L’histoire africaine, et plus spécialement franco-africaine, divise profondément les Français. Elle divise également les Africains, les uns ayant une vue relativement sereine, et les autres cultivant une « contre-histoire » hostile.
Cette division est particulièrement regrettable à une époque où l’africanisation du monde progresse rapidement. Cette africanisation est d’abord démographique, mais elle est aussi culturelle et dans une moindre mesure économique.
Cette africanisation s’accentue dans chaque pays comme dans les médias.
Une illustration récente en est La semaine culturelle africaine (6-13 juin 2025) venant d’avoir lieu en Suisse profonde (canton de Vaud).
On peut en trouver 1000 autres, du prestigieux prix Renaudot pour « Jaracanda« , roman d’un auteur franco-rwandais, Gaël Faye, au document pratique qu’est le catalogue des Galeries Lafayette, tandis que les personnages noirs se multiplient dans les jeux vidéo.
Dans ce qui suit, je me focaliserai sur l’Afrique subsaharienne, les pays du nord du continent, principalement le Maghreb et l’Égypte, étant très différents.
J’appellerai donc « Africains » les habitants du continent au sud du Sahara, ainsi que leurs diasporas, notamment des deux Amériques. Et mes exemples viennent des pays que je connais le mieux (ou le moins mal), ceux de l’ancienne « Union française », dont j’ai connu beaucoup de retraités du Nord comme du Sud, dont les opinions tranchent avec celles en vogue aujourd’hui.
Mais certains Africains, tout heureux de cette africanisation, tombent dans les défauts qu’ils reprochent aux autres, c’est-à-dire dans l’écueil classique de l’hubris.
L’hubris
L’hubris est l’orgueil qui se traduit par une tendance à ignorer ses propres faiblesses tout en exagérant celles des autres. C’est un aveuglement qui, en général, présage le pire.
L’exemple classique en est Napoléon qui, en 1811, voyait l’Europe à ses pieds, sous-estimait l’Angleterre et décidait finalement de se lancer dans la désastreuse campagne de Russie, qui fut le début de sa perte.
Ainsi, certains dirigeants, puissances ou civilisations, sont la proie d’un sentiment de supériorité. En politique comme ailleurs, cela se traduit par des proclamations orgueilleuses, ressenties comme méprisantes par les autres.
Ce fut le cas des Occidentaux autour des années 1900, surtout en Angleterre puis aux Etats-Unis, c’est aujourd’hui celui de la Chine, et il me semble que ça gagne certains pays africains. Pour justifier cet orgueil, on diffuse une histoire orientée.
Concernant l’Afrique subsaharienne, une partie des Occidentaux tombèrent dans ce travers au début de l’histoire coloniale, proclamant leur supériorité sur beaucoup de plans : militaire, sanitaire etc.
Le degré d’exactitude de ce sentiment de supériorité n’est pas mon propos, je vais m’attacher ici à ses conséquences.
Une réaction africaine souvent négative
L’une des conséquences du sentiment de supériorité occidentale est l’apparition d’une réaction, qui se veut une réhabilitation.
Cette réaction se traduit par des proclamations en sens inverse, tout aussi partiales, aggravées par une ignorance africaine, notamment historique.
On va par exemple en appeler à la culture locale et aux traditions, sans rechercher le lien, positif ou négatif, avec le contexte historique, technique et économique.
Ce phénomène est accentué par la Russie et la Chine, qui flattent et corrompent dirigeants et cadres des pays africains de façon tout à fait intéressée, pour prendre la place de leurs partenaires traditionnels.
Bref ce sentiment trop humain, l’hubris, peut accompagner cette africanisation du monde, avec la tentation de réécrire l’histoire, pour servir ses intérêts de politique interne.
