avec comme conséquence un nivellement par le bas.

En témoignent les pressions subies par les correcteurs d’examen de relever leurs notes. Ces derniers s’indignent et s’en plaignent sur les réseaux sociaux professionnels, par exemple celui des Clionautes (*), association de professeurs d’histoire géo.

 

Le plan Attal

La majorité des Français étant très concernée par ce problème, une énième réforme vient d’être lancée par le ministre Gabriel Attal, qui semble plus profonde que les précédentes.

Il commence par afficher vouloir “augmenter le niveau du fait de l’urgence nationale”. On retrouve bien notre analyse ci-dessus.

Les textes détaillés ne sont pas encore connus, mais la presse note :

  • l’allégement des programmes du primaire,
  • un effort sur le soutien personnalisé,
  • des groupes de niveau flexibles,
  • un examen de mathématiques en première pour obliger à un travail sur cette matière très importante pour l’emploi,
  • le retour des redoublements, qui seront décidés non plus par les parents mais par les enseignants, ce qui renforcera leur autorité,
  • des manuels scolaires “aux méthodes scientifiquement prouvées comme efficaces”,
  • une refonte du brevet, rendu obligatoire pour rentrer au lycée,
  • la fin du “ correctif académique” remontant les notes des examens,
  • une réforme de la formation initiale des enseignants, et leur formation continue, qui est beaucoup moins fréquente que dans les autres pays européens.

Je remarque que presque tous ces points vont renforcer les enseignants. Il faudra par exemple mieux les écouter pour réussir le brevet et l’examen de mathématiques en première.

Mais on revient rapidement aux clivages politiques comme l’illustre le quotidien Libération dans son numéro du 6 décembre. Le journal y expose la réaction du SNES FSU qui accuse le ministre de vouloir « institutionnaliser le tri social » et du SNUIPP qui explique que la simplification dans le primaire va creuser des inégalités, les parents favorisés pouvant faire une formation complémentaire.

Le journal reprend également la vieille attaque contre les groupes de niveau qui vont stigmatiser ceux qui iront dans les moins bons.

Bref les critiques restent axées sur les inégalités et non sur le niveau.

Comment aller plus loin ?

Renverser les a priori idéologiques

D’abord, pourquoi un redressement du niveau serait-il inégalitaire? C’est un a priori idéologique.

En effet, l’amélioration du niveau mène à de meilleurs emplois. Cela, combiné à la disparition ou la transformation des emplois anciens et la multiplication des nouveaux, rétablit l’égalité des chances.

L’adéquation des matières au monde du travail également. Ce dernier point a longtemps été considéré par le corps enseignant comme contraire à son exigence de culture générale. Or cette dernière, qu’elle soit littéraire ou scientifique, est justement ce qui est recherché par les employeurs.

Voici mon témoignage : il y a plus de 20 ans, étant en charge d’une grande école, j’ai eu en face de moi un activiste persuadé du mépris des employeurs pour la culture générale. Je l’ai donc chargé des relations avec ces derniers, et il en est ressorti avec un renversement de ses préjugés.

En effet, la culture générale est nécessaire pour s’adapter aux changements techniques et économiques qui sont de plus en plus rapides. Et le rodage aux mathématiques permet de s’adapter rapidement à une société informatisée.

Il ne s’agit pas, comme l’ont longtemps pensé certains enseignants, de travailler pour les employeurs, mais pour les élèves.

L’autonomie scolaire

On n’enseigne pas de la même façon à Louis-le-Grand et dans un établissement moins favorisé. C’est une évidence dont on ne tire pas les conclusions.

On a essayé au contraire de gommer cette “inégalité”, avec notamment l’obligation par le précédent ministre de l’Éducation d’échanger des élèves entre  établissements « différents ».

Plutôt que de vouloir gommer cette inégalité, pourquoi ne pas  respecter une plus grande liberté éducative à chaque lieu d’enseignement ? On offrirait ainsi à chaque équipe enseignante des marges de manœuvres qui permettent de faire des choix stratégiques essentiels pour le devenir des élèves, comme l’a proposé par exemple le Sénat (*).

Cette idée paraît évidente aux personnes issues de l’entreprise, ce qui est mon cas. Je précise toutefois que j’ai été également un enseignant du soir pendant 30 ans, puis un enseignant « tout court » pendant 20 ans de plus, et encore aujourd’hui.

Cette pratique de l’autonomie est répandue dans les pays de l’OCDE, où elle donne des résultats convaincants.

