Quelles évolutions du monde musulman en 2025

Quelles évolutions du monde musulman en 2025 ?

Le monde musulman est en essor démographique depuis 80 ans mais il n’évolue pas en vase clos. Sous l’effet d’Internet, des migrations et de la mobilité des jeunes générations, les populations musulmanes se fragmentent entre sécularisation, traditionalisme et islamisme.

Une série d’études internationales montre en effet que les musulmans de nombreux pays ne restent pas à l’écart des mouvements d’opinion mondiaux. Ces mouvements viennent principalement la diffusion d’Internet, mais également des voyages, des migrations, et des unions mixtes, les intéressés transmettant leurs informations à leurs familles.

Dans les pays musulmans, cela mène à une diversification des attitudes religieuses que je vais pour vous résumer ci-après, avec ma vision de démographe scientifique qui décrit l’évolution des populations et se veut apolitique.

Les pays musulmans entre sécularisation, traditionalisme et islamisme

Aperçu démographique mondial

Selon les estimations les plus récentes, la population de confession musulmane dans le monde atteint aujourd’hui environ 2,0 milliards d’individus, ce qui correspond à environ 25 % de la population globale.

Pour donner un repère historique, dans les années 2000, l’estimation tournait entre 1,6 et 1,7 milliard, soit une progression de 18 à 25% en 25 ans.

Jusque dans les années 1950, la proportion mondiale de musulmans était bien plus faible (en 1954, Louis Massignon retient le chiffre de 365 millions).

La croissance démographique a été très soutenue depuis le milieu du XXᵉ siècle, du fait notamment d’un taux de fécondité élevé dans de nombreux pays à majorité musulmane.

Toutefois, on constate dans plusieurs pays musulmans un récent déclin de la fécondité, dont je parlais déjà il y a 10 ans, lors d’une conférence pour Population & Avenir :

Conférence Population & Avenir : Où va le monde musulman ?

L’Iran a par exemple vu son indice de fécondité par femme chuter de 5,6 en 1985 à 2,0 en 2000, un record !

Malgré ce ralentissement, l’élan démographique hérité des décennies de forte fécondité continue de jouer à plein : les générations nombreuses déjà nées arrivent aujourd’hui à l’âge adulte et entretiennent mécaniquement l’augmentation de la population. Celle-ci se poursuivra donc, mais à un rythme décroissant dans les prochaines décennies.

Le reste de la population mondiale se répartit entre plusieurs autres grands groupes religieux.

Selon des estimations récentes :

  • les chrétiens : environ 2,3 milliards d’individus, en diminution au nord mais en croissance rapide en Afrique,
  • les hindous : environ 1,20 milliard,
  • les bouddhistes : environ 324 millions,
  • les personnes sans affiliation religieuse : environ 24 % de l’humanité, en croissance rapide.

L’incertitude des religions en Chine

Je rappelle que les pays communistes sont officiellement athées et que ceux qui se proclament par exemple musulmans ou chrétiens en Chine (peut-être 100 millions pour chacune de ces communautés) sont particulièrement surveillés.

Et il est impossible de savoir combien il y a d’athées, de bouddhistes ou d’autres formes de croyances traditionnelles.

Comme il y a 1,4 milliards d’habitants en Chine, cela laisse une incertitude assez grande.

Diversités religieuses dans les pays musulmans sous l’effet de la mondialisation

Ce qui suit s’appuie sur mon expérience personnelle, mes recherches et les sources signalées en annexe à la fin de cet article.

Voici donc ma synthèse personnelle, en commençant par une diversification croissante des attitudes religieuses dans les pays musulmans.

En effet, les sociétés musulmanes sont soumises, comme les autres, aux mouvements d’opinion mondiaux. Leur influence a d’abord été largement facilitée par la diffusion mondiale de la télévision, les migrations, les voyages.

Puis, maintenant que l’alphabétisation des jeunes est presque totale, ces derniers sont actifs sur les réseaux sociaux. Nous retrouverons plus bas cette différence entre les jeunes et leurs parents, plus traditionalistes.

Le résultat est, pour un nombre croissant de musulmans, un éloignement de la religiosité traditionnelle.

Certains rejettent la religion organisée, d’autres adoptent une religiosité plus culturelle que dogmatique.

Dans de nombreux pays, un nouveau groupe de musulmans apparaît : celui des “faiblement religieux” ou “non pratiquants”, qui contraste avec les “très religieux” traditionnels.

Des musulmans moins croyants ?

