Affaire Jack Ma est-ce la fin du capitalisme en Chine ?

Affaire Jack Ma : est-ce la fin du capitalisme en Chine ?

Pour survivre d’abord, puis pour prendre sa revanche sur l’Occident, la Chine a utilisé le capitalisme comme un outil efficace, mais pas par conviction. Les récentes attaques contre le groupe privé de Jack Ma (Alibaba, Ant, Alipay…) semblent montrer que le parti communiste chinois estime désormais ne plus avoir besoin du capitalisme pour assurer sa suprématie économique et politique sur le monde.

Comme toujours, l’histoire éclaire le présent.

Un peu d’histoire pour commencer

Il faut d’abord se souvenir que la Chine sort de plus d’un siècle de soubresauts et d’humiliations puis d’un naufrage presque total sous Mao. Cet empire millénaire qui enseigne à ses enfants une haute image de lui-même cherche à prendre sa revanche. Comme l’Allemagne d’Hitler, la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan, mais avec le poids de 1,4 milliards d’habitants.

Commençons par ces humiliations et ce naufrage.

Plus d’un siècle de troubles profonds

La Chine avait été envahie et battue par les Anglais en 1839 lors de la première guerre de l’opium, puis par l’ensemble des Occidentaux, Japonais compris ensuite. Elle était pratiquement devenue une colonie et tous les pays développés y disposaient de « concessions » (quartiers sous leur administration).

En 1911, la république chinoise est proclamée après le règne catastrophique de l’impératrice traditionaliste Cixi, au pouvoir de 1860 à 1908, avant de laisser la place à l’empereur-enfant Puyi.

Mais le remplacement de l’empire par la république ne résout rien. C’est le temps de l’anarchie et des seigneurs de la guerre qui règnent sur certaines régions. Un capitalisme spontané se met en place notamment à Shanghai.

Après Sun Yat-sen, premier président, arrive Tchang Kaï-chek, qui doit faire face à la dissidence communiste menée par Mao et à l’invasion japonaise dès 1934 … je simplifie énormément une période complexe et troublée. « Le Lotus bleu » de Tintin vous sera d’un grand secours. La vérité historique et le décor y seraient scrupuleusement respectés grâce à l’aide de son ami chinois qui se réfugia plus tard en Occident.

Les Américains vont aider Tchang Kaï-chek à battre les Japonais, qui capitulent en 1945.

Mais le pays est épuisé et les communistes contrôlent le continent en 1949, tandis que Tchang Kaï-chek et son armée se réfugient à Formose, aujourd’hui Taiwan.

L’élite économique de Shanghai se réfugie à Hong Kong, alors colonie britannique libérale et ouverte sur le monde.

La catastrophe communiste

Le régime communiste multiplie les erreurs économiques et les répressions. Il commence par l’exécution de 5 millions de propriétaires terriens, mais au lieu de distribuer les terres aux paysans comme promis, il crée l’équivalent des kolkhozes soviétiques. Le résultat est le même : la famine.

Parallèlement les entreprises privées sont nationalisées.

Deux crises aggravent la situation :

  • « Le grand bond en avant » de 1958 avec la création de super-kolkhozes sommés d’avoir une production industrielle. C’est un échec avec 30 millions de morts de faim.
  • Puis la « révolution culturelle » en 1966, une guerre civile par laquelle Mao reprend le pouvoir qu’il avait perdu à la suite de l’échec du « grand bond en avant ». C’est la casse de ce qui reste de la culture traditionnelle avec la destruction des livres, objets d’art et monuments…
Courbe des naissances et décès en Chine
Courbe des naissances et décès en Chine (impact du « Grand Bond en avant » et de la politique de l’enfant unique)

À la mort de Mao en 1976, le pays est plus misérable que jamais, l’enseignement supérieur a été détruit et un grand nombre de cadres tués ou démis.

La Chine actuelle : rattrapage et capitalisme

Deng Xiaoping réforme profondément le pays.

Il rétablit d’abord de la situation alimentaire en donnant la jouissance, mais non la propriété, de la terre aux paysans. Il ouvre la Chine aux investissements étrangers et autorise un secteur privé national, qui va se développer rapidement, mais en conservant les entreprises publiques.

Ce secteur privé comprendra des PME aux activités artisanales ou très locales, comme partout ailleurs dans le monde, et des sous-traitants ou des associés (parfois obligatoires) des entreprises étrangères. Ces dernières devaient leur transférer leur technologie en contrepartie de l’autorisation d’implantation.