Cette constatation est à l’origine de l’expérience marseillaise d’autonomie scolaire menée conjointement par Emmanuel Macron et le maire socialiste de Marseille.

Elle a  donné lieu à une levée de boucliers côté syndical, pour des raisons que j’ai mal comprises.

Faut-il y voir la crainte d’avoir « sur le dos » un patron proche, le chef d’établissement ? Cela alors qu’on accuse « la hiérarchie », pourtant plus lointaine, de tous les maux et notamment de la passivité dans la défense des enseignants dans les domaines disciplinaires liés à la laïcité ou au harcèlement. Passivité dont je témoigne personnellement.

Un autre blocage idéologique est celui de la crainte que l’autonomie ne mène à la privatisation. Cette crainte est assez logique, même si elle n’est pas envisagée pour des raisons politiques.

Cette crainte est avivée par la croissance de la demande pour le privé. Lequel est freiné par le contingentement à 20 % du nombre de ses enseignants. Ce contingentement découle du conflit de l’époque Mitterrand, entre les partisans du « tout public » et ceux du secteur privé, soutenus par une énorme manifestation.

C’est à mon avis un obstacle purement idéologique, qui devrait être supprimé pour laisser une plus grande liberté de choix aux parents.

Le renouveau de l’apprentissage

Nous avons enfin tiré des leçons de la réussite suisse et allemande dans ce domaine.

Je regrette toutefois que ce soient surtout des étudiants du supérieur qui en ont tiré profit.

La réforme en cours du lycée professionnel devrait s’appuyer davantage sur l’apprentissage, notamment en améliorant  la connaissance des entreprises et l’orientation, ce qui est actuellement en débat.

 

En conclusion

Il faut abandonner toute approche idéologique face à l’importance du problème, qu’elle concerne la privatisation, l’autonomie, l’égalitarisme, le pédagogisme et les exemples étrangers (chèque éducation, école à charte, école publique indépendante …), ou, en France, les écoles de production (*) …

Par contre, contrairement à mes amis libéraux, je reste assez opposé à l’école à la maison pour des raisons de socialisation, mais aussi et surtout parce qu’elle favorise l’endoctrinement islamiste.

Il faut privilégier l’élitisme dans tous les domaines, aussi bien manuels qu’intellectuels, techniques ou théoriques, car c’est lui qui donne ses meilleures chances à ceux qui n’ont pas de base sociale.

Il y a des moyens (*) pour cela : filières d’excellence, bourses, concours externes, implication des enseignants.

Bref,  il faut  revenir à la mission première : faire acquérir des connaissances aux élèves ! Et cela dès le plus jeune âge, donc mettre l’accent sur la maternelle et le primaire. D’autant plus que c’est là que démarrent et se creusent certaines inégalités.

Dans cette optique, le plan Attal est une étape importante. Reste à le mettre en place malgré les oppositions déjà déclarées, et à aller plus loin.

Yves Montenay

 

(*) Références

  1. OCDE : Etude PISA 2022
  2. Catherine Piraud-Rouet dans l’Etudiant : Comment la baisse du niveau en français des collégiens et lycéens est devenue structurelle
  3. Réseau Canopé : Note d’alerte CESE Septembre 2023  
  4. Projet de Loi de Finances 2024 : budget total de la mission « enseignement scolaire » 64,2 Md€ hors contributions aux pensions de l’État et 86,8 Md€ pensions comprises. 
  5. Les Clionautes : PISA 2022 : un fiasco pour la France
  6. Public Sénat : École : le Sénat adopte une expérimentation de l’autonomie des établissements
  7. Editorial Le Monde : L’école ou le triomphe du corporatisme
  8. Patrick Aulnas dans Contrepoints : L’école de la République : de l’égalité à l’égalitarisme
  9. Plan Attal : Choc des savoirs : une mobilisation générale pour élever le niveau de notre École 
  10. Reportage Les Echos : Les écoles de production, cheville ouvrière de réindustrialisation
  11. France Info : Education : Comment réussir en dépit de son milieu social d’origine

17 commentaires sur “Le plan Attal peut-il débloquer l’éducation nationale ?”