Les mouvements islamistes restent actifs et dangereux

Parallèlement, les mouvements islamistes (frères musulmans, salafistes, État islamique…) restent très présents. Ce n’est pas parce qu’ils sont minoritaires qu’ils ne sont pas dangereux !

Ce qui aboutit à des sociétés largement polarisées entre des croyants convaincus, voire extrémistes, et des personnes sceptiques ou indifférentes.

Il y a régulièrement des incidents en Tunisie et au Maroc (et probablement ailleurs) quand des jeunes s’affichent en public avec un sandwich pendant le ramadan.

Ce phénomène de polarisation entre les deux extrêmes des attitudes religieuses rappelle celle qui est à l’œuvre depuis environ quatre siècles en Occident.

Cette polarisation découle des dynamiques mondiales de modernisation, d’urbanisation, d’éducation, de mobilité, et de circulation d’idées, sans pour autant effacer les héritages culturels, identitaires ou communautaires.

Entre les deux, les pouvoirs locaux répriment les extrémistes, mais par ailleurs s’appuient sur la religion pour conforter leur autorité. La police s’oppose donc à certaines attitudes des jeunes.

L’échec des islamistes au pouvoir, au Maroc et ailleurs

Bien sûr, les évolutions sont très différentes selon les pays, les générations et les conditions sociales.

Les jeunes qui pratiquent intensément Internet sont particulièrement soumis à des pressions contradictoires : sécularisation d’une part, propagande islamiste d’une autre.

Panorama des évolutions dans certains pays musulmans

Le pouvoir le plus religieux est bien sûr celui de l’Afghanistan où, depuis 2021, le droit musulman de l’école déobandie (conservatisme religieux littéral, et souvent violent), est fermement appliqué à tout le monde et notamment aux femmes (pas de scolarisation après 12 ans, pas d’occupations professionnelles).

Le Pakistan est également un pays islamiste sous l’influence de l’école déobandie, mais l’influence britannique et un développement plus avancé qu’en Afghanistan (mais très relatif) ont permis l’émergence d’une bourgeoisie relativement occidentalisée et moins religieuse face à des masses religieuses et intolérantes : il y a eu plusieurs exemples de chrétiens lynchés ou emprisonnés pour « blasphème »

En Iran, le pouvoir islamiste est dictatorial et violent, mais par contrecoup la population se détache de la religion. J’ai eu sur place le témoignage d’un mollah qui se plaignait que « la politique allait dégoûter les gens de l’islam »

En Indonésie, pays à très large majorité musulmane (87 % ?), l’islam n’est pas religion d’État, par respect pour les minorités chrétiennes et hindoues. Les partis islamistes sont très minoritaires, les grands partis sont plutôt traditionalistes.

En Turquie, la constitution est laïque, mais les islamistes sont au pouvoir, ayant recueilli 52 % des voix aux dernières présidentielles. Une partie importante de la population n’est plus religieuse, notamment dans les grandes villes : Istanbul, Ankara, Smyrne et d’autres villes ont élu des maires d’opposition.

En Tunisie, le président est un traditionaliste anti-islamistes. Mais c’est aussi le pays où il y a la plus grande proportion de jeunes non religieux, probablement du fait de la présence du français et du grand nombre de couples mixtes à cheval sur la Méditerranée. D’autant que c’est le seul pays, à ma connaissance, où, bien que l’islam soit religion officielle, les femmes peuvent se marier avec des non-musulmans.

Au Maroc, l’islam est une part importante de l’identité et le roi est commandeur des croyants. Mais une partie de la population urbaine vit à l’occidentale. J’ai particulièrement noté une école des imams destinés à la diaspora française où l’on enseigne non seulement le français, mais aussi le Code civil laïque à respecter.

En Algérie, je me souviens d’un tournant de la guerre d’indépendance, où le FLN ne s’est vraiment implanté que lorsqu’il s’est décidé à brandir « le drapeau de l’islam », ce qui n’était pas le cas auparavant de ses responsables assez occidentalisés.

Les islamistes ont gagné les élections de 1991 déclenchant, comme dans bien d’autres pays arabes, une réaction de l’armée. La situation est curieuse car, après la guerre civile, les islamistes ont été amnistiés, ce qui les fait cohabiter avec leurs victimes.

Aujourd’hui, les traditionalistes participent au pouvoir.

Et les sondages, comme au Maroc et en Tunisie donnent une majorité de « religieux » à côté d’une forte minorité plus tiède, et une moindre religiosité des jeunes.