Pour une vision commune de l’histoire
Si l’on veut seulement enflammer les foules en disant que l’histoire enseignée est injuste envers les Africains, c’est facile ! Et cela se fait à grande échelle…
J’ai même entendu des universitaires occidentaux et africains qualifier le président du Sénégal, Senghor, de « traitre à l’Afrique » parce qu’il n’était pas suffisamment « décolonial », alors qu’il a brillamment illustré sa culture d’origine.
Si l’on veut être sérieux, c’est plus compliqué.
En effet, d’une part, il n’y a pas de sources historiques écrites en Afrique, les seules étant européennes ou arabes.
Et d’autre part, cette narration de l’histoire africaine est très différente d’une personne à l’autre, tant entre Africains (votre ancêtre était-il chef ou esclave avant la période coloniale ?) qu’entre Occidentaux.
Ces derniers ont une vision de l’Afrique qui dépend de leur tendance politique.
Pourtant, les Africains le répètent : il faut réécrire notre histoire, comprendre ses dynamiques internes et de ne pas se laisser enfermer dans des narratifs étrangers.
Le mieux serait de construire une vision commune de l’histoire plutôt que suivre la mode d’une « contre-histoire ».
Construire cette vision commune implique de sortir des dichotomies simplistes, où l’histoire de l’Afrique est vue uniquement comme une opposition ou une réaction à l’histoire occidentale.
La question de la période coloniale
Le premier obstacle à cette vision commune est le sens très négatif qu’a pris le mot « colonisation », tant au nord qu’au sud, ce qui empêche toute analyse sérieuse. Je préfère donc utiliser le terme de « période coloniale ».
Cette période a été relativement courte : de son début aux indépendances, il ne s’est écoulé qu’environ 70 ans, et, depuis, 70 autres années se sont écoulées. On a donc maintenant du recul.
Je ne vais pas parler des « avantages et inconvénients » de la période coloniale, thème qui fait l’objet des deux livres de Kakou Tigori, (« L’Afrique à désintoxiquer » et « Haine du blanc et monde noir« ) et mais seulement de ce qui me paraît solidement acquis :
- la fin de l’esclavage interne et arabe, l’esclavage occidental ayant cessé avant la colonisation
- une paix civile, avec des désordres isolés infiniment plus réduits qu’avant et après cette période (aujourd’hui, le Sahel, le Soudan, la Somalie et bien d’autres).
- Cette paix civile s’est accompagnée d’un début de diffusion de l’hygiène. Avec le recul on s’aperçoit que c’est la période coloniale qui a repeuplé une Afrique presque vide (question que j’ai argumentée de façon détaillée pour le cas algérien)
- une amorce de scolarisation (je renvoie à un prochain article l’épineuse question de la langue choisie pour l’école)
- l’usage de l’écriture, y compris pour les principales langues locales. Pour ces dernières c’est largement l’œuvre d’universitaires de terrain et des missionnaires chrétiens.
Par contre, la période coloniale a laissé des frontières entre les Etats ne respectant pas la géographie humaine, et devenant peu à peu des frontières linguistiques. Mais il serait tellement compliqué de les rectifier que les pays africains ont sagement convenu de ne pas y toucher pour l’instant.
« Tout cela est largement compensé par le mépris dont nous avons été victimes. » nous disent des Africains.
Là aussi, la réalité humaine est que tout pouvoir a tendance à dériver et que le mépris, et souvent la brutalité, des gouvernants d’aujourd’hui sont parfois supérieurs à ceux du passé !
Par ailleurs, les exceptions à ce mépris ont été nombreuses car, comme ailleurs, beaucoup de fonctionnaires d’autorité ont eu tendance à s’attacher à leurs administrés, tandis que les missionnaires font un travail de conviction; qui oblige à être très attentif aux hommes et aux traditions. Sans parler des libéraux qui étaient opposés à la colonisation à la fin du XIXe siècle…
Une histoire commune est une nécessité pour agir sur le présent
Il y a d’abord l’histoire populaire, telle qu’elle apparaît sur les réseaux sociaux. Il s’agit souvent d’injures croisées, dont j’espère qu’elles se dégonfleront avec le temps, mais qui, en attendant, s’opposent à tout examen historique serein par le grand public, du Nord comme du Sud.
