Les Kurdes un peuple sans état mais pas sans histoire

Les Kurdes : un peuple sans État mais pas sans histoire

Les Kurdes apparaissent régulièrement dans l’actualité internationale, souvent en tant que peuple persécuté en Turquie, en Iran, en Syrie et en Irak. On parle d’une répression qui dure depuis plus d’un siècle. Mais qui sont-ils ? Pourquoi restent-ils, encore aujourd’hui, un peuple sans État ?

Présentation d’un peuple

L’histoire des Kurdes, habitants des montagnes à la croisée de la Turquie, de l’Arménie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran remonte à plusieurs siècles avant J.-C.

Presque partout dans le monde, sauf en Europe occidentale et pays dérivés, on observe une différence de nature entre éleveurs d’une part et agriculteurs ou citadins d’autre part. Les premiers se déplacent, et sont souvent commerçants et guerriers. Donc ils s’imposent aux autres.

Les Kurdes, éleveurs transhumants, sont un de ces peuples guerriers qui résistent aux pouvoirs étrangers, et massacrent ou pillent des agriculteurs à l’occasion.

Les Kurdes sont un peuple de langue indo-européenne, comme les Iraniens, langue totalement différente des langues arabe et turques, ces dernières étant d’origine mongole.

Ils seraient environ 40 millions aujourd’hui (chiffre discutable, car ils ne sont pas recensés) dont une trentaine rassemblée autour d’un noyau central de montagnes anatoliennes et iraniennes.

Ils deviennent musulmans sunnites au septième siècle, dans le cadre du califat arabe d’alors et n’ont donc pas de conflit religieux avec les Arabes, puis les Turcs.

Leur persécution vient de leurs traditions guerrières, qui les rend rebelles à toute autorité extérieure.

Politiquement, ils n’ont jamais eu d’État car ils ont toujours été encore plus fractionnés en tribus et en clans que leurs voisins. Mais ils détestent se faire contrôler. Passe encore par un empire, ensemble de peuples ayant leurs droits et traditions, mais pas par des Etats-nations, d’autant que lesdites nations (turque, arabe, perse) leurs sont étrangères, voire ennemies.

Les nomades kurdes exploitaient traditionnellement les agriculteurs chrétiens (Arméniens et Assyriens) en leur prélevant leur nourriture et en exigeant le logement pendant l’hiver.

Leur histoire jusqu’en 1918

A partir du XVIe siècle, les Kurdes se trouvent pris en étau entre l’Empire Ottoman et la Perse. Un traité de 1550 délimite les influences perse et ottomane, sans que ces Etats ne contrôlent réellement le territoire kurde.

Le Shah de Perse mobilise une partie des Kurdes pour faire barrage aux Ouzbeks et aux Turkmènes qui attaquent la Perse par le nord-est (le Khorassan). Les descendants de ces militaires sont restés dans cette région, qui comprend donc des zones de langue kurde à l’est de la carte ci-après, donc éloignés du noyau central.

La poussée de la Russie au sud du Caucase au XIXè siècle donne espoir aux paysans chrétiens, mais après de nombreuses péripéties, la Russie ne contrôle que le territoire de l’Arménie actuelle, beaucoup plus petite que l’Arménie traditionnelle, qui occupait l’est de l’actuelle Turquie et avait été un moment partiellement libérée par les Croisés.

Pour résister aux Russes, les Turcs créent une armée kurde, au nom de la solidarité des musulmans contre les chrétiens.

Pendant la première guerre mondiale, les cartes franco-anglaises prévoyant l’indépendance de l’Arménie traditionnelle déclenchent la déportation et les massacres des Arméniens : « des Arméniens dans cette région ? Mais il n’y en a pas », argument repris dans de nombreux pays à de nombreuses époques, par exemple à l’encontre des Indiens d’Amérique, notamment en Amazonie.

Ces massacres ont été perpétrés principalement par des Kurdes, qui se sédentarisaient à la place des Arméniens, tandis que les Assyriens sont déportés en Perse.

Bref les Kurdes n’ont pas toujours été des victimes.

1918 : après la guerre, un Etat pour tous, sauf pour les Kurdes

En principe, la première guerre mondiale libère les nationalités.

Dans la région, ce sera notamment le cas des Arabes, qui sont libérés des Ottomans par les Britanniques, et même celui des Turcs, qui passent de l’Empire Ottoman multi-ethnique à un État-nation.

Mais ce ne sera pas le cas des Kurdes. Français et Anglais évoquent certes leur cas lorsqu’ils dessinent les frontières des nouveaux Etats du Proche-Orient, mais pour rapidement l’abandonner.

