Guerre de Religion entre Agriculteurs et Ecologistes

Agriculteurs et écologistes : encore une guerre de religion !

Comment agriculteurs et écologistes s’opposent avec la même foi inébranlable d’être « du bon côté » idéologique, en tentant d’obtenir le soutien de l’opinion publique. 

Dans une guerre de religion, chacun a une foi inébranlable : marxistes du bon vieux temps contre libéraux, égalitarisme contre méritocratie, écologie révolutionnaire contre capitalistes, technophobes décroissants contre technophiles …  et voilà que s’y ajoute celle entre agriculteurs et écologistes… surtout lorsque ces derniers sont « bruxellois ».

Je vais évoquer quelques points particulièrement “religieux”, c »est à dire que je ne vais pas me lancer dans l’analyse économique détaillée largement présente dans la presse, mais insister sur le choc des a priori.

Les OGM et leur variante moderne

Pour des écologistes, les OGM sont diaboliques, même sous leur forme moderne, les NGT (voir plus bas). Ils ont réussi à interdire la recherche dans ce domaine en France et dans quelques autres pays. Les rares fermes expérimentales ont été détruites par les militants verts.

Peu importe de savoir quelles sont les qualités de ces produits, telle que, par exemple, la résistance à la sécheresse ou à certains parasites, ce qui évite l’usage des pesticides. C’est diabolique, comme le nucléaire. Et d’autant plus diabolique que ces OGM sont commandés à un « super diable », la grande entreprise internationale Monsanto.

Les grands pays producteurs – les États-Unis, la Chine, le Brésil – n’ont pas ces scrupules. Ils utilisent les OGM, les perfectionnent et ringardisent notre agriculture.. Je n’ai jamais compris en quoi les OGM étaient nocifs à la santé, ni en quoi ils différeraient fondamentalement des sélections millénaires opérés par les paysans. Par exemple celle qui ont donné des épis de blé ou de maïs, alors que les formes sauvages de ces céréales n’avaient que quelques grains.

On a cru contourner la difficulté en inventant ce que j’appelle la variante moderne des OGM, à savoir les NGT (nouvelles techniques d’édition du génome ), plus simples, moins coûteuses, ayant les mêmes qualités et adaptées au réchauffement climatique. 

Les membres de la commission Environnement du Parlement européen ont voté mercredi 24 janvier 2024 un assouplissement des règles pour ces «nouveaux OGM», mais les écologistes poursuivent leur diabolisation : « Ce sont des OGM comme les autres ». On reconnaît en arrière-plan les barrages des technophobes contre tout progrès technique.

Environnement : la technologie peut-elle nous sauver ?

Le rôle de « Bruxelles »

Avant même l’influence actuelle des écologistes, “Bruxelles”, comprendre la Commission Européenne, était montrée du doigt et ridiculisée par les agriculteurs pour ses consignes tatillonnes. 

Pourtant la Politique Agricole Commune (PAC) européenne est une invention française : de Gaulle et ses successeurs ont fait une pression maximum sur les autres Etats membres, plus libéraux, pour monter ce système bénéficiant à l’agriculture française.

Avec 9,5 Milliards d’aides perçues en 2022, la France reste aujourd’hui encore le premier bénéficiaire des aides versées au titre de la PAC.

Repartition entre pays des aides de la Politique Agricole Commune PAC 2022

Source : Budget de l’UE : à qui profite la politique agricole commune (PAC) ?

Mais tout cela est oublié, et Bruxelles est diabolisée. Peut-être parce que la PAC, bien que conçue pour les Français, a tout de même permis à leur concurrents européens de progresser.

Et l’image de Bruxelles auprès des agriculteurs s’est encore détériorée avec le succès de l’influence écologiste, qui a donné par exemple ‘Le Pacte Vert « .

Bref, pour l’agriculteur de base, Bruxelles et les écologistes ne font qu’un. 

La diabolisation des bureaucrates                             

Prenons un exemple concret, les fameux 4 %. C’est le pourcentage de la surface des exploitations qui doit être sauvegardé pour pouvoir toucher l’argent de la PAC, qui est pour beaucoup d’agriculteurs une part importante de leurs recettes.

Ces 4 % (je vais simplifier) représentent la surface soit à mettre en jachère, soit déjà sous forme de haies, de ruisseaux, de zones humides… donc à préserver de la culture. Une excellente idée a priori, que l’on soit écolo ou pas.