Remarquons que la Chine prend soin de répéter que son régime est « le socialisme de marché », et non le libéralisme ou le capitalisme.

L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) vient d’ailleurs de nier à la Chine la qualification « d’économie de marché », car elle fausse la concurrence en privilégiant et subventionnant ses entreprises nationales par rapport aux étrangères. Il ne reste donc que le socialisme !

L’économie chinoise se développe donc, mais en partant de très bas. C’est le rattrapage, comme pour les autres pays de la région.

Croissance : il n’y a pas de miracle chinois

Malgré des taux de croissance très remarqués, le niveau de vie n’est en 2019 que le sixième de celui des EU, avec de très fortes inégalités entre les villes de l’est du pays et les campagnes.

Beaucoup de leurs habitants n’y survivent que par les envois de travailleurs migrants qui travaillent en ville mais restent administrativement rattachés à leur village d’origine, et en particulier ne bénéficient pas des droits sociaux des urbains.

En 2010, la Chine devient la seconde puissance économique mondiale et commence à investir à l’étranger. Elle proclame qu’elle sera bientôt la première.

Comparaison avec le Japon et Taiwan

La comparaison entre la Chine et le Japon est parlante. Les deux pays avaient plusieurs siècles de retard sur l’Occident, mais étaient convaincus de leur supériorité sur les barbares que nous étions.

Il a fallu la force des armes pour qu’ils acceptent de s’ouvrir, les guerres de l’opium pour la Chine et l’arrivée de la flotte américaine en 1853 pour le Japon.

Dans les deux cas il y a ensuite eu de féroces luttes intérieures entre modernistes, prenant acte de la supériorité occidentale et voulant s’en inspirer, traditionalistes.

Les deux pays ont été ensuite la destination de très importants investissements de la part d’entreprises occidentales. Ces dernières ont bénéficié de la relative alphabétisation de la population (contrairement à celle de l’Afrique).

Par contre l’ordre public qui a régné à partir de 1868 au Japon a donné de l’avance à ce pays sur la Chine qui est restée presque toujours anarchique jusqu’à la mort de Mao, donc a décollé un siècle plus tard !

Encore une fois, le rattrapage de l’Occident n’est pas du tout un miracle. Ce qui interpelle, c’est que peu de pays l’aient réussi.

Il s’agit principalement du Japon, de Taiwan, de la Corée du Sud, de Singapour et de « feu » Hong Kong, tous de civilisation chinoise ou très proches, qui sont des démocraties et n’ont pas bloqué l’apport libéral, dont le capitalisme…

Je risque une hypothèse : ces pays ont attiré des étrangers non pas seulement par leurs bas salaires comme on dit habituellement, mais par l’ordre public qui y règne bien davantage que dans bien d’autres pays où les salaires sont encore plus bas.

Cet ordre public doit assurer d’abord la sécurité physique, mais aussi la sécurité juridique, et c’est là que le comportement chinois détonne.

Le virage politique de Xi

En effet, en Chine, cet ordre juridique est en fait une tolérance très variable dans le temps et selon les entreprises. Et cette tolérance régresse considérablement actuellement.

Alors que pendant longtemps, on espérait que le développement apporterait la démocratisation, cet espoir a été déçu avec l’arrivée au pouvoir du président Xi, puis avec les réformes constitutionnelles qui ont pérennisé ce pouvoir.

Le difficile divorce de la Chine et de l’Occident

Il s’agit aujourd’hui d’un pouvoir personnel, qui se consolide en permanence avec le perfectionnement du contrôle social et le retour du parti dans les entreprises, même étrangères.

Une dernière étape est apparue récemment, avec la répression des témoins du début de la pandémie à Wuhan, celle des démocrates de Hong-Kong et avec le blocage des grandes réussites industrielles privées.

C’est ce dernier point qui a ému la presse économique qui, jusqu’à présent, accueillait assez passivement les informations sur les multiples répressions.

Vidéo reportage d’ARTE : « Chine : la disparition des milliardaires »

Emblèmes de la Chine nouvelle qui réussit, les millionnaires patrons d’entreprise sont la nouvelle cible d’une vaste campagne de purge qui semble avoir été décidée au plus haut niveau du régime chinois. Selon la presse économique occidentale, plusieurs dizaines de patrons, certains dirigeants les plus grandes entreprises du pays, auraient disparu depuis deux ans. 