En Arabie saoudite, le pouvoir qui était très religieux et traditionaliste (wahhabite) a très nettement évolué, notamment pour ce qui concerne le statut concret des femmes.

Enfin il y a les diasporas. Toutes les opinions y sont présentes, mais la démocratie permet aux extrémistes de s’organiser et de se manifester plus facilement que « chez eux », où ils sont réprimés.

Dans mon article récent portant sur la diaspora musulmane française, j’évaluais à 14 millions le nombre de personnes (descendants compris) en provenance d’un pays où l’islam est religion officielle ou très répandu. Cela, alors que le sondage IFOP sur les musulmans de France que j’analysais ne donnait que 7 millions de personnes se déclarant musulmanes.

La différence provient non seulement du fait qu’une partie des habitants de ces pays n’était que « socialement » musulmane, mais aussi et surtout de l’impact de la vie en France et des mariages mixtes.

En conclusion

D’un point de vue strictement démographique, la population des pays musulmans prend une importance croissante dans le monde, même si certains pays (Maroc, Tunisie, Iran…) vont bientôt voir plafonner leur population.

Par contre, la population de ces pays devient de plus en plus hétérogène. Il faut donc nuancer l’idée d’un monde musulman uniforme. La réalité est de plus en plus diverse.

Nous avons vu que les pouvoirs étaient en général traditionalistes (c’est leur intérêt) et qu’ils luttent contre les islamistes. Mais il est probable que la montée des jeunes et leurs contacts internationaux, va nuancer de fait ou de droit ce traditionalisme.

Yves Montenay

 

Sources

Le lecteur pourra trouver plus de détails dans les études internationales suivantes :

  1. Religious Trends among Arab Muslims, 2010–2022: Continued Revival, Polarization, or Burgeoning Secularization? (2025). Cette étude couvre 11 pays arabes.  Elle met en lumière un phénomène de polarisation : d’un côté, un groupe “hautement religieux” qui se maintient (ou se renforce), de l’autre un groupe “non religieux / faiblement religieux” qui croît.
  2. Development and Validation of Secularity Scale for Muslims (2023). Cette recherche a pour objet d’évaluer l’importance croissante de sécularisation.
  3. The rise of the ‘non-religious’ in the Middle East and North Africa (2025). Cette étude porte sur l’essor des personnes s’identifiant comme “non-religieuses” dans la région MENA. Elle insiste sur la polarisation plutôt qu’une simple évolution vers le centre.

 

 

7 commentaires sur “Quelles évolutions du monde musulman en 2025 ?”

  1. Merci beaucoup d’avoir publié cette excellente synthèse bien documentée, à l’opposé des idées fausses – favorables et défavorables – qui circulent sur cette question.

  2. Oui, les musulmans sont encore « diversement » musulmans, mais si la minorité agissante d’entre eux agissaient comme les nazis ou les bolcheviks -eux aussi très minoritaires à l’origine- avec le même genre d’arguments « convaincants » ?

    1. Vous avez raison, mais je ne suis pas ministre de l’intérieur. Je suis un démographie économiste qui analyse et transmet à mes lecteurs ce que j’observe et surtout les études spécialisées

  3. Bonjour,
    je suis vos articles avec un grand intérêt, et grâce à vous la démographie a pris une large part dans ma réflexion.
    J’apprécie votre modération et les nuances que vous mettez à juste titre dans nos ressentis.
    Cependant je vous invite avec grand plaisir, à venir me rendre visite à Marseille et constater de vous même l’évolution de la population musulmane de la situation dans notre belle ville méridionale et, peut être, à en tirer d’autres conclusions sur l’évolution démographique des religions en France,
    bien cordialement

    1. Merci pour cet article comme toujours aussi interessant.
      Je reconnais votre bienveillance proverbiale mais
      Je crains que la minorité agissante soit bien plus forte et insidieuse qu on ne le croit .! D autre part le monde politique reste sans réaction y compris au plus haut niveau de l’ETA quand d autres ,au contraire,s en servent pour des raisons électorales !
      Quand réagirons nous ?
      Il n est pas question bien sûr de condamner l’islam mais bien l islamisme intolérant et conquérant

      1. Dans une démocratie, les extrêmes ont des facilités de propagande et d’infiltration. Il leur suffit d’éviter les « incitations à la haine ». Mais faut-il pour autant renoncer à la démocratie ? Comme dit, je me borne à analyser et à quantifier les groupes, je ne suis pas ministre de l’intérieur.

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