Savez-vous quel est le premier pays musulman du monde et la première économie d’Asie du Sud-Est ? C’est l’Indonésie, dont je vais vous tracer un bref tableau historique et économique.
Lorsqu’un Français évoque les pays musulmans, il pense au Moyen-Orient ou à l’Afrique, plus rarement aux trois grands pays musulmans que sont le Pakistan, le Bangladesh et l’Indonésie.
Parmi eux, l’Indonésie est le plus original, étant à la fois fidèle à l’islam mais profondément marqué par son histoire, sa géographie et sa culture.
Histoire et géographie
Il faut d’abord rappeler que Indonésie est un vaste archipel de 2000 îles sur 2000 km, avec des populations variées, tant ethniquement que culturellement, qui se sont développées séparément.
Principales îles d’IndonésieÀ partir du Ier siècle, l’influence indienne donne naissance à des royaumes hindouistes et bouddhistes.
L’islam arrive au XIIIe siècle par les routes commerciales et s’implante progressivement, pour devenir majoritaire au XVIe siècle.
On est très loin de l’expérience historique des autres régions musulmanes, du Maroc à l’Inde du Nord, islamisées à la suite de conquêtes sanglantes.
Au XVIIe siècle, l’archipel devient une colonie hollandaise.
L’occupation japonaise de la deuxième guerre mondiale met fin à ce régime, et en 1945, Sukarno proclame l’indépendance.
À cette occasion, il choisit comme langue officielle la Bahasa indonesia, langue artificielle très simple, voisine des autres langues malaises de l’archipel, pour ne favoriser aucun groupe ethnique, et notamment pas la majorité relative des Javanais.
Suharto prend le pouvoir en 1965 et dirige le pays d’une main de fer jusqu’en 1998.
Après sa chute, l’Indonésie entre dans l’ère de la “Réformasi” et devient un pays relativement démocratique.
Une majorité musulmane, dans un pays laïque
L’Indonésie compte environ 280 millions d’habitants, dont environ 87 % sont musulmans, soit plus de 240 millions de croyants, ce qui en fait le premier pays musulman du monde.
Cependant, l’Indonésie n’est pas une république islamique, contrairement à l’Iran ou au Pakistan. L’islam n’y est même pas religion officielle.
Le pays se définit comme une république laïque, fondée sur les « Pancasila », les cinq principes idéologiques édictés par le père de l’indépendance Sukarno en 1945.
Parmi ces principes, figurent la croyance en un Dieu unique, l’unité nationale, la démocratie par la délibération, la justice sociale et l’humanisme.
L’État indonésien reconnaît officiellement six religions : l’islam, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme.
Il garantit une relative liberté religieuse.
Cartes des religions en Indonésie (2022) Min des Affaires intérieuresUn islam aux racines locales
L’islam indonésien est fortement marqué par l’histoire locale.
Il a été introduit progressivement à partir du XIIIe siècle, non par la conquête militaire, mais par les échanges commerciaux, notamment avec les marchands arabes, indiens et persans.
Il s’est diffusé en s’adaptant aux croyances locales.
D’où, en général, un souci de tolérance, de compromis et une dimension mystique avec la diffusion du soufisme.
Beaucoup de pratiques religieuses intègrent des traditions animistes ou hindoues.
Sur le plan démographique, la fécondité est tombée au seuil de renouvellement, confirmant ma thèse de doctorat sur l’influence très limitée de la religion sur la fécondité
Des offensives islamistes depuis cinq siècles
Cependant, cette séparation entre religion et politique reste fragile.
Les islamistes, venus notamment d’Arabie, relancent depuis des siècles les mouvements extrémistes. Ils sont hostiles aux minorités chrétiennes, chiites ou hindoues.
Certains territoires, comme la province d’Aceh, dans l’île de Sumatra ont même obtenu le droit d’appliquer la charia.
Les partis islamistes sont virulents, mais restent minoritaires (environ 15 % de l’électorat).
Les grandes organisations musulmanes comme Nahdlatul Ulama ou Muhammadiyah ont joué un rôle clé dans la diffusion d’un islam modéré, axé sur l’éducation et la coexistence religieuse.
Cela n’empêche pas des incidents importants : en 2017, le gouverneur chrétien de Jakarta, Ahok, a été accusé de blasphème et emprisonné.
Dans les Moluques, une guerre civile entre musulmans et chrétiens a éclaté entre 1999 et 2002, causant des milliers de morts.
Le Timor oriental, ancienne colonie portugaise majoritairement chrétienne, a été annexé en 1975 et est devenu indépendant en 2002, après des décennies de conflit.
Les Papous chrétiens ou animistes et de langues extrêmement différentes, à l’extrême est du pays, supportent mal la colonisation des agriculteurs malais musulmans.
Un pays relativement démocratique, en développement
Depuis la chute de la dictature de Suharto en 1998, l’Indonésie est devenue l’un des rares pays musulmans à organiser des élections libres, pluralistes et régulières.
L’Indonésie est aujourd’hui la première économie d’Asie du Sud-Est, membre du G20, avec un PIB supérieur à 1.400 milliards $.
Elle est loin devant le Pakistan (370 milliards $, politiquement instable) et le Bangladesh (460 milliards $, avec une forte dépendance au textile),
Mais son PIB de 5.000 $ par habitant et par an, la place au même niveau de l’Iran et du Vietnam, un peu derrière la Thaïlande.
Ses deux voisins économiquement importants sont la Chine (12.000 $ par personne) et la Corée du Sud (34.000 $).
Elle a une économie diversifiée (ressources agricoles et minières, industrie, services) et sa croissance est relativement régulière.
Les problèmes restent néanmoins nombreux : inégalités régionales, corruption, atteinte à l’environnement avec notamment une forte déforestation et la pression de l’islamisme.
Conclusion
Avec ses 280 millions d’habitants, sa pluralité religieuse, sa démocratie vivante et sa croissance économique soutenue, l’Indonésie incarne une forme d’exception dans le monde musulman.
Son futur dépendra de sa capacité à maintenir ce modèle original dans un contexte de pressions islamistes croissantes.
Toutefois, la géographie de l’islamisme pourrait évoluer avec les réformes en Arabie et l’affaiblissement de l’Iran.
Yves Montenay

Fort intéressant et utile votre article qui nous sort de l’ignorance alors que les médias ne parlent que d’islamisme et de frères musulmans !