L’affaire Jack Ma

L’énorme goutte d’eau qui a fait déborder le vase est le blocage le 5 novembre 2020, 24 heures avant son lancement, du grand projet d’augmentation de capital lancée en bourse par la société Ant spécialisée dans une sorte de courtage de crédits.

Quelques jours plus tard, c’est sa maison-mère, Alibaba, géant mondial des paiements par son application Alipay qui était critiquée.

La presse réalisa alors que le patron de ce groupe, le célébrissime Jack Ma, deuxième homme le plus riche de Chine, n’avait plus été vu depuis octobre 2020 alors qu’il est en général médiatiquement très actif.

Il s’était alors fait remarquer notamment par une critique des banques d’État, jugées très passives en matière de crédit… ce qui avait laissé supposer qu’il s’apprêtait à les concurrencer. Or non seulement ces banques d’État sont le symbole et le moyen d’action de l’État communiste, peu enclin à l’auto-critique, mais elles sont en plus dirigées par des « princes rouges » politiquement puissants.

La presse se souvint alors d’autres affaires un peu brutales, comme celles relatées plus haut par ARTE.

Il y a quelques années une jeune entrepreneuse s’était fait condamner à mort pour avoir court-circuité les banques en se finançant sur un marché financier de gré à gré. D’autres ont suivi, et aujourd’hui le dernier condamné à mort est Lai Xiaomin, patron de la plus grande société chinoise de gestion d’actifs.

Tout cela a sonné le réveil des grands patrons occidentaux qui continuaient à rêver au « vaste marché chinois » dans lequel il fallait à tout prix s’implanter quel que soit le contexte politique : « les Etats peuvent se fâcher, mais qu’ils ne bloquent pas les affaires ! À chacun son boulot ».

On trouve un exemple de cette attitude dans la signature fin décembre 2020 du projet d’accord entre l’Union européenne et la Chine, où cette dernière promet d’ouvrir aux entreprises occidentales l’accès de quelques marchés jusqu’à présent réservés aux entreprises chinoises.

Autant vous dire que ce projet n’enthousiasme pas les politiques au gouvernement français et au Parlement européen.

Tout cela, s’ajoutant à l’apparition du virus, n’est pas particulièrement bien vu, et la Chine a lancé une offensive médiatique pour redorer son image.

Une légende dorée et sa critique

Une série de témoignages chinois, mais aussi d’Occidentaux vivant en Chine, décrivent un pays quasi idéal avec une sécurité totale, un régime aux petits soins pour les populations confinées pour cause de virus, assurant le dépôt de repas à leur porte par les comités de quartier… ce qui, au passage, rappelle l’encadrement de la population tel que je l’ai connu dans les pays communistes d’Europe.

Les témoins évoquent également les équipements collectifs qui illustrent le soin que l’on prend de la population, comme le métro, les aires de jeux pour enfants…

Mais cette légende dorée est accueillie avec un scepticisme croissant en Occident.

Nous avons vu que le niveau de vie moyen était médiocre et très inégal entre les groupes sociaux, ce qui veut dire que ceux en dessous de la moyenne sont encore très bas.

Et la campagne de promotion de la Chine à l’international produit des résultats inégaux. Les sondages tout autour de la planète montrent que l’image du pays s’est fortement dégradée.

Prenons l’exemple de l’Afrique.

La coopération avec l’Afrique tourne à l’aigre

La Chine a décidé d’intensifier sa coopération sanitaire avec l’Afrique.

Après l’envoi de vaccins insuffisamment testés d’après les normes occidentales, elle entreprend la construction d’un immeuble de 40 000 m² destiné à être le siège de l’organisation panafricaine de contrôle et de prévention des maladies. Les mauvaises langues disent que, comme le précédent immeuble offert par la Chine pour le siège de l’Union africaine, cet immeuble est truffé de caméras et de micros.

Mais surtout sa construction n’a pas attendu son autorisation par l’Union Africaine, alors que d’autres pays sont en compétition pour ce siège. Le Maroc a notamment l’appui des États-Unis et de la France.

Bref, la Chine s’impose ce qui n’est pas toujours bien vu, mais de là à refuser une aide…

On sent également un désenchantement des pays « bénéficiaires » des « routes de la soie », cette pluie d’investissements en infrastructures promises par la Chine.

On note des surcoûts vertigineux laissant supposer une importante corruption des gouvernements locaux et de responsables chinois, on voit avec inquiétude arriver le remboursement des dettes et la saisie des infrastructures ou des mines, en cas de défaut de paiement.

