L'Intelligence artificielle par Yves Montenay

L’intelligence artificielle

La présentation du livre « 101 mots de l’intelligence artificielle » (*) sur le vocabulaire français de cette discipline me donne l’occasion de revenir sur la signification du terme « intelligence artificielle ». Si l’idée est aujourd’hui largement diffusée dans le grand public, l’expérience montre qu’en fait, on ne sait pas très bien ce que ça veut dire.

Prenons successivement chacun des deux mots le composant : « intelligence » et « artificielle ».

L’intelligence

C’est un mot encore plus courant, mais, depuis que l’écriture existe, on ne sait pas comment le définir. Je vais me borner à trois caractéristiques de l’intelligence : l’analyse, la synthèse et la rapidité de compréhension.

Une illustration de l’ignorance de ce qu’est vraiment l’intelligence est l’échec de simulation informatique du cerveau. Cet organe est trop compliqué pour être remplacé par un programme informatique, du moins pour l’instant.

De manière un peu sommaire, je dirais que l’intelligence artificielle ne sait pas analyser ni synthétiser, mais par contre qu’elle peut proposer très rapidement une solution dans des cas hors de portée des acteurs humains du fait d’une énorme masse de données. Ce n’est pas pour autant qu’elle les « comprend ». C’est donc le résultat des progrès en matière de collecte des données et de la rapidité de leur tri par l’informatique.

Dans un domaine que je connais un peu, celui du rassemblement des textes à l’époque de l’origine de l’islam, la méthode traditionnelle consistait à ce qu’un chercheur passe sa vie à étudier un ou plusieurs langues du Moyen-Orient, à collationner des textes extrêmement dispersés géographiquement (y compris les graffitis), publie une thèse à ce sujet, laissant à d’autres chercheurs le soin d’essayer de tirer une synthèse du travail des dizaines d’autres ayant pris le problème par un autre bout. On imagine la cacophonie !

Maintenant, les recherches mondiales sont (paraît-il) toutes accessibles informatiquement, et chaque spécialiste peut en tirer ses propres conclusions.

Voir à ce propos mon article : Les nouvelles technologies bousculent l’histoire de l’Islam.

Je vais prendre des exemples beaucoup plus répandus dans le grand public : la dictée à un ordinateur, la traduction automatique et « la rédaction intelligente » où l’on suggère de terminer une phrase… voire de rédiger une thèse (il y a des programmes spécialisés pour cela).

En général le travail est bien fait, mais quelques exceptions le ridiculisent et ruinent la prétention à l’intelligence. Par exemple une vague ressemblance phonétique fait que l’ordinateur choisit un terme obscène au lieu du terme prononcé. Si on envoie un courriel, il faut donc relire attentivement le texte dicté auparavant…

Artificielle ?

Ce terme n’a également pas grand sens. Il évoque l’usage d’un ordinateur, donc d’une machine, mais en fait c’est humain d’un bout à l’autre, de la conception des machines à celle des programmes.

Les responsables sont tellement conscients de la difficulté du problème qu’ils poussent les gouvernements à développer des recherches en neurosciences, discipline on ne peut plus humaine (et animale pour commencer), notamment pour approcher à très long terme d’une imitation informatique du cerveau.

Les Américains auraient lancé des expériences pouvant un jour lointain aider à la liaison entre neurosciences et intelligence artificielle.

En conclusion

Finalement « l’intelligence artificielle » ne mérite pas son nom, ce qui ne l’empêche pas de fournir de plus en plus de services à toujours davantage d’activités humaines, y compris artistiques.

Bref, l’intelligence artificielle est un outil. Comme un outil agricole plus performant, elle permet de démultiplier l’action d’un individu. Il est possible de maîtriser ce nouvel outil et d’avoir accès à des fonctionnalités nouvelles, comme un agriculteur avec un nouveau tracteur.

Le rêve des années soixante, de produire des machines « vraiment » intelligentes, comme dans les films de science-fiction, n’est plus d’actualité. Une infime portion des chercheurs travaille encore dessus, et les scientifiques se concentrent aujourd’hui sur la production d’outils performants et faciles à utiliser.

Un mot de l’économiste que je suis : l’intelligence artificielle remplacera beaucoup d’activités humaines et certains craignent un chômage massif à cause d’elle. Je suis d’un avis opposé en constatant que tous les progrès techniques ont dégagé des économies qui ont permis l’apparition de nouveaux métiers dans des domaines imprévus.

Prenons l’exemple de l’agriculture : 97 % des paysans ont disparu dans les pays développés (en pourcentage de la population active), mais on est plutôt mieux nourri (du moins en quantité) et les économies ainsi générées dans chaque foyer ont permis de payer des médecins, des enseignants, et tous les autres métiers que personne n’aurait imaginés jadis : il serait difficile d’expliquer à un paysan français de l’année 1800 que son descendant sera animateur au Club Méditerranée !

Yves Montenay

 

(*) Paris, le 22 septembre 2022 : Présentation du livre « 101 mots de l’intelligence artificielle, » sur le vocabulaire français de cette discipline par Gérard Pelletier, président de Datafranca qui y a largement participé

 

Allocution d’Yves Montenay au siège de la Délégation Wallonie Bruxelles en présence de M. Marc Clairbois, délégué général et Fréderic Tremblay Premier conseiller aux affaires politiques et à la coopération – Délégation générale du Québec à Paris.