Mais cette idée simple à écrire déclenche dans la pratique des tombereaux de papier. Pour recevoir l’aide financière, l’agriculteur doit expliquer ce qu’il a (les haies, …), fournir des données cadastrales, des photos et subir la visite d’inspecteurs (pouvant dresser procès verbal et venant armés !) qui vont vérifier que tout ça est exact.

De plus, les réglementations vont se croiser, parfois de façon contradictoire, avec par exemple les distances de sécurité pour les pesticides… dont on n’aurait pas besoin si les OGM étaient autorisés (je simplifie car sinon je devrais vous donner 10 pages d’explications).

La seule question des haies aurait donné lieu à 14 réglementations différentes !

Donc, de façon tout à fait compréhensible, tout le monde va taper sur les  bureaucrates. Mais ces malheureux ne font que mettre en forme ce qui a été décidé par les politiques, élus ou pas.

Il est très sympathique de sauver des haies et leurs oiseaux, les ruisseaux et leurs batraciens : tout le monde est d’accord pour sauver la biodiversité. En oubliant que cela génère un formidable travail administratif, d’abord chez les agriculteurs, ensuite dans l’administration, pour le contrôler et en tirer les conséquences financières. 

Bref, on cache le dilemme en diabolisant les bureaucrates.

Le problème réapparaît d’une autre façon : il faut vivre et donc s’occuper des fins de mois.

Fin du monde contre fin de mois

Le choc des religions s’intensifie entre « l’intérêt supérieur de la planète » et le revenu des agriculteurs, lui-même lié au volume de la production agricole et donc de la nourriture de tous.

La première religion vénère la voiture électrique, trop chère pour beaucoup d’agriculteurs… ou le vélo, pas vraiment adapté à la vie et à la circulation des marchandises à la campagne. 

La fin des paysans d'Henri MendrasElle estime que les agriculteurs sont « les gardiens du paysage et de sa biodiversité», et doivent être rémunérés à ce titre, indépendamment de leur production.

On est loin des anciens « paysans » dont le premier souci était de se nourrir, et le second de vendre leurs produits au marché, ce qui leur apportait des revenus et nourrissait le reste du pays.

Vous remarquerez que je n’ai délibérément pas employé ce mot de « paysan » qui correspond à un monde disparu de polyculture artisanale, probablement plus écologique que l’agriculture actuelle. Elle ne pourrait pas nourrir le monde aujourd’hui, mais à l’époque cela suffisait car la grande majorité de la population était paysanne .

Ce passage du paysan à l’agriculteur a notamment été signalé en 1967 par le célèbre livre d’Henri Mendras : « La fin des paysans ». L’agriculteur est maintenant un entrepreneur comme un autre, soucieux de ses prix de revient et de sa productivité : bref c’est la fin de l’autarcie et l’ouverture au progrès technique.

La vraie question : la productivité 

Le mot  « productivité » est honni par la religion écologique, qui oublie qu’il est à l’origine du niveau de vie de tous. Et, dans le cas de l’agriculture, de la nourriture de tous.

Alors pourquoi cette diabolisation de la productivité ? D’abord par principe et on pourrait même dire par dogme. Mais il y a aussi des raisons concrètes. 

Une partie des progrès de productivité proviennent de l’usage des pesticides. Cela fait quinze ans que les mesures se succèdent pour en réduire l’usage et pourtant leur consommation continue de progresser et la population des insectes diminue : avez-vous remarqué qu’il n’y en a presque plus sur les pare-brises des voitures ? Tant pis pour la pollinisation ! 

Une autre partie des gains de productivité vient de l’irrigation qui “consomme trop d’eau« , ce qui est discutable : l’eau ne disparaît pas, elle se déplace. Une autre partie de la productivité provient des engrais chimiques qui « tuent les sols« , notamment les vers de terre etc.

Cette évolution est décriée aujourd’hui mais, il y a quelques dizaines d’années, elle était proclamée comme une réussite sous le nom de « révolution verte ». Elle a notamment sauvé de la famine les populations de l’Inde, du Pakistan et de bien d’autres pays. 