Chinafrique : Mythes et Réalités

Mais si les peuples grognent, les gouvernants semblent apprécier les coups de main discrets que les Occidentaux ne peuvent plus donner, sauf à se faire condamner en France, aux États-Unis, et probablement ailleurs, pour « corruption à l’étranger ».

Conclusion : « plus riche que Xi, tu meurs »

Tout cela est très loin du capitalisme libéral qui a développé l’Occident, puis les pays l’ayant imité. Ce ne devrait pas être une surprise, car le régime n’a jamais renié le communisme : rappelons qu’en langage marxiste, le socialisme est le stade qui précède le communisme et son « avenir radieux » et que l’engrenage de l’histoire est irréversible.

S’il a évoqué « le socialisme de marché », le gouvernement chinois n’a pas pour autant renié son objectif.

Le marché n’était qu’un moyen de réparer les dégâts du maoïsme. Xi s’estime maintenant assez fort pour abandonner ce moyen qui n’avait jamais été mis complètement place, comme vient de le constater l’OMC (voir dans Les Echos : Economie de marché : la victoire discrète mais capitale de Bruxelles face à Pékin).

L’heure de la revanche a sonné, mais c’est proclamé tellement fort que cela indispose le reste du monde.

Et puis, jeter « l’outil capitaliste », n’est-ce pas scier la branche sur laquelle on est assis ? Ce sont des capitalistes chinois qui financent et font tourner matériellement le reste de l’économie !

Enfin, un régime, ce n’est pas une abstraction désincarnée. Il y a des hommes qui veulent le pouvoir, puis qui veulent le conserver. Ces hommes n’ont rien de libéraux ni économiquement, ni politiquement, ni socialement. Il faut les révérer sinon on risque sa carrière et peut-être sa vie.

En France on dit « la parole est d’argent mais le silence est d’or ». En Chine on n’évoque même plus la parole, et on se borne à dire « le silence est un ami qui ne trahit pas ». Dans ses dernières déclaration avant sa « disparition », Jack Ma semble l’avoir oublié.

Et peut-être a-t-il commis une autre maladresse : celle d’être devenu plus riche en argent ou en influence, que le chef de l’état… C’est impardonnable !  Fouquet défiant involontairement Louis XIV, et bien d’autres, l’ont appris à leur dépend…

Yves Montenay

 

Crédit photo à la Une : Charis Tsevis

15 commentaires sur “Affaire Jack Ma : est-ce la fin du capitalisme en Chine ?”

  1. Excellente et indispensable synthèse.

    Il y aurait des dizaines de commentaires à formuler. Je me bornerai ici à dénoncer l’attitude de l’UE qui oscille entre naïveté et alignement sur les intérêts de l’Allemagne : sur ce dernier point, il est erroné de blâmer ce pays qui ne fait que défendre ses intérêts contrairement aux soi-disant  » élites  » françaises qui bradent systématiquement les intérêts de notre pays au nom d’élucubrations européistes.

    Je vais commenter l’accord UE-Chine dans mon domaine professionnel, la propriété intellectuelle, parce qu’il est tristement  » exemplaire  » de la nocivité de l’aveuglement des magots de Bruxelles et de l’aboulie des autorités françaises.

    I – Brève présentation de l’accord Chine-UE du 14 septembre 2020 sur les IG

    1 – Grands traits de cet accord du 14 septembre 2020

    Le 14 septembre 2020, l’Union européenne et la République populaire de Chine ont signé un accord protégeant 200 indications géographiques (ci-après « IG ») chinoises et européennes, à savoir 100 IG pour chacune des parties. Dès son entrée en vigueur, cet accord va ainsi garantir la protection de 100 IG agroalimentaires de l’UE (dont certaines britanniques alors que le Royaume-Uni a quitté l’UE : apparemment, il n’existe pas de disposition prévoyant la « réallocation » aux États membres restants du « quota » d’IG britanniques alors que le Brexit a été voté il y a plus de 4 ans) sur le marché chinois.

    Sont notamment visés plusieurs vins français dont le Champagne, ainsi que d’autres produits comme le Roquefort, le Gorgonzola, le Scotch Whisky… De la même manière, 100 produits chinois seront protégés sur le territoire de l’Union européenne. L’entrée en vigueur de l’accord est prévue avant la fin de 2021.

    2 – Extension(s) « convenues » de cet accord

    Il est également convenu que quatre ans après son entrée en vigueur, le champ d’application de l’accord s’étendra à 175 IG supplémentaires. Un mécanisme est également prévu pour ajouter davantage d’IG par la suite.