  1. Je suis d’accord en gros avec tout ce qui est dit ici. Professeur maintenant à la retraite depuis 18 ans, j’ajouterais deux choses:
    Le recrutement des enseignants, où je vois une spirale implosive: Ils sont mal payés, certes, mais surtout mal considérés, aussi bien dans la société que par les pouvoirs donnés aux parents, et maltraités par leur hiérarchie, et une administration trop nombreuse, qui se justifie ainsi. Alors, ceux qui se présentent sont moins nombreux, et moins bons. Aucun de mes enfants n’a voulu devenir enseignant, et j’en suis content.
    L’autonomie des établissements, pourquoi pas ? Mais il faudrait des chefs d’établissement de qualité. A moins que ça ait changé, je garde le souvenir de gens qui s’étaient simplement mis à l’abri des élèves, et à part quelques exceptions, j’en garde un mauvais souvenir. A l’époque, il parait qu’on disait au ministère « 60 % d’incapables »…
    Alors oui à Gabriel Attal, mais je lui souhaite surtout bon courage…
    Jacques

    1. Merci
      Toujours du fait de mon expérience en entreprise, il me paraît évident que la responsabilité va de pair avec l’autonomie, c’est-à-dire qu’il ne faudrait pas garder les mauvais chefs d’établissement. En entreprise on a des indicateurs précis qui coupent court à toute discussion (vous n’avez pas atteint vos objectifs, par exemple). Je ne sais pas quel pourrait être l’équivalent dans le secteur public.

  2. – « Aucun de mes enfants n’a voulu devenir enseignant, et j’en suis content. » (Jacques)
    Ce n’est pas mon aînée (45 ans) qui dira le contraire. Quant à ma seconde (43 ans infirmière) c’est pareil, elle en a ras-le-bol ! C’est fou quand même non ? Et tous ces jeunes diplômés qui disent merde à ces grosses boîtes, au Prestige, à la Réussite, la Rolex et tout le toutim. Et qui préfèrent faire pousser des chèvres et élever des radis, et surtout préserver leur santé.
    On appelle ça «la grande démission». Ou alors «The Great Resignation» ou encore «Big Quit», pour paraître cultivé. Et comme je les comprends !
    Alors oui, bon courage à ce jeune blanc bec (34 ans) pour remettre du bon sens dans tout ça.

  3. Ayant travaillé en Allemagne j’ai pu voir comment fonctionnait l’apprentissage. Mon entreprise embauchait, en les sélectionnant avec soin, des jeunes niveau bac, pour 2 ans d’apprentissage. Durant cette période les apprentis suivaient un parcours mixte de travail en entreprise et d’enseignement. L’entreprise s’efforçait (obligation morale d’une entreprise de qualité) de bien former les jeunes en leur faisant découvrir tous les services de l’entreprise. A l’issue des 2 ans les apprentis partaient en général à l’université. Ce qui signifie que les étudiant allant à l’université avaient déjà une bonne connaissance de ce qu’est une entreprise. A l’issue de leurs années d’université ils ne revenaient que rarement dans l’entreprise où ils avaient été apprentis.

  4. Justement pour comparer, avec nos voisins, il suffit de regarder quelques chiffres. Le volume horaire par an des enseignants, le nombre d’élèves par enseignant, et ce de l’école primaire au collège ou au lycée. Et puis bien sûr les salaires de ces enseignants, qu’il soient débutants ou avec 15 ou 20 ans d’expérience.
    Faire des économies (dégraisser le mammouth) je veux bien, mais je conçois mal comment on pourrait faire de la qualité sans s’en donner les moyens. Et puis il faut se mettre dans la tête que l’école n’est pas une entreprise. L’hôpital non plus d’ailleurs. Leur raison d’être n’est pas de gagner du pognon, ni de former (formater) ou soigner (retaper) de bons et dociles travailleurs dont la seule finalité est d’alimenter toujours plus le PIB. De toute façon on voit, et pas qu’à l’école, les résultats de cette politique qui dure déjà depuis un certain temps. Tout fout le camp !
    2500 suppressions de postes d’enseignants étaient prévues en 2024 ! Finalement Attal nous dit qu’il n’en supprimera aucun, et qu’il va même en créer. Faut vraiment croire au Père Noël pour gober ça.

    1. Vous avez des idées bizarres sur les entreprises. Si il n’y en a plus, tout s’écroule : les pays communistes n’ont (mal) survécu qu’en tolérant du privé légal ou clandestin ou de fait (j’y étais : allez sur mon site et tapez « URSS »).

      La diminution du nombre de postes qui était prévue suivait l’évolution démographique : pourquoi recruter un prof pour une classe vide ? Faire des groupes de niveau supprime ce problème, mais les profs existent-t-il physiquement en nombre suffisant ? Certes il faut augmenter les salaires, mais on ne fera que déplacer la pénurie de main d’œuvre d’une branche à l’autre : plus de profs, mais moins de soignants ?