J’ai eu en 1963 le témoignage d’un adjoint de Clémenceau, Robert de Caix, alors âgé de 96 ans, qui m’expliqua que la non-création d’un État kurde venait notamment de l’ignorance totale de Clémenceau qui lui dit un soir : « Nous avons parlé des Kurdes toute la journée avec les Anglais, j’ai fait semblant d’être au courant mais je ne sais pas de quoi il s’agit ».

Le souci des Anglais, de leur côté, n’était pas les Kurdes, mais de s’assurer du pétrole de Mossoul, à la limite de la zone de peuplement kurde, d’où la création de l’Irak.

Clémenceau s’est battu pour avoir 23,75 % de ce pétrole, qui a été à l’origine de l’actuelle société Total.

La création d’un État kurde a été renvoyée à la Société Des Nations, ancêtre de l’Organisation des Nations Unies, qui ne s’est jamais prononcée, du fait de la puissance du nouvel État turc. 

Il faut se remettre dans le contexte :  tandis que la Russie se transformait en URSS et était en pleine guerre civile, les Anglais et les Français étaient alors épuisés par la première guerre mondiale (dont ils ne se sont jamais remis, et qui est le début de leur décadence, notamment par rapport aux États-Unis) et, pour soutenir la création d’un Etat kurde, il leur aurait fallu affronter l’armée turque qui avait remporté deux importantes batailles pendant la première guerre mondiale et était en train de reconquérir toute l’Anatolie.

Finalement les Kurdes seront répartis entre la Turquie, l’Iran et l’Irak, comme le montre la carte ci-dessous.

Population Kurde – Institut Kurde de Paris
Population Kurde – Institut Kurde de Paris (2017)

Les Kurdes disséminés entre Turquie, Syrie, Irak et Iran.

15 Millions de Kurdes en Turquie

Kemal Atatürk construit un État-nation à la place de ce qui reste de l’empire. Il élimine les chrétiens, en tuant ou chassant les Arméniens et en échangeant les Grecs d’Anatolie contre les Turcs des Balkans.

Il considère les Kurdes comme « des Turcs des montagnes » sans mesurer que leur langue est totalement différente du turc et qu’ils sont très conscients de leur identité. Il se lance donc, ainsi que ses successeurs, dans une politique d’assimilation : pas de langue kurde à l’école ni dans les médias.

Aujourd’hui, les médias modernes permettent aux Kurdes de Turquie d’avoir des informations dans leur langue.

La situation des Kurdes de Turquie ne s’améliorera qu’à la demande de l’Union européenne au XXIe siècle lorsque la Turquie a fait acte de candidature, et devait donc prendre des mesures en faveur des minorités, en l’occurrence les Kurdes, vu qu’il n’y avait plus d’autres minorités en Turquie, après la disparition des Grecs et des Arméniens. 

Auparavant, Il y avait eu des phases d’extrême tension, notamment dans les années 1980, avec une guerre civile féroce menée du côté kurde par le PKK, parti nationaliste kurde, et par ailleurs marxiste, alors que le gouvernement turc est économiquement libéral.

Le PKK, retranché dans les centres-villes de la région, n’a pu être écrasé qu’au prix de la destruction des quartiers anciens.

La politique d’Ankara vis-à-vis des Kurdes est redevenue répressive depuis 2018, non seulement du fait de l’éloignement de l’adhésion à l’Union européenne, mais aussi du fait de l’alliance du principal parti turc, l’AKP du président Erdogan, avec le parti ultranationaliste MHP, farouchement opposé à tout ce qui n’est pas turc.

A l’inverse, plus récemment, des considérations électorales ont joué : les Kurdes sont des sunnites traditionalistes, comme le pouvoir actuel, et leur nombre de députés pourrait être déterminant alors que la situation électorale du président Erdogan vient de se fragiliser lors des municipales de 2024.

Une des raisons de cet échec électoral est l’exode rural, qui a mené nombre de Kurdes dans les grandes villes, où leur traditionalisme religieux est moins net.

C’est pourquoi tout récemment, depuis ces municipales, le président Erdogan cherche un chemin entre séduction et répression : appel à rendre les armes en échange de la libération de leur chef Öcalan et lancement d’un plan de développement de 13,4 milliards d’euros pour le sud-est de la Turquie. 

Cela n’empêche pas que la répression continue en parallèle, avec la destitution de quatre maires, trois issus du parti kurde, et un issu du parti laïque et kémaliste CHP, l’AKP d’Erdogan les accusant d’appartenir au parti nationaliste kurde.

1 Million de Kurdes en Syrie

Les Kurdes de Syrie sont pour la plupart proche de la frontière turque (voir carte).