    ***

    II – Quelques commentaires sur cet accord totalement déséquilibré

    A priori, on se dit que c’est un pas en avant intéressant puisque le respect des droits de propriété intellectuelle est important pour les pays européens et, notamment pour la France, le respect par la Chine de nos IG est particulièrement utile. Sauf que :

    1 – Mettre à égalité la Chine et l’UE est une fausse symétrie et, en réalité, une grave erreur

    – dans plusieurs États membres de l’UE (principalement la France, qui a créé ce droit il y a bientôt 100 ans, mais aussi l’Italie et l’Espagne), il existe depuis des décennies des dizaines, voire des centaines d’IG (et AOC : le libellé de l’accord est, à mon avis, mal formulé ; mais je vous épargne ici un rappel juridique)

    – alors que cette notion est récente en Chine (1982 pour les premiers textes) et que la plupart des récentes dizaines d’IG chinoises ne correspondent pas à grand-chose, ni commercialement, ni même juridiquement ;

    – 100 IG représentent très probablement (bien) plus de 80 % des produits chinois qui sont réellement dignes d’être protégés par les droits des AOC et des IG ;

    – 100 IG pour l’UE représentent une proportion très réduite des 3’716 produits (dont 1’611 vins) protégés par des AOC/IG dans les différents États membres de l’UE, parmi lesquels la France est particulièrement représentée : il existe des centaines d’AOC et d’IG françaises, dont beaucoup correspondent à des produits importants générant chacun un chiffre d’affaires conséquent ; mais, parmi les 100 IG reconnues par la Chine dans le cadre de cet accord avec l’UE, il y a moins de 30 AOC ou IG françaises, ce qui est presque dérisoire ;
    NB : cette protection correspond quasiment toujours à une réalité (cf. le contenu très détaillé des textes réglementant chacune de ces AOC/IG), contrairement à ce qui se passe en Chine dont nombre de récentes IG visent des produits peu ou mal normés

    – un vrai équilibre aurait été que, en contrepartie de la reconnaissance par l’UE de 100 IG chinoises, la Chine reconnaisse jusqu’à 100 IG par État membre ou, mieux, car il existe moins de 100 AOC/IG dans certains États membres de l’UE, que la Chine reconnaisse un total de 2’700 IG des États membres de l’UE, les droits inutilisés par les États membres de l’UE ayant moins de 100 AOC/IG étant répartis entre les États membres qui en ont plus de 100, notamment la France, l’Italie et l’Espagne, en donnant la priorité aux AOC/IG générant les plus gros chiffres d’affaires.
    Au passage, voilà un des beaux résultats du « rêve » européiste qui veut imposer l’UE comme seul pays (alors qu’il n’existe pas de « nation européenne ») en foulant aux pieds les seules vraies réalités reconnues par les peuples, à savoir les identités nationales. Mais, depuis la forfaiture de 2007 commise par M. Sarkozy, qui a effacé le vote du peuple français de 2005 rejetant la soi-disant constitution européenne, on sait ces hiérarques refusent de prendre en compte la volonté et l’intérêt des peuples, ce qui a généré un rejet toujours croissant du supranationalisme européiste ; mais cela est un autre débat.

    Bref, 100 IG de l’UE contre 100 IG chinoises représente un exemple « parfait » de « fausse fenêtre », ce qui n’a pas dû beaucoup gêner l’Allemagne, les Pays-Bas ou les pays nordiques pour lesquels ces droits d’AOC/IG ne représentent un enjeu économique réel que pour un nombre limité de produits, que ces États membres ont certainement pu « caser » dans la liste des 100 IG de l’UE reconnu par la Chine. En revanche, les Gouvernements français, italiens et espagnols ont très mal défendu les intérêts de leurs pays respectifs. Mais tant que l’on peut psalmodier le mantra « Europe, Europe ! » imposé par les européistes depuis des décennies, tout pas bien, n’est-ce pas ?

    2 – Le respect de l’accord signé

    La Chine étant passée maître (comme les États-Unis, d’ailleurs) dans l’art du parjure, il n’est pas assuré – loin de là – que son Gouvernement ni son administration feront preuve de beaucoup de zèle pour appliquer concrètement cet accord.