      1. Sauf à penser que les élèves et les malades sont des clients, ou des vulgaires consommateurs, je ne vois pas ce qu’il y a de bizarre à l’idée que l’école et l’hôpital n’ont pas à (et ne doivent pas) être gérés comme des entreprises. Ce qui l’est par contre, bizarre, c’est ce besoin systématique de faire référence au communisme (ici l’URSS). Comme si votre idéologie (libérale) n’était pas encore suffisamment entrée dans les têtes. Or c’est justement cette idéologie qui nous a mené là où nous en sommes aujourd’hui, et qui veut que plus ça rate et plus on a de chances de réussir. Le tristement célèbre TINA (There is no alternative), autrement dit La fin de l’Histoire (Fukuyama) n’est rien d’autre qu’une capitulation, un manque cruel d’imagination. Aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin de nous libérer de ces vieux schémas obsolètes (décoloniser les imaginaires, comme dit Serge Latouche) et d’inventer autre chose. Pour ça nous avons la chance d’avoir à notre disposition une montagne de textes, d’études, d’idées et même d’expériences.
        –  » Le véritable remède contre le chômage est qu’il n’y ait plus de travail pour personne, mais pour chacun une place dans la société. […] Le rôle de l’école est de préparer les enfants à mettre en place et à faire vivre cette société de l’échange, dont les principales productions seront des richesses non marchandables, échappant par conséquent aux raisonnements des économistes : santé, éducation, culture, justice… […] L’école est perçue comme un lieu où l’on vient emmagasiner du savoir, comme une épicerie où l’on vient chercher des victuailles. Ce savoir est catalogué, rangé dans des livres, à la façon dont les boites de conserve sont rangés sur des rayonnages.  » (Albert Jacquard)

        1. Je publie cela par respect pour votre opinion, mais je n’ai rien compris. Ma ligne générale est que l’école doit d’abord relever le niveau, qui est insuffisant pour presque tous les métiers (en français et culture générale) et particulièrement pour les métiers scientifiques ou techniques (mathématiques), plutôt que de se préoccuper d’abord des inégalités. En prime, ces dernières pourraient se réduire du fait de meilleurs emplois, mais il ne faut pas courir deux lièvres à la fois.

  5. Cher Yves,
    Ton excellent article amène à réfléchir. Je ne m’en prive pas avec ce qui suit. Je suis un gros d’accord avec tout ce que tu dis, et spécialement sur la réduction des inégalités.
    Avec quelle balance ou avec quels poids mesure-t-on les inégalités ? cela me laisse perplexe et inquiet.
    « Il faut raccourcir les géants
    Et rendre les petits plus grands,
    Tous а la même hauteur
    Voilà le vrai bonheur. »
    Portrait du sans-culotte, chanson anonyme
    Les Sans-culottes parisiens en l’an II (1968), Albert Soboul.
    La mythologie grecque avait inventé le lit de Procuste ; la Révolution française concrétise le mythe avec la guillotine.

    Dans le cadre de l’organisation de l’éducation nationale actuelle, on peut dire, comme tu le fais, qu’il ne faut pas rogner sur les horaires des fondamentaux que sont les mathématiques et le français. Mais si nous élargissons notre angle de vue jusqu’à nous poser la question de savoir ce que c’est que l’éducation d’une manière générale pour l’être humain, mammifère un peu plus compliqué que les autres, cela devient peu pertinent. J’imagine beaucoup de dessins humoristiques sur le sujet. La danse, le sport, la musique, me semblent bien plus fondamentaux.
    Question subsidiaire : quelle part doit tenir l’État dans le processus d’éducation ? L’instruction est obligatoire. Cette obligation s’applique à partir de 3 ans, pour tous les enfants français ou étrangers résidant en France. À l’origine, l’instruction était obligatoire jusqu’à l’âge de 13 ans, puis 14 ans à partir de la loi du 9 août 1936. Les dates de vacances de l’époque, du 14 juillet, au 1er octobre, montre bien que, pour une part l’État voulait arracher les enfants contraints au travail par leurs parents. Il a cédé sur les moissons et les vendanges.
    Pour la critique de notre système actuel, avant la nomination de Gabriel Attal, la meilleure référence est certainement le le petit opuscule de Camille Dejardin, docteure en science politique de l’université Paris 2 Panthéon-Assas et professeur agrégée de philosophie « urgence pour l’école républicaine » (tracts, Gallimard).
    Il y a toutefois dans sa brochure, quelque chose qui n’apparaît pas, et que je signale pour ma part : la critique de la notion de « discipline » On la conçoit quand le niveau, très élevé, demande forcément la spécialisation, c’est-à-dire l’enseignement supérieur. Encore que tout cela puisse faire sourire, si l’on songe à un grand physicien, un grand mathématicien, et un grand auteur français : Blaise Pascal.
    Tout se tient dans la connaissance formant une imbrication de systèmes infinie. Notre découpage en « disciplines », appliqué à la formation des professeurs, en fait des savants pour la frange minuscule de leur travail et de grands ignorants pour tout le reste.
    J’ai, comme tu le sais, enseigné, l’histoire et la géographie dans un bon lycée parisien. Il se trouve que ce sont des matières synthétiques dans lesquelles on fait appel à toutes les sciences. d’où ma rébellion peut-être.
    Si je prends l’exemple des mathématiques, je sais que je parle à un Centralien, le travail actuel du collégien ou du lycéen consiste à donner une réponse conforme. Il semble peu propice à l’intuition créatrice. Heureusement que quelques italiens du XVIe siècle n’ont pas craint l’absurde en découvrant les nombres complexes, génial subterfuge. .
    Dire que le niveau des mathématiques est dramatique pour l’économie de la carrière des élèves, parce que le retour au nucléaire demande de reconstituer les équipes nous sort du problème général des mathématiques au collège. Les élèves de collège ne sont pas tous destinés à faire des ingénieurs du nucléaire.
    Merci encore pour tes bons articles.
    Bien amicalement
    Pierre Mallet