J’ai par exemple noté que Jean-Paul Pougala dans sa « Géostratégie Africaine » s’insurge contre les cartes du monde dénoncées comme coloniales. Notamment parce que le nord est en haut et que l’Europe est au-dessus de l’Afrique… Que devrait dire l’Australie !
Il y a suffisamment d’historiens compétents au nord et au sud pour pouvoir situer les diverses évolutions et notamment pour resituer les mémoires et traditions locales.
Mais on butera alors sur l’ignorance et les préjugés, voire l’hubris, de dirigeants dictatoriaux qui veulent un récit à leur gloire, leur permettant de rejeter leurs erreurs sur les autres.
Une partie des Africains ne sont pas dupes, tel l’humoriste Mamane sur Radio France International, qui décrit un pays africain imaginaire, le Gondwana, et son dictateur omnipotent, ou des hommes politiques en exil parlant de pays tout à fait réels comme le Mali.
Mais l’exil ne protège pas toujours, les opposants au président rwandais en savent quelque chose
Certains dictateurs instrumentalisent donc l’histoire, tel Poutine pour l’Ukraine. De même en Afrique, mais comme l’histoire locale est méconnue, cela se remarque moins.
Pourtant, une vision commune de l’histoire pourrait au contraire aider à résoudre les gros problèmes du sous-développement.
Les mécanismes du développement sont maintenant bien connus et illustrés par le succès de nombreux pays, notamment en Asie de l’Est.
Voir le cas de la Corée du Sud, plus pauvre que la plupart des pays africains dans les années 55, et complètement détruite par la guerre qui venait de se terminer.
Je sais que je suis probablement exagérément optimiste, en constatant par exemple que les leçons de l’histoire sont très loin d’avoir été tirées à Cuba, en Russie et en bien d’autres endroits…!
Restons optimistes. L’histoire peut éclairer sur les causes des dysfonctionnements, voire de l’écroulement de certains pays africains.
Elle peut éviter de réduire les problèmes à des facteurs externes, comme l’héritage colonial ou les ingérences étrangères, pour cacher les défauts d’aujourd’hui : la gouvernance, la corruption – dont les sondages nous disent que c’est une des principales sources de l’émigration des jeunes -, les luttes ethniques, les conflits pour les ressources…
Souveraineté ?
Le fait de se référer sans cesse à la colonisation et à « ses méfaits » a rendu ultra positif le terme « souveraineté » qui sert à justifier les actions, bonnes ou mauvaises, de tout gouvernement.
Or ce n’est pas une notion précise : si, théoriquement, tous les Etats sont souverains, en pratique, même les États-Unis se retrouvent limités par les impossibilités militaires ou économiques. A fortiori les Etats africains…
Certains ont décidé de se séparer de l’armée française. Mais, du coup, ils dépendent d’armées privées encore plus étrangères, très brutales et qu’il faut payer. On sait aujourd’hui que les mercenaires russes ont commis des atrocités au Mali, dans des régions où l’armée française avait laissé de bons souvenirs à la population … mais était un témoin gênant de l’incurie du pouvoir de Bamako.
Il y a des mercenaires russes et chinois dans une dizaine de pays africains, comme le groupe russe quasi officiel « Africa Korps » au Mali. Et qui d’ailleurs n’est pas à l’abri de défaites. Mais on proclame qu’il y a là un gain de « souveraineté ».
Un autre exemple est celui du franc CFA.
Tous les opposants jurent de s’en séparer s’ils arrivent au pouvoir au nom de « la souveraineté monétaire ». Sans se rendre compte à quel point cette pseudo souveraineté serait beaucoup plus contraignante et obligerait à une grande rigueur financière… politiquement impossible.
