Connaissez-vous vraiment l'Iran

Connaissez-vous vraiment l’Iran ?

Après la guerre des 12 jours de juin 2025, la 2e intervention brutale des Israéliens et des Américains remet l’Iran à la Une.

Mais, en France, que sait-on vraiment de ce pays dont on parle à chaque crise ? L’Iran n’est ni arabe, ni réductible au régime né en 1979. C’est une vieille nation, façonnée par des empires successifs, une identité persane affirmée et un chiisme majoritaire qui la distingue  de son environnement sunnite. 

Article du 4 mars mis à jour le 29 mars 2026.

L’Iran est mal connu de beaucoup de Français, au-delà de l’islamisme violent de ses dirigeants actuels.

Ainsi, beaucoup imaginent que les Iraniens sont des Arabes, et ignorent l’opposition entre chiites et sunnites chez les musulmans, dont je parlais récemment dans mon article sur les petits pays du Golfe. Cette opposition est un peu comparable à celle entre catholiques et protestants au moment des guerres de religion, une violence réciproque que beaucoup de Français ont oublié aujourd’hui.

Donc qu’est-ce l’Iran ? Une géographie humaine et une histoire qui pèseront lourd sur l’évolution finale de la crise actuelle.

Géographie humaine

La population de l’Iran est de 93 millions d’habitants, avec un taux de fécondité mal connu, mais bas, dans une fourchette de 1,4 à 1,6 enfants par femme. Bref un taux de pays développé qui contraste avec la pauvreté du pays.

D’où l’idée qu’il s’agit d’un pays qui aurait pu être développé au plan économique et culturel, mais que les circonstances historiques ont rendu pauvre.

Le régime actuel en est largement responsable. Il est, d’une part d’une rigidité religieuse étouffante et d’autre part a fait le choix de proclamer « mort aux États-Unis et Israël » dès sa naissance, c’est-à-dire depuis 47 ans. En réaction à cette menace, ces derniers ont organisé les sanctions économiques, puis les bombardements, qui expliquent largement cette pauvreté !

Une autre cause du sous-développement est le pouvoir économique monopolistique que le régime a donné aux Pasdarans (« les gardiens de la révolution »).

Rajoutons que le slogan « mort à Israël » a déclenché un courant de sympathie envers le régime dans de nombreux pays, ce qui a « excusé » sa cruauté.

Les racines de la guerre entre l’Iran et Israël

 

Passons au domaine culturel permanent : contrairement à leurs voisins parlant diverses formes de l’arabe et du turc, la langue de l’Iran, le farsi, est une langue indo-européenne, donc une cousine éloignée du français.

Elle est parlée par un peu plus de de 50 % des Iraniens, les autres, à la périphérie du pays sont de langues turque, kurde, arabe, baloutche.… Ils ne se sentent donc pas forcément Iraniens, ce qui pose le problème du rattachement éventuel à leurs voisins. Tout gouvernement central nationaliste s’y opposerait, et il y a depuis longtemps des troubles autour de cette question.

Mais surtout les Iraniens « proprement dits » sont fiers de leur passé, qu’il faut connaître.

Le régime islamiste a fini par admettre que les monuments de cette période « ignorance et barbarie » (adjectif religieux visant la période pré-islamique des pays musulmans), avaient un intérêt touristique. Voir notamment l’épisode du projet de parc national dans la série de BD « Persepolis » de Marjanne Satrapi.

Iran : 2 500 ans d’histoire pour comprendre la crise actuelle

Un des plus anciens Etats du monde

L’Iran est l’un des très rares États à exister continûment depuis plus de 2500 ans si l’on part de l’Empire achéménide, fondé au VIe siècle av. J.-C. par Cyrus le Grand.

Cet empire s’étendait de l’Indus à la mer Égée. Il contrôlait l’Anatolie, la Mésopotamie, l’Égypte et une partie des Balkans.

Il mit en place une administration sophistiquée : satrapies (sorte de super préfectures), fiscalité organisée, respect relatif des cultes locaux.

Cette structure impériale, centralisée mais pragmatique, impressionna profondément le monde grec.

Cet Etat a été momentanément secoué par la conquête d’Alexandre le Grand, mais a continué sous le commandement des Grecs, puis s’est reconstitué avec les Parthes pour devenir l’Empire sassanide (IIIe–VIIe siècles).

Cet empire a constitué le grand rival oriental de Rome, puis de Byzance.

Pendant quatre siècles, les deux puissances s’affrontent en Mésopotamie, en Syrie et en Arménie. Un bas-relief célèbre montre l’empereur romain prisonnier.

La conquête arabe : rupture politique, continuité culturelle

Les successeurs de Mahomet veulent diffuser l’islam dans le monde entier et conquièrent l’Iran dans les années 630.

L’Iran change alors de religion et d’alphabet, mais reste un phare culturel : les Iraniens estiment que les Arabes étaient des nomades peu cultivés et qu’ils les ont civilisés (les Byzantins, et leurs descendants du Moyen-Orient d’aujourd’hui, ont la même conviction et font remarquer que la civilisation arabe et musulmane s’appuie d’abord sur leurs livres grecs).