    1. Merci Pierre ! Certains ont en effet remarqué que si l’instruction est obligatoire, l’éducation n’est pas forcément publique. Il y a de multiples formules dans le monde : le privé (le meilleur et le pire, mais le pire s’élimine), des écoles publiques indépendantes (à charte…), autonomes … et le système centralisé à la française. Et je suis d’accord que si le nucléaire est d’actualité, les mathématiques sont nécessaires dans des domaines beaucoup plus étendus, dont le numérique et l’économie. Et tout simplement comme exercice de rigueur. J’ai dit les mathématiques et non les chiffres, qui sont utilisés à tort et à travers, souvent sans qu’on connaisse leur définition ou les aléas de leur collecte.

      1. Cher Yves, tu es un matheux… pas moi (bac sciences expérimentales). Je veux bien que les maths soient un bon exercice de rigueur. Pour ma part, si je me suis bien débrouillé en Python et en Swift (qui sert à programmer les applications sur nos iPhones) c’est grâce a la rigueur d’autres syntaxes, en particulier la grammaire latine et surtout la grammaire grecque. Si je me pousse moi-même dans mes retranchements, je te dirais que le comble est dans l’Art de la fugue de Jean Sébastien Bach. C’est pourquoi j’ai été très choqué que mes collègues professeurs de maths s’approprient tous les ordinateurs au moment où on a commencé à en avoir au lycée.
        Avec mes amitiés, tous mes vœux pour 2024 pour toi et ta famille.

        1. Cher Pierre, À mon avis toutes les disciplines mènent (ou devraient mener) à la rigueur, mais il est plus facile de déceler les défaillances en mathématiques (ou en grammaire latine et peut-être en grammaire grecque que je n’ai pas pratiquée) qu’en sciences humaines. Je crains particulièrement les sociologues, car les pauvres n’ayant pas de moyens analogues à ceux des sciences dures (par exemple remonter dans le temps, et recommencer l’analyse avec un paramètre différent), en sont réduits à se donner beaucoup de mal pour finalement retrouver à la sortie les hypothèses de départ. Autrement dit je crains que leur discipline ne les conforte dans leurs propres opinions sans apporter grand-chose de nouveau. C’est pour cela que je ne suis pas convaincu quand Le Monde écrit que le plan Attal est mauvais parce que des sociologues l’ont dit.
          Comme ce commentaire est public, j’attends leur réponse avec intérêt.

  6. « Pour cette filière nucléaire et la réindustrialisation en cours de la France, il faudrait que nos grandes écoles forment 20 000 ingénieurs de plus par an. »

    Avant de former plus d’ingénieurs, il faudrait déjà donner envie aux ingénieurs que nous formons déjà d’aller travailler dans l’industrie plutôt que dans la bureaucratie d’entreprise (finance, conseil…)

    C’est d’ailleurs ce qui est amusant avec les libéraux, toujours les premiers à assimiler fonctionnariat et bureaucratie alors qu’eux-mêmes sont souvent des bureaucrates minables avec une âme de flic…

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