    Et on peut avoir des doutes sur la volonté et la ténacité du « sous-machin européen » pour suivre ce dossier et réagir énergiquement dès les premières violations : non, décidément, je vois mal un « Reichskommissar » néerlandais non élu assisté par des hauts fonctionnaires allemands ou maltais se démener à cette fin…

    3 – Les futurs accords

    L’accord du 14 septembre 2020 ayant octroyé à la Chine tout ce dont elle a besoin pour la protection de ses IG, on peut fortement douter de la motivation de l’Empire du Milieu pour négocier la signature d’accords destinés à protéger des IG supplémentaires alors que cela ne lui apportera quasiment rien de plus que l’accord de 2020. Et qu’on ne vienne pas évoquer les engagements « pris » par la Chine en la matière (cf. supra) ; les promesses n’engagent que ceux qui les croient.

    ***

    En bref, il me semble que cet accord faussement équilibré qui revient à accorder à la Chine 95 % de ce dont elle a besoin en matière de protection de ses IG, alors qu’il assure aux États membres de l’UE une protection pour, au mieux, 10 % à 15 % de leurs produits AOC/IG soit une monumentale duperie.

    Depuis des décennies, les Gouvernements de la France ont pris de facto le parti de confier la défense d’une partie croissante de nos intérêts économiques à l’UE dont la faiblesse face aux empires étasunien et chinois est constante et qui est soumise aux pressions et manœuvres de multiples intérêts, exercice dans lequel les Français n’excellent pas.

    1. Merci pour ces informations très détaillées ! Étant beaucoup moins dans le bain que vous, J’en étais resté à à l’idée générale : les entreprises (ou certains intérêts) sont aveugles ou ignorants en politique

      1. Je suis d’accord : il suffit d’étendre l’ignorance et l’aveuglement au  » sous-machin  » qu’est l’UE face à la Chine, seuls certains groupes d’intérêts sachant mener leur barque, parfois en manipulant ces hiérarques irresponsables…

        Au passage, une autre chose m’irrite : jusqu’à présent, dans les présentations et commentaires parus sur cet accord dans les publications juridiques spécialisées, notamment en ligne, je n’ai lu que des gloses reprenant plus ou moins le contenu de l’accord, voire des passages des communiqués autosatisfaits de la Commission de l’UE et d’autres organes communautaires ; en revanche, comme trop souvent, pas de mise en perspective de cet accord prenant en compte des réalités économiques élémentaires, comme celles que j’ai évoquées dans mon précédent commentaire : trop souvent, par manque de sensibilisation aux enjeux économiques, commerciaux ou mercatiques, les juristes s’en tiennent à des propos techniquement justes mais assez limités car déconnectés des réalités alors que le droit est souvent une mise en forme des rapports de force…

        Pour être honnête, je n’ai pas procédé à une étude détaillée de tous commentaires sur cet accord, en partie par manque de temps, mon domaine essentiel d’activité étant le droit des marques. Mais je compte creuser la question, notamment sous l’angle de l’attitude en pratique – qui contredit souvent les déclarations d’intention et le contenu des communiqués officiels – des acteurs publics et privés face à la Chine, ce qui entre dans le cadre de votre fort intéressant article.

        Au passage, ayant depuis longtemps choisi de ne plus du tout fréquenter les médias grand public en raison de leur toxique incompétence qui finit par dégrader l’esprit de l’auditeur sans qu’il s’en rende compte, je m’informe notamment en lisant des articles et études comme les vôtres dans lesquels ont apprend vraiment beaucoup et pour lesquels je vous remercie vivement. Là, loué sot internet qui permet à des experts comme vous de communiquer à tous un précieux savoir…