La rencontre était organisée par Joël Broquet, président du Carrefour des acteurs sociaux, que je remercie pour son invitation.

Lectures complémentaires sur ce thème

3 commentaires sur “L’intelligence artificielle”

  1. Merci beaucoup de ces explications : enfin, de manière à la fois savante et claire, est expliqué ce qui est presque toujours contourné, en particulier la notion d’intelligence. L’expression « intelligence artificielle » est une facilité de langage qui dispense certains de chercher à comprendre la spécificité de la robotique de haut niveau. Idéalement, il faudrait remplacer le terme « intelligence » – inapproprié pour une machine quelles que soient ses capacités « quantitatives » – par un autre qui ne crée pas de confusion.

    En effet, l’utilisation du terme « intelligence » risque de faire penser que des ordinateurs seraient une catégorie d’être doués de raison et de tout ou partie des autres attributs qui sont le propre de l’Homme et de certaines espèces animales supérieures. Or, en-dehors de l’intelligence, l’Homme se caractérise notamment par la créativité et le sens de l’initiative qu’un ordinateur ne peut que « mimer » en exécutant des arborescences complexes de programmes… conçus par des humains.

    Bref, sous réserve de mes énormes lacunes en technique et en philosophie, à moins de sauts techniques gigantesques et pas vraiment imaginables en-dehors des ouvrages de science-fiction, il me semble que le monde des robots d’Isaac Asimov restera irréel, même si les lois de la robotique exposées dans ses ouvrages ont été transcrites dans certains programmes régissant des robots perfectionnés.

  2. Je suis un lecteur assidu de CONTREPOINTS et tout particulièrement de vos articles.
    Par ailleurs, j’écris des livres de science.
    J’adhère globalement à ce que vous dites dans votre article sur l’IA, mais je pense qu’il sous-estime grandement la puissance de l’IA et ses conséquences. J’avoue craindre les effets de l’IA, principalement quant au fait qu’avec les réseaux et le métavers, il se crée un monde virtuel de plus en plus prenant, dans lequel l’IA (notamment conversationnelle) contribuera à rendre de plus en plus confuse la frontière entre le réel et le virtuel.
    J’ai principalement deux commentaires sur votre article, par ailleurs excellent :
    1. Le premier est que je vois arriver une déferlante en termes d’emploi. En tant qu’ancien chef d’entreprise, je pense qu’un bon tiers des emplois présents en France est menacé à terme de quelques dizaines d’années. Le tsunami risque d’aller beaucoup plus vite que ce que la société française peut faire pour s’adapter et convertir sa population insuffisamment formée.
    2. En l’IA, je vois un outil d’analyse et de synthèse bien plus puissant que l’informatique traditionnelle (l’apprentissage profond a bien été conçu dans ce but). Dans mon dernier livre (https://mgm-ec.fr/livre-univers-millefeuille), j’explique comment l’IA est capable de découvrir des lois physiques en partant seulement de données brutes.
    Le fait que l’IA se développe essentiellement aux USA et en Chine, nous conduit à sous-estimer le phénomène, jusqu’à… un réveil difficile.
    Bien à vous et bravo pour votre contribution à la pensée libérale dans CONTREPOINTS.
    Michel GALIANA-MINGOT.

    1. Merci pour ce commentaire très détaillé.
      Pour la première partie, l’histoire nous apprend que si des métiers sont menacés par un progrès technique, le résultat est positif : les progrès ont été considérables depuis 200 ans, la population de tous les pays concernés a énormément augmenté, et le chômage est néanmoins resté entre 3 et 10 pour cent selon les pays, tandis que le niveau de vie a fortement augmenté. La raison est simple : si l’on adopte un progrès nécessitant moins de personnel, le prix de revient baisse et la différence circule dans l’économie, qu’elle reste dans un premier temps dans l’entreprise sous forme de bénéfices, ou qu’elle aille directement chez le consommateur du fait de la baisse des prix. Le résultat est un pouvoir d’achat supplémentaire qui se traduit en emplois dans le nouveau secteurs (depuis 200 ans il y a énormément d’agriculteurs en moins et énormément d’emplois en plus dans les autres métiers : enseignants soignants etc.). De plus, la diffusion d’un progrès à l’ensemble de l’économie est toujours assez lente (l’électricité a mis environ 1 siècle à se diffuser dans l’industrie), ce qui permet la reconversion des intéressés, et surtout celle de leurs enfants qui ne se dirigent plus vers les métiers du père.
      Votre deuxième point ne bénéficie pas de la même expérience historique. Donc on ne sait pas, et je fais confiance à vos compétences dans ce domaine.
      Votre troisième point, le retard de l’Europe j’ai bien compris, est préoccupant, mais rien n’est irréversible et l’osmose entre les États-Unis et le reste de l’Occident devrait théoriquement limiter les dégâts. Je suis par contre plus inquiet pour la Chine qui s’isole intellectuellement. Voir sur mon site mes articles sur ce pays. Reste à savoir s’il faut le craindre où s’en réjouir…

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