Une illustration en est donnée par la dégringolade des monnaies du Ghana et du Nigéria, pourtant pays relativement riches.
Et pour l’instant aucun parti au pouvoir n’a renoncé au franc CFA, qui est extrêmement pratique pour les dirigeants politiques et l’ensemble du peuple.
La France a d’ailleurs abandonné volontairement sa souveraineté monétaire en adoptant l’euro, et s’en porte plutôt mieux.
Elle dispose ainsi d’une voix parmi les nombreux membres de l’union monétaire, de même que les pays africains disposent de voix dans la gouvernance du CFA, gouvernance qui n’a d’ailleurs plus tellement de sens aujourd’hui maintenant que le CFA est une fraction d’euros.
En conclusion
L’histoire est une discipline importante. Non seulement elle est manipulée par des dirigeants dictatoriaux, mais elle imprègne les peuples via les programmes scolaires, avec tous les risques de conflits et d’incompréhension du présent que cela génère.
L’ »africanisation » du monde ne doit pas être utilisée comme une occasion d’idéaliser un âge d’or fictif, mais plutôt à analyser la complexité de ses réalités, à comprendre et à corriger les causes des dysfonctionnements aussi bien du Nord que du Sud.
Une histoire commune serait pour cela très utile. Il ne manque pas de compétences pour cela chez les universitaires des pays concernés.
Mais il ne faut pas que les historiens soient à la merci de pouvoirs autoritaires au Sud et de modes politiques au Nord.
Yves Montenay


Tout à fait d’accord. Mais il ne faut pas oublier les orientations de chacun : comment avoir des historiens suffisamment neutres ?
C’est effectivement une énorme difficulté, voir Benjamin Stora pour l’Algérie ! Je pense qu’il faut rien attendre des gouvernements et espère qu’il y aura des volontaires qui se regrouperont dans les organisations indépendantes, universitaires ou pas.
Voir ci-dessus la réaction du partenariat eurafricain
On pourrait regrouper les historiens d’opinions différentes. Même s’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, il y aurait un débat instructif
Je crois que c’est une illusion. Avant de parvenir à une histoire commune, il faudrait que les historiens français parviennent à discuter entre eux. Ce n’est évidemment pas possible tant que l’idéologie de certains prendront le pas sur la réflexion critique. L’histoire de l’Algérie montre cette difficulté : Daniel Lefeuvre exprime un profond mépris à l’égard des historiens repentants qu’il considère comme des manipulateurs (je partage son opinion). Un certain nombre de chercheurs et d’enseignants n’ont pas compris que l’engagement idéologique est contraire à la scientificité, et on le constate partout. Par exemple, les « commissions scientifiques » en écologie, dans la théorie des genres, regroupent des représentants d’associations et de chercheurs, ces derniers faisant partie parfois des associations. (Nicolas Hulot était moniteur de planche à voile !) Les commissions « scientifiques » chargées d’étudier les conséquences et l’encadrement du changement de genre ont été dissoutes par suite d’invectives, surtout des représentants des associations à l’égard des scientifiques. C’est un problème général qui est mal perçu des responsables politiques : ils se cantonnent à des scientifiques médiatisés et par là même, incitent les autres à se médiatiser.
Bon courage aux chercheurs des sciences humaines ! En histoire particulièrement.
Thierry Foucart
https://www.mezetulle.fr/liberte-dexpression-croyances-et-ideologies-par-thierry-foucart/
Bien d’accord !
Il faut lire la compilation de Samuel Fitoussi : https://editions-observatoire.com/livre/Pourquoi-les-intellectuels-se-trompent/584 . La vérité ne favorise pas la survie ni le statut, les « belles histoires » bien racontées, bcp plus à l’intérieur de sa troupe-tribu.
Bien qu’intellectuel moi-même, je suis sans arrêt frappé par l’ignorance historique et économique des dits intellectuels, et par des énormités qu’ils profèrent