        Avec mes respectueuses salutations,

  2. Bonjour,
    Je complète les commentaires judicieux et pertinents de Liger :
    Faire commerce avec un pays qui contracte avec un révolver caché (pour se désengager le jour voulu, sans risque), c’est faire preuve d’une grande insouciance ou d’une cupidité de capitaliste sans vergogne (sur ce plan, le capitalisme allemand a fait marcher ses intérêts nationaux avant ceux de l’UE…).
    Je penche pour l’explication par « le capitalisme sans scrupule » (Lénine l’avait déjà dit : les capitalistes sont capables de vendre par cupidité la corde qui les pendra), car tout le monde sait que l’Etat chinois communiste, qui dirige le prétendu « capitalisme » chinois, ne respecte déjà pas ses engagements dans plein de domaines, depuis très longtemps (les camps de rééducation ont été rempli lors des jeux olympiques de Pékin, Hong Kong est sous contrôle alors que l’Etat chinois avait promis de respecter l’identité politique de cette île, le Tibet est victime d’une épuration ethnique et raciste d’envergure, des centaines de milliers de Oïghours sont enfermés, et l’Etat chinois n’a que faire du tribunal international de la Haye qui condamne l’expansion territoriale chinoise dans les eaux Indo-Pacifique (aux détriment des Pays de l’ASEAN). L’Etat chinois va-t-il être plus respectueux de ses engagements dans le futur ? Comment y croire quand on sait que l’Etat chinois et ses entreprises n’ont que faire du Droit lui-même ! Négocier avec cet Etat-là, c’est un vrai suicide (pensons à l’aéroport de Toulouse racheté par la Chine puis revendu, pensons aux droits « télé » du football professionnel français rachetés par l’hispano-chinois Médiapro et non payés, etc). Il paraît que la Chine a promis d’adhérer l’OIT : et elle va le faire ? Sûr ? Et même si elle le fait, elle va respecter la pluralité syndicale chez elle, voire les grèves ou les manifestations de travailleurs ? Soyons sérieux : on ne peut pas faire confiance à cet Etat ! On a du souci à se faire pour nous, surtout en cas de crise politique ou militaire majeure avec la Chine, en particulier si les entités suivantes (aux mains des chinois) servent de chantage au chômage (pour asseoir les diktats chinois) : Volvo, Club Med, les ports de Gênes Trieste Le-Pirée Bilbao Valence, la grande banque privée portugaise Felidade, Energias Do Portugal (l’EDF portugais), etc. Quant aux entreprises automobiles allemandes si contentes d’investir en Chine, auront-elles le même pouvoir d’influence sur la Chine que leurs homologues chinoises (étatisées, de fait) sur l’Europe ? On ne joue pas au même jeu avec les mêmes règles quand on joue avec la Chine actuelle. Je crains qu’on ait fait entrer le Cheval de Troie dans notre Cité….L’affaire Jack Ma nous prouve que le « capitalisme » chinois n’a jamais existé réellement, qu’il est surtout un mensonge dans la lignée logique de tous les mensonges manifestés par le « communisme chinois depuis sa prise de pouvoir en Chine.

  3. Une entreprise est d’abord et avant tout une proie pour les se(r)vices financiers d’un état quel qu’il soit, Xi pousse le bouchon un peu loin . . . . et ici en France beaucoup trop de sociétés sont exsangues pour intéresser Bercy

  4. Juste un petit rappel qu’il faudrait souligner aux experts de la Commission si heureux de l’accord commercial UE-Chine… Il y a quelques années (2, ou 3, voire 4. j’ai oublié la date exacte) une frégate de la Marine Nationale passait au large de la Chine dans des eaux internationales qu’elle a l’habitude de fréquenter (comme tous les Etats du monde le font, Chine compris). Cette année là, ce passage du navire français a déplu aux autorités chinoises qui ont exigé du bateau qu’il déguerpisse immédiatement (caprice autocratique de Seigneurs…!): les Français ont obéi et se sont exécutés sans broncher. Triste et pitoyable moment pour la France. Comme l’armée française est la seule armée d’envergure au sein de l’UE qui puisse agir avec un minimum d’efficacité, on peut clairement imaginer le respect et la crainte que l’UE suscite chez les bureaucrates et les dictateurs chinois, à savoir: Zéro ! D’autant que les Britanniques, et leur armée, ne seront plus avec nous par « solidarité européenne » (Brexit oblige). Comment peut-on penser, alors, avec une une telle relation internationale (UE-Chine), et avec un tel Etat (Chine), que l’UE ait conclu un accord commercial à son avantage avec ce pays ? Si la Chine ne respecte ni les eaux internationales, ni le Droit International (par exemple la Convention de Montego Bay), va t-elle respecter un accord qui un jour lui déplaira (sur le moment)? Si un jour, elle sort de ses archives un nouveau tracé de frontières effectué par une de ses anciennes dynasties (du 13ème siècle, par exemple) qui inclut l’Europe au sein du royaume chinois, autant dire que le droit international actuel sera encore plus ridicule à ses yeux qu’il l’est déjà. Tous les accords avec l’Europe deviendront alors caduques, s’ils ne le sont pas déjà…

    1. C’est bien en gros ce qui est en train de se passer, j’ai d’ailleurs signalé dans un article précédent la divergence de vue entre les politiques et les entreprises, ces dernières faisant pression sur leurs gouvernements et sur la Commission européenne au pouvoir continuer à faire des affaires