Sous les Abbassides (VIIIe–Xe siècles), la culture persane joue un rôle décisif dans la civilisation musulmane.

Les administrateurs et savants d’origine iranienne participent à l’essor intellectuel de Bagdad. La langue persane redevient langue de culture.

L’originalité chiite

Au XVIe siècle, l’Empire safavide impose le chiisme comme religion d’État, ou plus exactement la variante majoritaire du chiisme que l’on appelle « duodécimain », en allusion aux 12 « imams cachés ».

Ce choix distingue profondément l’Iran de ses voisins sunnites, dont les Arabes et les Turcs.

Il donne au pays une identité religieuse originale et crée un clergé hiérarchisé et autonome, nourrie de kilomètres d’exégèse en arabe et en farsi ce qui les distingue profondément des sunnites.

Pressions européennes et modernisation

Aux XVIIIe et XIXe siècles, sous les Qadjars, l’Iran subit la pression de la Russie sur sa frontière nord (droits de circulation commerciale) et du Royaume-Uni par la mer et l’Inde (concessions commerciales données à des entreprises britanniques). Cette série de capitulations provoque un ressentiment national.

En 1925, Reza Shah fonde la dynastie Pahlavi et engage une modernisation autoritaire un peu à la manière contemporaine d’Atatürk en Turquie.

En 1951, le Premier ministre Mohammad Mossadegh nationalise le pétrole.

En 1953, un coup d’État soutenu par les services américains et britanniques le renverse. Cet épisode explique l’opposition aux Anglo-américains (mais pas à la France) qui est encore sensible aujourd’hui.

La modernisation redoublera à partir de 1963 sous le nom de « révolution blanche ».

La condition féminine est profondément modernisée à la fois juridiquement et du point de vue de la vie courante, notamment dans l’enseignement.

Une bourgeoisie francophone anime le pays, mais cette modernisation semble avoir choqué les classes populaires qui appuieront le régime islamiste en 1979.

En 1979, la monarchie est renversée et la République islamiste proclamée.

La république islamiste

C’est l’occasion de rappeler une fois de plus que si le mot « islamique » évoque de manière en principe neutre ce qui relatif à l’islam, celui d’« islamiste », qui convient parfaitement au régime actuel, signifie que la religion est politique et déterminante. Pour éviter la confusion, il vaut mieux dire « musulman » dans le cas d’un usage neutre.

Il se trouve que j’étais en Iran en 1978, donc à la veille de la révolution islamiste. On sentait que des événements graves étaient proches et d’ailleurs nos associés évacuaient sans nous le dire leurs actifs vers l’Occident. Un an après, nos interlocuteurs francophones avaient tous disparu et avait été remplacés par des Arméniens parlant péniblement un peu d’anglais.

Les islamistes menées par l’ayatollah Khomeiny ont eu l’habileté de fédérer dans un premier temps tous les opposants au shah : les démocrates, les marxistes et le peuple profondément religieux, réussissant même à séduire une partie des intellectuels occidentaux. L’histoire retiendra le cas du président français Valéry Giscard d’Estaing qui a offert le refuge et une base de propagande à l’ayatollah Khomeiny.

Les islamistes se sont ensuite retournés de manière particulièrement féroce contre chacun de leurs alliés, et les femmes ont été particulièrement visées.

Le régime donne au « guide suprême » censé être inspiré par Dieu, des pouvoirs supérieurs à ceux des élus et notamment à ceux du président de la république

Je suis retourné en Iran lors d’un voyage semi-officiel organisé par le journal Le Monde, et cela m’a rappelé les pays communistes que j’avais fréquenté quelques décennies plus tôt.

Notamment lorsque certains des responsables que nous avons interviewés étaient doublés par un mollah, sorte de commissaire politique s’assurant que le chef qu’il surveillait était politiquement correct. Heureusement ces mollahs ne parlaient pas français, contrairement aux responsables qualifiés, et ont en général fini par s’endormir.

Et maintenant ?

Nous sommes le 29 mars 2026.

Les enchères ont monté : menaces réciproques sur les usines de dessalement d’eau de mer fournissant l’eau potable, sur les centrales électriques, les installations portuaires… le régime iranien est toujours debout et il menace ses voisins immédiats et Israël.

Donald Trump envisage une action terrestre, mais l’opinion américaine y est hostile.

Et surtout le monde a pris conscience des conséquences de la fermeture du détroit d’Ormuz

Je vois 3 possibilités d’évolution politique.

La première est une escalade militaire régionale puisque, les Gardiens de la Révolution ont annoncé une réponse sévère. Ils ont déjà commencé à bombarder les pays voisins avec lesquels la France a des accords de défense et où stationnent des militaires français. Mais je ne suis pas certain qu’ils en aient les moyens d’aller plus loin.