A ce sujet, je vous conseille la lecture de « La révolution verte en Asie : essai de bilan et perspectives » par Gilbert Etienne (1987) qui tire le bilan économique et social de 20 ans de révolution verte dans les pays asiatiques, en réaction aux famines du début des années 60. 

Tout cela a probablement des solutions, et le « bio », par exemple, est une réponse partielle, mais qui pose ses propres problèmes, tel que par exemple une main d’œuvre plus importante nécessaire à la production bio, alors qu’actuellement le nombre d’agriculteurs et de salariés agricoles diminue.

Mais la recherche de solutions se heurte au dogme. Pourtant, la décroissance en matière agricole, c’est la famine, faute de nourriture. 

Que conclure ?

Je ne conclus pas : les guerres de religion ont dévasté l’Europe de la Renaissance pendant un siècle, avant d’en arriver à l’édit de Nantes en France et au “cujus regio, ejus religio” en Allemagne (que je traduirais sommairement par :  que chacun ait la religion de son seigneur).

Pour l’instant la guerre de religion oppose ceux qui pensent que l’on va mourir de faim si l’agriculture est moins productive et ceux qui pensent qu’on va mourir de chaud si elle le demeure.

À mon avis la solution passe par le dépassement du problème par le progrès technique, mais la religion écologique ne voit pas le progrès d’un bon œil.

C’est pourtant ce progrès qui a fait baisser considérablement le prix des batteries nécessaires aux voitures électriques et qui a créé le nucléaire qui fonctionne parfaitement en France depuis 50 ans. Dans le domaine agricole nous avons une des solutions sous la main avec les NGT (nouvelles techniques d’édition du génome).

Quant à la bureaucratisation, c’est un phénomène mondial, elle touche tous les métiers et tous les pays. A mon avis, elle vient d’une insuffisance de décentralisation et d’autonomie. Les étatistes de droite et de gauche pensent que la décentralisation est le début du désordre et du favoritisme.

Or la diversité n’est pas le désordre et le favoritisme existe aussi au sommet lorsque la loi favorise tel ou tel groupe.

Yves Montenay

11 commentaires sur “Agriculteurs et écologistes : encore une guerre de religion !”

  1. J’ai l’impression que c’est comme l’électricité : on a écouté les écolos, poids électoral oblige, et on a fermé Fessenheim, pire en Allemagne. Et on s’est mis sous la dépendance du gaz russe… Lesquels ont dû ricaner. On dit même qu’il y a eu des aides du pouvoir russe aux Verts !

  2. Si on commence à parler de religions (guerres de religion) on n’est pas sorti de l’auberge. Croissantisme, scientisme, libéralisme, marxisme et j’en passe. Et si on veut évoquer quelques points particulièrement “religieux” chez Pierre Paul ou Jacques, mieux vaut être athée voire agnostique. Sinon on risque fort de ne pas être pris trop au sérieux.
    Ceci dit, pourquoi opposer agriculteurs et écologistes ? Qui les oppose d’ailleurs ?
    Il y a bien des libéraux écologistes, des milliardaires écologistes… pourquoi n’y aurait-il pas des agriculteurs écologistes ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des cons partout.
    Je l’ai déjà dit, pour moi «écologiste» ne veut désormais plus rien dire. Ou si vous préférez, il y a écologiste ET écologiste. D’un côté le pur, le dur, le vrai, le con quoi… et de l’autre le modéré, le pragmatique, le mou, l’écotartufe etc. Et chez les agriculteurs c’est pareil. D’un côté le plus ou moins vrai paysan, du moins ce qu’il en reste, et de l’autre tout en haut le bon gros chef d’exploitation. En passant par l’agriculteur.
    C’est drôle comme une simple étiquette vous change un homme. Adieu les balayeurs, bonjour les techniciens de surface ! Ça vous rend de suite plus respectable. Autrefois paysan, l’agriculteur est donc devenu un chef d’exploitation, autrement dit d’entreprise. On peut appeler ça l’ascenseur social. En attendant, le nombre d’exploitations (c’est comme ça qu’on dit) fond comme neige au soleil, 26% des agriculteurs vivaient sous le seuil de pauvreté en 2019, un taux de suicide largement au dessus de la moyenne etc. etc. Bref pas de quoi rêver. Et pourtant…
    C’est juste ça que j’aimerais que certains zécolos comprennent, notamment ces rats des villes totalement déconnectés du monde des champs. Afin qu’ils arrêtent de penser et raconter n’importe quoi, du genre : «ILS touchent plein de primes, ILS sont pétés de thunes, regardez leurs gros tracteurs, ILS bousillent la planète et patati et patata.»
    De leur côté, même s’ils nous la jouent avec la Compétitivité, la Concurrence, la Rentabilité et toutes leurs règles qu’ils ont eux-mêmes fixées… les Gros ne se bouffent pas entre eux.