  5. La Chine est en train de filer un très mauvais coton, que ce soit sur son territoire avec ces affaires de disparitions de personnalités des affaires ou à Hong Kong avec cette répression terrible. Les masques sont tombés.
    Et la présence de plus en plus visible de la Chine en Afrique ne doit pas nous impressionner. Elle est due essentiellement à une pratique généralisée de la corruption. J’ai pu le constater par moi-même dans un pays d’Afrique du nord. Est-ce durable? Je ne sais…
    Ne soyons pas naïfs et faibles. De ce point de vue, j’approuvais les décisions de Trump, qui ne tremblait pas vis à vis de la Chine.
    Pendant ce temps, nous à l’UE signons des accords bidon dans l’espoir de conquérir quelques marchés qui permettront aux chinois de piller les dernières technologies qu’ils ne possèdent pas encore.
    Coupons l’accès à l’Europe à ces grosses sociétés chinoises comme Huawei, qui ne sont que des porte-drapeau de l’état chinois.
    Quitte à payer un peu plus cher, c’est à ce prix que nous devons assurer notre liberté.

    1. Cela fait des années que l’on prêche dans le désert en disant une chose simple : la Chine est un régime communiste, le dernier de la planète ( en tant que puissance modèle), et elle s’accrochera pour sauvegarder la mythologie marxiste. Des lors, il fallait être bien naïf de lui vendre nos technologies et nos places des marchés en croyant qu »elle finirait ainsi par se démocratise r et se libéraliser. Elle s’ est toujours méfiee du commerce avec l’étranger, car elle considère qu’elle n’en n’a pas besoin pour vivre en paix, ce fut la d’ailleurs la cause des guerres de l’opium. Maintenant, elle veut à nouveau retrouver l’autosuffisance de l’empire du milieu. Pourquoi on découvre aujourd’hui ce qui est évident depuis l’année 2000 ? Ce n’est pas la faute des chinois mais des mercantilistes mondialistes irresponsables. Quant au récent accord sur les investissements, c’est encore une fois la chancelière allemande qui l’a imposé à l’UE, comme pour la vague migratoire et la politique d’austérité, et le matraquage de la Freud (mettant ainsi en danger la pérennité du projet UE). Les chinois sont cohérents avec eux-même et n’ont jamais caché leurs intentions et leurs objectifs. Ils ne veulent plus souffrir à cause de la cupidité et du matérialisme occidental.

      1. Votre texte commence bien, mais fini moins bien. Ou alors vous adoptez le point de vue chinois qui voit dans les Occidentaux (Japon compris) ceux du XIXe siècle, ce qui est contradictoire avec le début. La Chine n’a pas du tout souffert de la cupidité et du matérialisme occidental, elle en a profité. Et en matière de matérialisme, les Chinois sont plutôt des champions

      2. D’abord une petite correction : j’ai voulu dire « la Grèce » et non pas « la Freud » dans mon texte précédent. Ensuite, oui je pense que la Chine nous voit comme les occidentaux ( le Japon compris) du XIX siècle. Ils ont souffert parce que nous y avons distribué massivement la drogue et semé l’anarchie dans leur pays, d’où les seigneurs de la guerre. Bien sûr, ils se sont « rattrapé » en pillant la technologie occidentale afin d’affirmer leur puissance. Bien sûr, ils sont les champions du matérialisme (en premier lieu, au sens philosophique du terme), mais l’occident, de son côté, à renoncé à ses valeurs spirituelles ( surtout l’Union européenne, moins les USA). C’est mon avis, je ne vois pas où se loge la contradiction. Merci pour vos études passionnantes , qui sont de magnifiques synthèses de problèmes complexes. On les attend toujours avec impatience.

  6. Les dirigeants chinois ont vu l’effondrement du bloc communiste en Europe et en Union Soviétique, l’ont certainement très bien analysé, et font en sorte que cela ne puisse pas se produire chez eux. Donc pas question de laisser se développer la critique du régime, d’où qu’elle vienne.
    L’affaire Jack Ma est un rappel pour les autres que personne n’est à l’abri, fût-il milliardaire, ce qui n’implique pas nécessairement un reniement du capitalisme (dans sa variante chinoise).

    1. Je suis en gros d’accord, puisque j’ai mis un « ? » au titre de mon article. Mais je pense qu’un capitalisme efficace demande une certaine dose de libéralisme, donc que si la Chine continue ainsi elle va perdre en efficacité économique

Laisser un commentaire