La deuxième serait une implication russe, car Vladimir Poutine a condamné l’opération et exprimé son soutien politique à Téhéran, à qui il doit une masse de drones efficaces et bon marché. Mais je crois Poutine trop engagé en Ukraine pour ouvrir un 2e front, à moins qu’il ne passe tout de suite à la menace nucléaire. En attendant, la Russie profite largement de la hausse des prix du pétrole !

La troisième se réalise pour l’instant : les Gardiens de la Révolution bloquent le détroit d’Ormuz par lequel passe 20 % du trafic mondial de pétrole. Les prix montent : ils étaient de 60/62 $ le baril il y a quelques semaines, la tension avant les frappes l’ont fait monter à 70. Au 26 mars, il est déjà à 115 $ le baril…

Les monarchies du golfe sont poussées côté américain par le blocage et les frappes iraniennes, et ce sont les Russes qui bénéficient de la hausse des prix !

Pour l’instant, la hiérarchie iranienne se renouvelle au fur et à mesure que ses responsables sont éliminés, l’État ne s’écroule pas et dément même des négociations avec les États-Unis… bien que des contacts indirects se multiplient par les intermédiaires de bonne volonté, comme la Turquie.

Donc le peuple iranien est doublement victime, par la répression et par les bombardements !

Les Gardiens de la révolution gardent le contrôle de l’économie : la mort de nombre de leurs chefs dans les bombardements n’empêche pas leur fonctionnement économique et militaire. Ils ne pourraient être chassés que par l’armée nationale dont on ignore tout jusqu’à présent.

D’où 3 hypothèses :

  • La tendance conservatrice serre les rangs et accentue la répression. C’est le cas pour l’instant, d’autant que l’on constate des hésitations de Trump car cette guerre est impopulaire dans son électorat.
  • Beaucoup plus aléatoire est une division au sein du conseil provisoire, ce qui serait une chance pour l’opposition, une partie du conseil devant alors logiquement s’appuyer sur le peuple.
  • la situation économique est telle que le conseil provisoire acceptera les demandes américaines de libéralisation. Mais cela voudrait dire que les dirigeants seraient sensibles à la pénurie qui touche l’ensemble du peuple, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent.

Bref nous somme ramenés à la situation décrite par Trotski : « On ne fait pas de révolution contre l’armée ». Autrement dit, les mouvements démocratiques sont impuissants tant que la structure militaire (et, en Iran, militaire et économique) reste fidèle au régime.

Yves Montenay

10 commentaires sur “Connaissez-vous vraiment l’Iran ?”

  1. Question : les minorités périphériques non farsi sont elles chiites et de religions différentes de leurs « frères » ethniques des pays voisins ? Notamment les 20 ? millions d’azerbaidjanais?

  2. J’aurais plutôt maintenant l’ordre chronologique comme dans le texte qui suit:

    En 1925, Reza Shah fonde la dynastie Pahlavi et engage une modernisation autoritaire un peu à la manière contemporaine d’Atatürk en Turquie. En 1941, soupçonné de progermanisme, il est déposé et remplacé par son fils Mohammad Reza, qui poursuit la modernisation du pays.

    En 1951, le Premier ministre Mohammad Mossadegh nationalise le pétrole. En réaction, en 1953, un coup d’État soutenu par les services américains et britanniques le renverse. Mohammad Reza, exilé en Italie, est restauré sur le trône. Cet épisode explique l’opposition aux Anglo-américains (mais pas à la France) qui est encore sensible aujourd’hui.

    Cette modernisation redoublera à partir de 1963 sous le nom de « révolution blanche ». La condition féminine est profondément modernisée à la fois juridiquement et du point de vue de la vie courante, notamment dans l’enseignement.

    Une bourgeoisie francophone anime le pays, mais cette modernisation semble avoir choqué les classes populaires qui appuieront le régime islamiste en 1979.

    En 1979, la monarchie est renversée et la République islamiste proclamée.

  3. Article fort intéressant, merci. Une petite précision, au temps de califat abbasside la langue officielle était l’arabe et les savants venus d’autres aires culturelles;: de Perse, d’Inde etc ont rédigé leurs travaux en langue arabe.

    1. Je vous avoue que je ne suis pas assez compétent pour avoir une opinion précise sur les querelles de spécialistes portant sur ce qui est persan écrit en farsi ou en arabe, et ce qui n’est pas persan.

  4. Pour ma part, j’ai tendance à penser que le régime iranien fera le dos rond car l’avantage des Mollahs, c’est qu’ils sont des leaders religieux en plus de leaders politiques et ils ont donc tout leur temps alors que l’aventure de Trump sème le trouble dans la droite MAGA à huit mois des élections de mi-mandat…

  5. Merci pour cette synthèse des 2500 ans d’Histoire. Il me semble que cette région du monde, élargie à toute l’Asie Mineure, a été le berceau de nos religions occidentales. Penser à ces « mages venus d’Orient » qui ont offert au nouveau-né de Bethleem l’or, l’encens et la myrrhe. La Perse est aussi associée à Zarathoustra, à Mani, entre autres. Quelles richesses !

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