  3. D’un côté la diabolisation des bureaucrates (sic Yves Montenay) … de l’autre celle des écolos, et/ou des agriculteurs, c’est selon. Le mot « productivité » est honni par la religion écologique nous dit ce prêtre libéral, qui lui bien sûr n’a que ce mot à la bouche. Avec la Compétitivité, le Business, la Croissance, le Progrès, qui progresse pour des siècles et des siècles amen, etc. etc.
    Précédemment je demandais qui sont ceux qui opposent agriculteurs et écologistes. Et qui d’une manière générale s’appliquent à ce que les gueux se bouffent entre eux. Fonctionnaires vs travailleurs du Privé, gueux des villes vs gueux des champs, gueux de pure souche vs gueux d’ailleurs, jeunes gueux vs vieux gueux etc. etc. (Gueux, petits, ceux «d’en bas», appelez-les comme vous voulez)

    – « Contrairement à ce que racontent la propagande du gouvernement ou les discours autoritaires qui attisent la haine entre nous pour mieux s’engraisser sur nos vies : nous continuerons à être vos alliés, parce que c’est une question de survie. »
    C’est ce qu’ont déclaré 50 organisations écologistes qui refusent « d’être cataloguées comme ennemies des agriculteurs » et qui appellent à rejoindre les mobilisations.
    https://www.francetvinfo.fr/economie/crise/blocus-des-agriculteurs/colere-des-agriculteurs-plus-de-50-organisations-ecologistes-appellent-a-rejoindre-les-mobilisations_6330921.html

    1. Ce commentaire illustre la permanence de l’analyse marxiste. Pourtant, depuis la révolution industrielle, c’est le peuple qui s’est spectaculairement « engraissé », en Occident d’abord, puis dans les pays du Sud qui ont un secteur capitaliste, comme la Chine.

  4. Quand les bobos des villes, et leurs représentants à Bruxelles, veulent imposer telle ou telle mesure ou contrainte dans un territoire où ils ne vont pas, c’est abusif. Quand il s’agit de protéger des habitants d’un territoire contre certains risques, pourquoi ne pas faire voter et indemniser les refusants-partants opposés au choix majoritaire (cujus…) ? Par ailleurs, je trouve intéressante l’idée de payer une indemnité à ceux qui entretiennent la nature.

  5. Je suis d’accord sur la complexité, et sur le fait que deux pages ne peuvent pas l’exprimer complètement. Vous avez remarqué que je n’ai pas trop discuté du fond mais seulement du choc des perceptions

  6. Bien sûr que les nouvelles technologies sauveront l agriculture et sauveront de la famine nombre de pays !
    Les écologistes refusent tout , c est facile mais surtout irresponsable !
    Merci Yves pour cet article qui pose très clairement le problème.

    1. Comme tout se casse la gueule, tout est donc à sauver. De nos jours tout le monde veut sauver quelque chose, je trouve ça drôle. Certains veulent sauver leur petite entreprise, voire le Capitalisme, d’autres le français… d’autres encore les baleines, les éléphants, et même la planète, comme si elle était en danger, le climat et en même temps. Et on se moque d’eux et on a bien raison. Ce qui me fait le plus rire c’est quand j’entends que ce sont les nouvelles technologies, les innovations, qui sauveront tout ça. C’est beau la foi.
      Ô Seigneur guéris-nous, ô Seigneur sauve-nous. Et donne-nous la paix, amen.

        1. Vous trouvez ça assez méprisant, et moi je trouve ça plutôt drôle. Finalement c’est très subjectif tout ça, juste une question de sensibilité. On n’est donc plus là dans la foi, ni dans l’idéologie. Maintenant si on déclare la guerre à tous ceux qui osent blasphémer, et par là offenser les croyants, alors moi je veux sauver le parti d’en rire.

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