Dans la partie est de la Syrie, les Kurdes avaient acquis une autonomie par rapport au gouvernement de Bachar al-Assad, car ils y dirigent les Forces démocratiques syriennes (FDS).

Ces forces luttent, avec l’appui français et américain, contre ce qui reste de l’État islamique. Ils gèrent notamment les prisons où se trouvent les femmes et les enfants étrangers (dont de nombreux musulmans citoyens français) venus appuyer l’État islamique, les maris ayant été tués ou réduits à la clandestinité.

Mais le parti politique qui les représente est considéré par Ankara comme une filiale du PKK. Le gouvernement turc s’est donc attaqué à eux et les a chassés d’une partie de la zone frontalière. Cela soit directement par l’armée turque, soit indirectement par le biais des milices de l’Armée nationale syrienne (ANS), sous son contrôle.

Les bombardements turcs se sont intensifiés depuis la fin 2019 et surtout 2022. Non seulement des chefs de l’administration autonome sont ciblés, mais aussi des terres agricoles et les infrastructures énergétiques. La dernière centrale électrique de la région aurait été détruite par les Turcs en avril 2024.

Cette action continue actuellement, le nouveau pouvoir syrien, islamiste, ne pouvant rien refuser au gouvernement turc de même tendance et qui le soutient.

Ces dernières semaines, l’ANS a notamment repris aux Kurdes les villes de Tel Rifaat, puis celle de Manbij.

Les négociations sont en cours avec le nouveau pouvoir syrien pour que les Kurdes du FDS gardent une certaine autonomie… ce qui est compliqué par le fait que la population locale est en majorité arabe et non kurde, et que la Turquie y est opposée. Cette dernière préparerait un nouvel assaut contre la ville de Kobané.

Et si les forces kurdes peuvent encore compter sur le soutien des Etats-Unis, qui maintiennent près de 900 soldats sur place, le président Donald Trump a promis de se retirer intégralement du théâtre syrien…

4 Millions de Kurdes en Irak

Dans ce pays, Saddam Hussein a été au pouvoir au pouvoir de 1979 à 2003, date à laquelle il en été classé par les Américains.

Il a eu une violente politique anti-kurde, que certains ont qualifié de génocide, avec épuration ethnique dans la région de Kirkouk, la déportation d’un demi-million de Kurdes vers le sud de l’Irak et l’usage de gaz de combat contre des civils.

La communauté internationale s’est émue et l’aviation de Saddam s’est vu interdire le survol de la région, qui est devenue autonome de fait en 1991 et reconnue comme telle par le nouveau gouvernement irakien en 2005.

Pendant la guerre entre l’Irak et l’Iran déclenchée par Saddam Hussein, les Kurdes ont donc appuyé l’Iran.

6 Millions de Kurdes en Iran

Les Kurdes y ont des droits linguistiques mais aucune liberté politique. Ils ont été régulièrement réprimés.

Je me souviens d’un témoignage dans un journal de gauche exposant avec enthousiasme le progressisme des révoltés kurdes d’Iran et particulièrement des femmes. Mais quelques jours après on apprenait qu’ils (et elles) avaient tous été exécutés ! Plus récemment la jeune iranienne qui est morte à cause d’un voile « mal posé » était kurde.

Par ailleurs leur situation géographique est compliquée : si le gros de la communauté forme un bloc avec les Kurdes d’Irak, ce n’est pas le cas des autres communautés kurdes dispersées notamment au Khorassan (voir plus haut).

En conclusion

En Turquie, où se trouve une grande partie de la population kurde, tout dépendra de l’avenir politique du président Erdogan.

La répression en Syrie est poussée par le gouvernement turc, allié du nouveau pouvoir.

En Iran, toutes les tentatives d’autonomie ont échoué.

Il ne reste d’autonome que le Kurdistan irakien. Il veille à ne pas provoquer les Turcs, qui néanmoins bombardent ce qui leur paraît être des camps du PKK.

La « chasse aux Kurdes » qui dure maintenant depuis plus d’un siècle, est ainsi plus pratiquée que jamais.

Yves Montenay

2 commentaires sur “Les Kurdes : un peuple sans État mais pas sans histoire”

  1. Merci Yves
    Depuis longtemps je me demandais pourquoi cette « chasse »aux kurdes sans comprendre et sans que personne ne me donne une explication exacte .
    J ai enfin compris et vous que cela n est pas prêt d être réglé !

    1. À part l’autonomie d’une partie du Kurdistan irakien (en rouge sur l’image à la une) il n’y a pas de progrès et je n’en vois pas venir. Il faudrait que les pays concernés deviennent des Etats de droit…

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