Arabes et Occidentaux au Moyen-Âge

Arabes et Occidentaux au Moyen Âge

J’ai récemment donné une conférence à la Faculté de Droit de Créteil pour l’EMA Créteil, une association étudiante dédiée à la culture du monde arabe. Le thème en était : « Histoire partagée entre les civilisations arabe et occidentale » .

J’en livre les principaux points, pensant qu’elle peut également intéresser les lecteurs de ce blog.

J’ai choisi quelques épisodes historiques, positifs ou négatifs.

Comme l’histoire n’a pas beaucoup changé depuis une vingtaine d’années, cet exposé va largement recouper mon livre « Nos voisins musulmans, 14 siècles de méfiance réciproque ». 

Et cela non seulement pour l’histoire ancienne mais aussi pour l’histoire récente : depuis la parution de ce livre, Al Qaïda  a disparu, mais l’État Islamique lui a succédé, pour presque disparaître ensuite à son tour. Donc il n’y a rien à changer à sa conclusion.

Je précise tout de suite que les histoires occidentale et arabe ont été longtemps parallèles, comme des droites qui ne se rencontrent jamais, et qu’il y a eu très peu de « partage », surtout pendant les premiers siècles.

Ce sera l’objet de mon premier article, un second suivra où, au contraire, les contacts vont se multiplier

Je commencerai par situer le monde arabe par rapport au monde musulman.

Les Arabes dans le monde musulman

Il y a en gros 1,8 milliards de musulmans dans le monde. Dans cet ensemble, une petite minorité est arabophone. 

En effet, aujourd’hui, on appelle « arabe » les arabophones de langue maternelle, qui ne sont qu’une partie de la population des Etats dits « arabes », Etats qui eux-mêmes ne sont qu’une partie des Etats musulmans. 

Donc, parler des musulmans ou parler des Arabes, ce n’est pas du tout pareil. 

Il y a ainsi trois grandes régions musulmanes dont les histoires sont complètement différentes. 

En Asie, et notamment en Asie du Sud-Est, l’islam s’est diffusé par des entretiens de « marchands – missionnaires » musulmans avec les rois locaux, bouddhistes ou hindouistes. Ces rois se sont convertis et les peuples ont suivi. Donc, rien à voir avec les conquêtes très violentes qui ont eu lieu plus à l’Ouest. Il n’y avait pas d’Arabes dans cette région, et donc, je n’en parlerai pas. 

La deuxième grande région musulmane, que j’appelle « l’Asie blanche », est celle où on trouve des Perses, des Turcs, des Mongols, et, en face, des Russes et bien d’autres peuples. Le choc de l’islamisation y a été extrêmement violent, et il reste beaucoup de tensions aujourd’hui. Mais comme aucun de ces peuples n’est arabe, ce n’est pas mon sujet, et je ne vais pas en parler non plus.

Je vais donc me limiter à la partie de l’Europe qui a été en contact avec les Arabes, en citant quelques exemples.

L’arrivée des Arabes

Dans cette partie du monde, à partir du septième siècle, les Arabes venant d’Arabie sont arrivés en conquérants, en Perse, en Syrie, au Liban, en Palestine, et puis plus tard en Afrique du Nord. Et ils n’avaient ni la langue ni la religion de tous ces pays. 

Le Moyen-Orient, l’Europe et l’Afrique du Nord étaient chrétiens, la Perse avait sa propre religion. Concernant les langues, les populations locales parlaient araméen au Moyen-Orient, en Perse, on parlait farsi, en Égypte, on parlait copte, en Afrique du Nord, on parlait berbère.

Et dans tous ces pays, et même un peu en Perse, la langue de culture était le grec et parfois le latin.

Au début du, les Arabes sont des conquérants. Venant d’Arabie, ils sont commerçants et guerriers, et non philosophes (terme général à l’époque pour des gens instruits que ce soit en sciences ou d’autres disciplines), et donc ils adoptent les élites qui sont sur place.

Or, en Syrie, et dans une moindre mesure ailleurs, la civilisation est grecque. Elle est grecque de Grèce classique, puis hellénistique au Moyen-Orient, à la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand et enfin byzantine. 

Cette civilisation grecque a ses livres de philosophie par Aristote, ses livres de politique, avec la notion de démocratie (ce sont les Grecs qui ont inventé le mot), ses livres de médecine, de mathématiques etc.

Peu à peu, mais très lentement, la population s’islamise et reste largement chrétienne au Moyen-Orient jusqu’au début du XXe siècle. L’islam a un double atout, le premier est fiscal (les non musulmans devront payer des impôts spéciaux). Le second, c’est d’être la religion du pouvoir. Donc, petit à petit, toute cette civilisation grecque se fond dans ce qu’on appelle la civilisation arabe, qui a les caractéristiques que vous connaissez en architecture, philosophie etc.

La première école musulmane est donc « un peu grecque ». Il s’agit des mutazilites, qui embrayent sur la philosophie grecque en évoquant le rôle de la raison dans la foi. Cette école dure environ un siècle.

Le royaume de Sicile

Pour les « ponts » entre civilisations, je choisis le Royaume de Sicile (1061-1250), et non l’Andalousie qui est beaucoup plus connue. La Sicile est un royaume à direction chrétienne. Les dirigeants en sont une dynastie normande, dont les rois se prénomment Roger I, Roger II …

La Sicile était arabe à leur arrivée après avoir été grecque et romaine. Ces rois normands respectent les populations en place et fondent un pays multiculturel. La langue administrative, c’est en principe le latin, comme ailleurs en Occident, mais ce sera aussi l’arabe, et ce sera aussi le grec. Ça n’empêche pas la noblesse normande de parler le vieux français.

Il y a des églises qui ont parfois trois parties, une partie catholique, une partie mosquée, et une partie grecque orthodoxe. 

L’œuvre de l’époque, c’est la Tabula Rogeriana (Kitab Rugar en arabe), c’est-à-dire le tableau du monde fait pour le roi Roger. C’est le point de la géographie de l’époque rédigée par Al Idrissi, un Andalou d’origine berbère. 

Après ces deux exemples de ponts entre les cultures, je vais vous donner un exemple de différence.

La théorie d’Ibn Khaldun : l’alternance entre peuples nomades et sédentaires

Nous sommes au Maghreb, il y a une querelle dynastique entre l’Egypte et le Maghreb, et, pour se venger, les Egyptiens envoient des tribus nomades, dont la plus connue est celle des Beni Hillal. 

Le Maghreb était alors le grenier à blé de l’Empire romain. C’était une riche région agricole avec des grandes villes, des gens parlant latin, grec, des grands théoriciens du christianisme, dont Saint Augustin. 

Mais les Beni Hillal vont détruire les sociétés maghrébines urbaines qui étaient restées plus ou moins en contact avec l’Occident. C’est ma première raison d’en parler.

Ma deuxième raison, c’est l’occasion d’évoquer Ibn Khaldoun et sa théorie de l’alternance entre peuples nomades et sédentaires : 

  • Les sédentaires sont dans les villes, ils ont des professions qualifiées, mais ils ne savent pas se battre. 
  • Arrivent des nomades, la ville est détruite, on recommence tout, et une génération ou deux plus tard, les anciens nomades, leurs enfants, leurs petits-enfants, se sont imprégnés de la vie urbaine et font à leur tour de grandes choses. 

C’est ce qui est arrivé à Samarcande, une ville magnifique que j’ai visitée et qui est l’œuvre de descendants des Mongols. 

Jusqu’à ce qu’arrive une autre vague de nomades, et tout recommence. 

Or ces vagues ont été nombreuses dans le monde arabe : plusieurs vagues turques, plusieurs vagues mongoles et plusieurs vagues de nomades arabes.

Cette théorie d’Ibn Khaldoun illustre la différence qu’il y avait entre le monde musulman et le monde de l’Europe occidentale, puisque cette dernière n’a pas connu l’alternance nomade/sédentaires.

Par ailleurs je me souviens d’un passage de cet auteur ou d’un contemporain vantant les universités du monde arabe et disant « je n’imagine pas que les barbares du Nord et du Sud (les Occidentaux et les Subsahariens) puissent eux aussi avoir des universités ». 

C’est une nouvelle illustration de la coupure entre les deux sociétés, puisque les universités de Rome, de Montpellier ou de Paris, et bien d’autres, fonctionnaient depuis longtemps.

Les croisades ont aussi été « un pont » entre civilisations

A l’école primaire, on m’a donné une version A des croisades, et quand on lit des textes arabes, ou turcs, on constate une version B (voir à ce sujet le livre d’Amin Maalouf : « Les croisades vues par les Arabes ».)

Mais, à mon avis, ces deux versions oublient le principal, c’est que la population locale était largement chrétienne, donc « cousine » des croisés.

Par exemple, Jérusalem était à l’époque occupée par les Égyptiens. Ces derniers voyant les croisés faire le siège de la ville, en chassent tous les chrétiens de peur qu’ils ne se joignent aux croisés. 

Donc chrétiens et croisés, qui sont restés ensemble presque deux siècles, se sont fréquentés et souvent mariés. 

C’est eux qui ont diffusé en Europe les épices, une façon de s’habiller, certains tissus, bref la civilisation arabe au sens quotidien du terme. 

Les chiffres arabes remplacent les chiffres romains

Nouveau pont culturel très important, l’arrivée de nos chiffres actuels, 1, 2, 3…. qui ont succédé aux chiffres romains. Ces derniers étaient utiles pour numéroter, mais difficiles d’usage pour les calculs : essayez de faire une division avec les chiffres romains ! 

Les Indiens inventent les chiffres décimaux. Les Arabes les adoptent vers le 8ème siècle. 

Ensuite, par le royaume de Sicile justement, ou par l’Andalousie, deux endroits de communication, les chiffres décimaux gagnent l’Europe occidentale.

En résumé, très peu de contacts pendant cette époque entre Occidentaux et Arabes.

Pendant toute cette période, qui a duré quand même cinq ou sept siècles, on a deux sociétés très traditionnelles de chaque côté, communiquant très peu, sauf les exceptions que je viens de vous décrire.

Et puis, on change d’époque… et ce sera l’objet d’un prochain article ! 

Yves Montenay

 

Image à Une : Cathédrale de Palerme, chef d’œuvre arabo-normand crédit Photo d’Elisauer

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